Que veulent les Indigènes de la République ?

L’Appel des Indigènes de la République publié sur Oumma le 18 janvier dernier a suscité un très grand n

vendredi 6 mai 2005

L’Appel des Indigènes de la République publié sur Oumma (1) le 18 janvier dernier a suscité un très grand nombre de réactions, le plus souvent sur un mode passionnel. Nous proposons à l’une de ses initiatrices, Houria Bouteldja, de faire le point sur cette initiative.

L’Appel des Indigènes à suscité des réactions fort diverses, de l’approbation franche et enthousiaste à l’hostilité la plus virulente.

Parlons d’abord des soutiens que vous avez obtenus. De quelle façon se sont-ils exprimés et quels sont les appuis qui vous ont le plus marqués ?

Nous avons obtenu un premier soutien populaire qui provient naturellement des signataires en ligne qui ont répondu de façon rapide, massive, enthousiaste à l’Appel. Nous avons aussi reçu un grand nombre de mails de soutiens

En outre, des organisations et associations ont répondu positivement à l’Appel. Ce soutien s’est concrétisé par l’organisation de débats prolongeant notre initiative dans plusieurs villes de la région parisienne (Mantes la Jolie, Garches les Gonesse) mais aussi de province (Toulouse, Marseille, Lille, Montpellier).

Des collectifs locaux ont vu le jour dans plusieurs villes, des pré-assises ont même été préparées à Lille sur les bases de notre action. Un collectif d’enseignants indigènes a vu le jour dans la région parisienne. C’est donc un engouement populaire très important que notre appel a suscité.

Mais nous avons aussi reçu l’appui de militants politiques souvent en minorité au sein de leur formation.

Certains médias, des radios (y compris dans les Dom Tom), des journaux et magazines comme Politis, Regards, Multitudes nous ont consacré des articles très positifs.

En outre, il faut citer parmi nos soutiens des personnalités, qu’il s’agisse d’intellectuels ayant signé en leur nom propre, comme la sociologue Nacera Guénif Souilamas, le philosophe spécialiste de la théologie de la libération Mickaël Lowy, l’intellectuel Tariq Ramadan, l’historien Olivier Le Cour-Grandmaison, ou de politiques comme l’ancienne maire de Nanterre Jacqueline Fraysse, la sénatrice Alima Boumédiene Thiery, Alain Lipietz, les conseillers régionaux Jean Brassmann, Tarek Ben Hiba, Magid Cherfi, et Salah Amokrane des Motivé-e-s, la liste est évidemment non exhaustive.

L’Appel a aussi fait l’objet d’attaques d’une violence spectaculaire. Ainsi, un éditorial du magazine Marianne faisant allusion aux initiateurs de l’Appel s’intitulait « les nouveaux racistes » ! Comment expliquez-vous un rejet aussi violent ?

Je m’attendais à des réactions virulentes car j’ai le sentiment que nous avons mis le doigt là où ça fait mal ; notre initiative s’inscrit en effet dans une stratégie de rupture politique, nous questionnons de façon radicale des discours et des pratiques politiques qui font l’objet d’un quasi consensus. Nous ne croyons plus au débat politique tel qu’il est mis en œuvre actuellement, notre ton volontairement radical, virulent sert à exprimer cette position.

Il s’agit pour nous de politiser le débat sur les discriminations ordinaires. Il est question de rompre avec une tradition antiraciste axée sur la dénonciation verbale non suivie de politiques volontaristes, une posture moralisatrice que l’on dénonce. Il ne s’agit pas de faire des déclarations de bonne intention sans que rien ne soit entrepris. Il est si facile de se déclarer antiraciste, c’est si consensuel que tout le monde le fait. C’est oublier que le racisme est aussi structurel, il prend sa source dans l’histoire coloniale qui structure et détermine pour une large part les rapports sociaux contemporains.

Par cet appel, nous souhaitons bousculer cet ordre établi, nous sommes d’être des destructeurs de mythes, nous remettons en cause ce mythe de l’identité française qui serait fondée sur une idée d’universalisme et qui garantirait l’égalité pour tous. Il s’agit trop souvent de bons mots dont on se gargarise, des slogans que l’on brandit mais qui ne résistent pas à leur confrontation avec la réalité sociale ; l’égalité est une abstraction trop souvent démentie par la réalité des discriminations multiformes et largement étendues.

On brandit le mythe de l’égalité républicaine pour toute réponse aux discriminations. Nous dénonçons ces slogans politiciens si démagogiques qui ne sauraient remplir ce vide politique en matière de lutte contre les discriminations, c’est cet écart entre discours et réalité qu’il convient de dénoncer.

