Quel double discours ? Quel débat ?

Depuis près d’un mois, pas un jour ou presque n’est passé sans que divers journaux ne publient un texte

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dimanche 23 novembre 2003

Quel double discours ? Quel débat ?

Depuis près d’un mois, pas un jour ou presque n’est passé sans que divers journaux ne publient un texte critique me concernant. Je n’avais, jusqu’à aujourd’hui, ni la volonté ni le temps de répondre à cette avalanche de propos dont j’affirme que les réponses se trouvent déjà dans la plupart de mes livres et articles. Il reste qu’après l’émission Cent minutes pour convaincre, on a pu lire dans Libération (édition du 21 novembre) que « Sarkozy (s’était payé) le double discours de Ramadan ». On aurait donc eu ce que l’on voulait, et la preuve de ma duplicité serait donc définitivement établie.

Commençons par le commencement. M. Sarkozy est ministre de l’intérieur, responsable des Renseignements Généraux qui me suivent et me surveillent depuis des années comme tous les acteurs musulmans de France. Au moment de venir me confondre devant six millions de téléspectateurs, il n’a sous la main, pour prouver mon double discours, que les propos de mon frère et ceux d’une femme exposés dans un livre dont j’ai écrit la préface. Avouez que c’est maigre et il serait bon, enfin, que les Français en prennent acte.

On a néanmoins voulu déceler une preuve de ce « double discours » dans la discussion sur la lapidation. Ma position est claire et je la répète ici : j’ai dit et écrit que, selon, moi, « la lapidation n’est jamais applicable » et j’ai condamné avec détermination toutes les pratiques (notamment saoudiennes et nigérianes), en ce qui concerne la peine de mort et les châtiments corporels. Parmi les ulémas du monde musulman, cette opinion est minoritaire et la plupart font systématiquement référence, mais sans être toujours clairs, « aux conditions d’application des peines ». Face à ces positions, je demande donc un moratoire absolu sur toutes les peines afin qu’un débat de fond ait lieu parmi ces ulémas (pour discuter leurs interprétations) et que l’on cesse entre-temps d’utiliser l’islam pour opprimer les pauvres et les femmes. Le but de cette mesure est clairement de nous permettre d’aller vers une cessation de ces pratiques : nous n’y parviendrons néanmoins pas sans un débat intracommunautaire approfondi. Je m’exprime dans l’ensemble du monde musulman et en ne m’arrêtant pas à une condamnation personnelle (qui est claire) mon but est de faire évoluer les mentalités et c’est en ce sens que j’ai parlé d’une « attitude de pédagogue ». Je tiens le même discours en France, en Asie ou dans le monde arabe. J’aimerais néanmoins ici interpeller sans détour M. Sarkozy, ministre de la République, qui a eu beau jeu d’insulter mon frère absent (avec lequel je ne suis pas d’accord mais que je n’accepte pas que l’on salisse) : puisque celui qui défend la lapidation est « un déséquilibré », oserez-vous dire que le roi Fahd d’Arabie Saoudite, qui non seulement la défend mais impose son application, est un « déséquilibré profond » et condamnerez-vous cet Etat en exigeant l’arrêt immédiat de « ces odieuses pratiques » ? Les relations entre la France et cet Etat, de même que votre fonction politique, vous en empêchent-elles ? Vous avez donc un discours pour le public français et un autre avec les dictatures ? Un double discours donc ? Ce n’est pas mon cas car ma condamnation est sans insulte mais sans appel.

J’ai été surpris, il est vrai, de la position de M. Sarkozy sur la laïcité et le foulard. Il nous a présenté une lecture nouvelle de la loi qui n’existe nulle part. J’ai rappelé les termes de la législation, il a voulu m’imposer son interprétation : un bandana qui couvre les cheveux, « signe discret », ne serait pas en contradiction avec la laïcité à l’école. Outre le fait que rien dans la loi ni dans l’interprétation du Conseil d’Etat ne permet d’avancer cela, il convient de rappeler que dans les faits tous les proviseurs et enseignants ne sont pas d’accord d’accepter cette tenue discrète. M. Sarkozy voulait-il ainsi proposer une issue à l’affaire ? Et bien soit, entendons-le, et engageons-nous dans cette voie du compromis (oserais-je dire ici que, sur le terrain, je propose cette solution depuis dix ans). Au lieu de passionner ce débat sans fin et de donner l’impression de stigmatiser l’islam et les musulmans (malgré les propos sur la kippa et la croix), que l’Etat prenne ses responsabilités et impose l’idée d’une expression discrète de son appartenance religieuse. Mais de grâce que l’on en finisse avec ce faux débat politicien et qu’enfin nous puissions passer à autre chose, à l’essentiel.

