Québécois et musulmans main dans la main pour la paix

Marie-Ève Martel n’ en est pas à son premier livre sur l’islam et les musulmans. Dès l’obtention de s

mercredi 20 décembre 2006

Québécois et musulmans main dans la main pour la paix

Marie-Ève Martel n’ en est pas à son premier livre sur l’islam et les musulmans. Dès l’obtention de son diplôme en sciences politiques à l’Université Concordia (Montréal), elle visite l’Iran, d’où elle revient avec un récit de voyage édifiant sur les réalités et les espoirs de la jeunesse iranienne. Cette fois, avec "Québécois et musulmans main dans la main pour la paix", elle propose aux lecteurs un voyage dans les réalités et les espoirs des musulmans du Québec. Trente auteurs (15 musulmans et 15 non musulmans) ont accepté son invitation pour jouer les guides de ce difficile périple.

Au terme de ce voyage, un collectif est né constituant une première au Québec, quant aux écrits portant sur l’islam. Le livre se consacre entièrement à penser le fait islamique au Québec. Rares en effet sont les médias de la province, et encore moins les livres, qui donnent la parole aux premiers concernés : les musulmans. C’est ce que vient de faire la jeune auteure et éditrice adjointe des éditions Lanctôt.

Notre correspondant au Québec lui a posé quelques questions à l’occasion de la tenue de la 29e édition du Salon du livre de Montréal.

Comment l’idée de ce collectif vous est-elle venue ? Pourquoi un livre sur les musulmans du Québec ?

C’est Michel Brûlé, le propriétaire et directeur de la maison d’édition Lanctôt, qui en a eu l’idée. Il constatait que, depuis un certain temps au Québec comme ailleurs, on ne parlait dans l’actualité des musulmans et de l’islam que de façon négative. Non pas nécessairement critique, mais tout simplement négative, et donc non constructive. Lui voulait qu’on en parle de façon un peu plus positive.

Le but du livre était donc d’envoyer un message positif, un message de tolérance. Michel voulait d’une part qu’on parle aux Québécois de l’islam des musulmans qui vivent au Québec, mais de façon positive pour démontrer qu’on peut se parler et s’entendre, à la condition de faire l’effort de mieux se connaître. De l’autre, il souhaitait inviter les musulmans d’ici à faire l’effort également de mieux connaître le Québec et les Québécois de confession autre que musulmane. Dès lors, quelle autre meilleure façon de réaliser ce double objectif que de faire parler une trentaine d’auteurs, des musulmans comme des non musulmans ?

Comment les auteurs ont-ils été choisis ?

Une fois que j’ai hérité du projet de Michel, je devais trouver les auteurs. Au départ, j’étais déjà familière avec certains noms, comme certains professeurs d’universités, Sami Aoun, Omar Aktouf, etc. Je connaissais aussi des auteurs comme Nicolas Asselin, qui était mon collaborateur au Journal Mir et qui avait visité l’Égypte par le passé. J’ai aussi découvert les noms de certains auteurs sur les pages de journaux, comme Sarah Elgazzar, qui était présentée dans un article de La Presse comme porte-parole de Cair-Can.

J’ai commencé aussi à faire de la recherche sur Intenet. Un processus très intéressant, car c’est ainsi que j’ai découvert des sites comme Oumma.com, où j’ai trouvé, par exemple, le nom de Asma Lamrabet. Des auteurs qui ne pouvaient pas participer eux-mêmes me proposaient d’autres personnes qu’ils connaissaient. De fil en aiguille et de bouche à oreille, un petit réseau s’est ainsi formé et s’est élargi, et la liste des trente auteurs s’est constituée.

Donc, il n’y avait par nécessairement de critères préétablis…

Non, pas de critères formels, même si j’ai cherché à contacter des gens qui travaillaient sur l’islam ou les réalités des musulmans. Mais ce n’était pas le cas avec tous les auteurs. Certains, surtout du côté non musulman, ont été invités à donner leur opinion sur le thème du livre même s’ils n’étaient pas nécessairement des académiciens ou des spécialistes de l’islam.