Je n’ai aucun mal à admettre ici que M. Sarkozy, en matière de débat politicien, est très fort, particulièrement habile et malin sur la forme. Il a choisi l’attitude du boxeur qui attaque en choisissant trois sujets qu’il savait être porteur auprès du grand public (antisémitisme, lapidation et voile). Il y a ajouté une méthode connue des techniques de communication : mettre en accusation son interlocuteur et lui couper la parole pour orienter et fermer le débat. Après cette émission, quelques-uns m’ont demandé : « Vous n’avez pas cédé, avez-vous l’impression d’avoir gagné ? » ; et d’autres « Il vous a pressé, avez-vous le sentiment d’avoir perdu ? » Or, dans les faits, le vrai perdant de cette soirée est le débat politique de fond. M. Sarkozy savait que je ne me satisferais pas de ses « solutions cosmétiques » en matière de discrimination positive, ou encore de la nomination d’un « préfet musulman » (a-t-on le droit dans la France laïque de s’exprimer ainsi ?). Il cherche certes, par des symboles (et en cela il est effectivement en avance sur la classe politique française), à normaliser le fait musulman en France mais sa politique sécuritaire provoque exactement le contraire sur le terrain. Il ne veut plus d’espace de « non droit » pour la police, mais il est en train de faire disparaître un à un les espaces de droits pour les citoyens des cités et des banlieues. Sa politique consiste à entretenir la peur et à en tirer, en aval, la logique d’une politique dangereuse : vous avez peur ? Je vous comprends, je vous surveille donc pour votre bien, et accessoirement pour la paix des nantis de la République. Le communautarisme qui est en train de gangrener la France est une réalité qui n’a rien à voir avec l’islam ; il s’agit des conséquences de cette politique de « parcage » des populations « issue (éternellement) de l’immigration » dans des cités délabrées, qui subissent en premier la violence et toutes les formes de discriminations (le racisme, l’emploi, l’éducation, l’habitat, etc.) La France est d’abord malade de son communautarisme social et économique et la stigmatisation des populations arabes et musulmanes n’est que l’apparence visible de ceux qui constituent la majorité des nouveaux exclus de la société. Quand ceux-ci se recroquevillent par réflexe naturel, on les traite de communautaristes ; quand ils cherchent à sortir des ghettos comme citoyens, on les soupçonne d’entrisme. Que faire ? Comment lutter contre le délitement et la disparition des services sociaux imposés par la politique libérale (qui ne nous propose que le sécuritaire comme solution) ? Comment développer une véritable démocratie participative dans les cités ? Comment enfin établir la confiance au sein de la diversité des populations qui constituent la France d’aujourd’hui ? C’est de tout cela que je voulais parler avec le Ministre de l’intérieur. Il a réussi à éviter ce débat, le seul qui au fond m’intéressait.

En fin d’émission, alors que j’étais absent, M. Sarkozy a une fois encore fait tristement usage de l’insulte en me traitant de « bateleur » et M. Duhamel s’est permis l’odieux rapprochement entre ma personne et celle de Le Pen. Les positions de l’extrême droite me font horreur et font de ma part l’objet d’une critique permanente et sans concession. Force est pourtant de constater que certaines thèses ou pratiques politiques instaurées par Le Pen se sont normalisées et font recette dans la droite dite classique. Le débat politique d’aujourd’hui nous offre un triste spectacle et la cote de popularité de M. Sarkozy a de quoi effrayer. « Pressé », affichant clairement ses ambitions de « présidentiable », il n’hésite devant aucune manipulation démagogique et la majorité du peuple croit en un homme qui pratique le débat politique dans un style d’interrogatoire de police et selon les méthodes manichéennes de Bush : il faut dire oui ou non, être avec ou contre. Sans discussion. La politique de l’administration Bush et l’état du monde ne vont-ils pas nous réveiller ? Allons-nous enfin voir le danger qui guette la France et, au demeurant, l’Europe ? Au sortir de ce débat, un malaise profond m’habitait : l’illusionniste Sarkozy serait donc l’avenir de la France ? Où est donc passé la gauche ?

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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