D’ailleurs, on a critiqué le livre en disant que la majorité des auteurs musulmans étaient d’origine arabe. Un fait que j’explique en partie par le "réseautage" permettant le choix des auteurs, que je viens de décrire. Mais, plus fondamentalement, je réponds à cette critique en disant que présentement, au Québec comme à l’étranger, ce sont les musulmans d’origine arabe qui sont le plus souvent pointés du doigt ou qui se retrouvent dans la mire de la critique médiatique. Le livre leur revient et je crois qu’ils le méritent. De plus, il faut rappeler que nous sommes au Québec, et la majorité des musulmans francophones de la province sont des arabo-musulmans d’origine maghrébine. Si on était en Angleterre, la majorité des auteurs aurait sûrement été des indopakistanais.

La présence de plusieurs femmes musulmanes parmi les auteurs du livre, a été très remarquée. Est-ce un hasard ou un choix délibéré ?

C’était un heureux hasard. Même si, dès le départ, je voulais absolument avoir des femmes et au moins un article sur les mouvements féministes au sein de l’islam. Compte tenu de tout ce qui entoure la question du hijab et le préjugé de la musulmane nécessairement soumise, je pensais que cela allait avoir un plus grand impact si je pouvais donner la parole à des femmes musulmanes qui portent le voile tout en étant engagées dans la défense de leurs droits. C’était une façon de dire aux Québécois qui connaissent moins l’islam qu’il n’y a pas nécessairement un lien à faire entre le port du voile et la soumission de la femme. Mais je ne suis pas partie avec une liste de femmes ; c’est plutôt au fur et mesure, au jour le jour, comme pour les autres auteurs, que la liste s’est formée.

Y a-t-il des messages sur lesquels les auteurs musulmans mettaient particulièrement l’accent ?

D’abord, plusieurs auteurs musulmans ou d’origine arabe dénonçaient les préjugés que certains non musulmans ont vis-à-vis d’eux. Au même moment, ils insistaient pour dire que la priorité actuelle est d’essayer de mieux se connaître, de pouvoir se parler pour mieux se comprendre et s’accepter. Plusieurs ont également tenu à souligner que les musulmans du Québec n’étaient pas moins québécois que leurs concitoyens des autres confessions, qu’il n’y avait aucune contradiction à être à la fois tout à fait musulman, pratiquant ou pas, et complètement québécois.

Ce qui m’a également beaucoup marquée à la lecture des textes, d’ailleurs autant chez les auteurs musulmans que les non musulmans, c’est l’utilisation fréquente de l’expression "l’Autre". Cette notion revenait très souvent, malgré que je n’aie demandé à personne de parler nécessairement de l’Autre. C’était comme une métaphore qui leur permettait tout à la fois de prendre acte de la barrière qui semble nous séparer et de rappeler également la nécessité de construire des ponts entre nous. Même les textes qui étaient davantage critiques envers les réalités musulmanes, leurs auteurs semblaient vouloir dire que l’autre c’est aussi un peu moi, et moi je suis en partie l’autre. Dans ce sens, j’étais personnellement très touchée par la phrase concluant le texte de Sonia Djelidi qui dit : « Il incombe à chacun de nous, Québécois, d’aller vers l’autre, puisque l’autre, c’est moi. » Donc, face à une altérité réciproque, c’est comme si nos différences s’atténuent, s’effacent, s’annulent.

De même, je trouvais très intéressant le message de certains auteurs, comme l’artiste Jamil Azzaoui, qui disaient aux Québécois que nous sommes reconnaissants envers vous pour nous avoir accueillis au Québec, mais ne vous laissez pas marcher sur les pieds. Nous, en tant que musulmans, nous avons le droit de pratiquer notre religion, de revendiquer certaines choses, mais vous avez également le droit de dire non, de faire la part des choses.

Est-ce les mêmes messages qu’on retrouve chez les auteurs non-musulmans ?

En effet, c’est un peu les mêmes messages, mais de l’autre côté. Par exemple, le texte de Claude Paquette compare les valeurs d’ici par rapport aux valeurs de l’islam et montre ainsi comment ces valeurs se rejoignent à plusieurs égards. Cette conclusion se retrouve également dans les propos de Geneviève Le Page, qui s’est convertie à l’islam, et qui soutient dans son texte que les valeurs qu’elles a trouvées dans l’islam sont en grande partie les mêmes qu’elle connaissait déjà dans la culture québécoise. C’est-à-dire l’importance de la santé, de l’environnement, de la communauté, de la persévérance, de la tolérance, etc. Autrement dit, au-delà des pratiques qui diffèrent (aller à la mosquée, porter le voile, etc.), plusieurs auteurs constatent que nos valeurs se rejoignent et nous sont communes.

Il y a aussi les textes comme ceux de Mathieu-Robert Sauvé et de Jack Jedwab qui expliquent aux musulmans pourquoi certains Québécois voient l’islam de façon suspicieuse et sont un peu méfiants vis-à-vis des musulmans. Ils rappellent comment le Québec a dû faire sa Révolution tranquille, dans les années 50 et 60, pour se libérer du poids et du contrôle de l’Église catholique. Il est important que les musulmans d’ici comprennent cela, de même que les luttes des femmes pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Cette compréhension leur montrera qu’il est un peu normal, surtout pour les générations qui ont vécu la Révolution tranquille, d’être un peu suspicieux quand ils voient l’importance que prend la pratique religieuse chez certains musulmans. Cela ne veut pas dire que les Québécois sont antireligieux, mais à cause de leur propre histoire, ils tiennent à une certaine distanciation par rapport aux institutions religieuses.

Il reste que les auteurs ne semblaient pas tous aller dans le même sens. Par exemple, tandis que certains soutenaient le droit des musulmans à pratiquer leur religion à la fois dans la sphère privée et dans l’espace public, d’autres auteurs considéraient plutôt la pratique religieuse comme une tare dont il fallait encourager les musulmans sinon à la dépasser, au moins à la rendre invisible en public. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que c’est un peu le propre de ce type de livres, le collectif, que de contenir des points de vue différents, parfois même contradictoires. Quand j’invitais les auteurs à écrire, je leur présentais le thème général et leur proposais un angle d’attaque, mais il était clair qu’ils restaient libres d’exprimer leur opinion comme ils l’entendaient. Donc oui, on trouve parfois certaines contradictions entre les textes des différents auteurs. Par exemple, face à l’expression religieuse musulmane, certains trouvent qu’au Québec nous sommes trop tolérants, contrairement à d’autres qui jugent que nous ne le sommes pas assez.

Mais, comme vous le mentionnez vous-mêmes dans votre propre texte, ces contradictions ou différences d’opinions montrent aussi la variété des opinions, des degrés de piété ou de pratiques religieuses qui existent parmi les musulmans eux-mêmes. Donc, le défi c’est de passer au-delà de cela. Une fois que nous prenons connaissance de ces différences, il faut essayer de trouver les points communs qui rendent possible le vivre ensemble.

Quelle est votre propre position sur la question de l’expression religieuse, particulièrement musulmane, dans la sphère publique ?

Cela dépend de quoi on parle exactement. Au risque de passer pour être trop libérale, je dirais que personnellement je ne suis pas dérangée de voir une femme musulmane porter le hijab ou des musulmans aller à la mosquée, exactement comme je ne suis pas dérangée de voir à partir de la fenêtre de ma maison la grande croix du Mont Royal. Car, un moment donné, il faut se demander jusqu’où peut-on aller dans l’interdiction. C’est un peu simple de dire « on interdit le port du voile dans les écoles », mais qu’est-ce qu’on fait avec la croix que quelqu’un porterait sur le cou, le chapelet qu’une personne tiendrait dans la main, etc. ? Ce qui est difficile c’est de savoir où tracer la ligne.

Maintenant, si la mosquée ne me dérange pas, le adhan à 5h00 du matin, je n’ai pas envie qu’il me réveille, bien que j’adore l’entendre quand je suis en visite dans des pays musulmans.

C’est peut-être parce que c’est au courant de la journée que vous l’entendez...

Non, non. J’ai déjà dormi sur les toits de certains hôtels au Maroc, et j’aimais bien entendre le adhan très tôt le matin, parce que là je suis dans un autre pays. Au Québec, je ne suis pas contre le fait qu’on aménage un espace de prière au sein des universités et je respecte aussi le choix d’une femme musulmane qui porte le voile, même sur le visage. Je ne suis pas nécessairement d’accord avec son choix, mais je la respecte et je peux même rentrer en dialogue avec elle. En revanche, je suis contre l’imposition du voile. De même, je ne suis pas d’accord avec l’implantation des tribunaux religieux, qu’ils soient d’ailleurs musulmans, juifs ou catholiques. La loi doit être laïque. Donc, comme vous pouvez le constater, ma position varie selon les cas.

Certains critiques littéraires ont trouvé que le livre ne répondait pas à ce qu’ils considèrent comme la question de l’heure, à savoir comment marginaliser la minorité intégriste qui confisque, selon eux, la parole de la majorité silencieuse de la communauté musulmane du Québec. Cette critique vous semble-t-elle justifiée ?

La critique a été faite par un journaliste du journal La Presse, qui a également regretté l’absence parmi les auteurs du livre de Fatima-Houda Pépin. Avant de répondre à sa critique, je voudrais dire que, si ce journaliste avait communiqué avec moi, il aurait su que Fatima-Houda Pépin avait été invitée pour participer au collectif. Je l’ai personnellement sollicitée à plusieurs reprises par des demandes auprès de son bureau, mais sans jamais recevoir de réponse.

Maintenant pour sa critique, il faut dire que le recueille ne visait pas à régler tous les problèmes du monde. Ce n’est pas un livre sur les intégristes ou les radicaux. Comme je l’ai expliqué au début de notre entretien, le livre voulait passer un message de tolérance, de paix. Par ailleurs, faire parler des auteurs musulmans ou arabo-musulmans qui ont un discours modéré, ainsi que des spécialistes non musulmans, est une autre façon d’atteindre l’objectif que soulève le journaliste de La Presse. Même si je dois dire que ma conviction est que la minorité intégriste est plus présente ailleurs dans le monde qu’ici au Québec. Sans chercher à minimiser la nécessité de dénoncer certains discours radicaux qui se trouvent effectivement dans quelques mosquées du Québec, je pense qu’il ne faut pas être alarmiste pour autant. Des minorités radicales existent dans toutes les communautés. Cependant, si l’on regarde objectivement la situation d’ici, le rapport musulmans/non musulmans est de loin meilleur que ce qu’on trouve dans d’autres pays du monde.

Donc, vous êtes optimistes quant à l’avenir du vivre ensemble au sein de la province

Oui, et c’est cela la force du Québec et de Montréal particulièrement. C’est de vivre dans la paix notre multiculturalisme. Malgré certains incidents ici et là, il reste que les relations entre les communautés sont stables et relativement meilleures que dans d’autres pays. C’est un peu comme un couple ; sa force est dans sa capacité à passer au travers des difficultés et des conflits qu’il aura sûrement à vivre.

Et puis, en voyageant, on réalise qu’on est vraiment bien au Québec. Dernièrement, j’étais au Pakistan et j’ai assisté à des incidents entre les communautés sunnites et chi’ites, c’est-à-dire des gens de la même religion. C’était tout simplement horrible. De même, en Chine, la situation des musulmans est plutôt difficile. En Iran également, où là ce sont les non musulmans qui subissent l’oppression du régime.

Pour conclure, avez-vous de nouveaux projets de livres sur les musulmans d’ici ou d’ailleurs ?

J’ai mon prochain récit de voyage sur le Pakistan qui va sortir au mois de janvier. Je prévois également faire un autre voyage, mais j’hésite entre la Syrie et l’Afghanistan. J’aimerais aussi, peut-être en réponse à la critique qui a été faite sur l’origine arabo-musulmane des auteurs, explorer la communauté musulmane non arabe du Québec. Peut-être les turcs, les pakistanaise ou les africains. Mais ce sont plus des idées que des projets en tant que tels.

Propos recueillis par Aziz Djaout

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