Quant à l’insulte du journaliste de Marianne qui nous qualifie de « nouveaux racistes », cela prêterait à rire si cela n’était le révélateur de l’indigence du débat qui prévaut. En somme, nous serions le seul mouvement « raciste » à prôner l’égalité pour tous !

L’un des arguments récurrents de vos détracteurs de gauche, est que votre action est dangereuse en ce qu’elle diviserait la gauche

Pour qu’il y ait division, encore faut il que la gauche soit unie, ce n’est pas le cas à ce que l’on sache. Il y a trente ans, lorsque le mouvement féministe dénonçait les injustices faites aux femmes, on l’accusait déjà de diviser le mouvement social. Cet argument a fait long feu.

Nous nous engageons ici pour une lutte spécifique, ce qui n’empêche nullement la convergence avec d’autres militants et d’êtres attentifs et ouverts aux autres formes de lutte sociale.

Les Indigènes de la république ne sont pas uniquement déterminés par l’histoire de l’esclavage et de la colonisation.

L’égalité est donc trop souvent une abstraction à notre sens et, pas seulement pour les minorités ethniques, les Noirs et les Arabes, mais aussi pour les femmes. La République est un costume taillé sur mesure pour l’homme de culture chrétienne (athée ou croyant) et fortuné.

Quand on naît femme, homosexuel, handicapé, basané, noir, Musulman, on n’est pas l’égal du Français « moyen ».

Clémentine Autain qui figurait parmi les premiers signataires a demandé le retrait de sa signature, arguant du fait qu’elle ne souhaitait pas voir figurer son nom aux côtés de celui de Tariq Ramadan, autre signataire de l’Appel. Dans un article paru dans le Monde (2), elle s’explique en ces termes « je n’ai rien à partager avec ceux qui font passer l’oppression des femmes pour une identité culturelle, ceux dont le silence sur l’antisémitisme est suspect et qui prônent la religion comme projet politique. Je n’entends pas leur servir de caution. C’est pourquoi j’ai retiré mon nom de ce manifeste. »

Que répondez-vous à un tel argument ?

Nous avons pris note que Clémentine Autain a renouvelé son soutien à notre initiative dans la revue Regards.

Je pense que le retrait de sa signature repose sur un malentendu. Nous ne sommes pas dans une posture de sollicitation. Au contraire, ce projet constitue une opportunité en vue de construire une alternative politique, de dénoncer des discriminations massives tant sociales que politiques. Nous souhaitons remplir un vide politique trop souvent occupé par la théorie dangereuse du clash des civilisations, une thèse qui ne dit pas toujours son nom. Nous considérons que ceux qui se retrouvent dans notre analyse peuvent concrétiser ce soutien avec leur signature. Ils prennent ainsi leur responsabilité.

Dans toute pétition qui par définition est ouverte à toute signature, il est courant de voir parmi les signataires des militants de bords politiques différents, en signant un texte on se solidarise de ses auteurs mais pas des autres signataires !

C’est d’autant plus absurde qu’à notre connaissance, Tariq Ramadan n’a jamais défendu les positions que Clémentine Autain lui prête (3).

Nous considérons que la signature de Ramadan est d’autant compréhensible que le lynchage médiatique qu’il a subi est révélateur des stigmatisations que subissent les « indigènes » et que nous dénonçons dans notre appel.

Dernier rebondissement en date, la salle qui devait accueillir les Assises vous a été refusée par la CGT trois jours avant la date prévue des débats.

Comment expliquez vous leur décision et de quelle façon avez-vous réagi ?

Le retrait de la salle nous donne le sentiment amer que l’espace de libre expression se rétrécit en France. Il est normal que notre Appel fasse naître des débats contradictoires, encore faut-il disposer de l’espace démocratique pour cela ! Cette tentation de brider la liberté d’expression est inquiétante, d’autres incidents de la sorte se sont récemment produits avec des intellectuels et militants empêchés de se réunir pour organiser des débats, souvent sur le thème du racisme et des discriminations, ou des films interdits de diffusion comme le film Un racisme à peine voilé qui dénonce la loi prohibitive construite sur mesure pour exclure des jeunes Musulmanes de l’école publique (4).

Nous proposons un débat original qui met en exergue le lien entre discriminations et continuum colonial, un tabou semble t-il. Depuis des décennies, aux Etats-Unis, les sciences sociales admettent sans complexe que les rapports sociaux sont déterminés en partie par l’histoire coloniale.

Il faut noter que nombre de syndicalistes de la CGT ont reproché à leur direction la décision de retrait de la salle. Nous avions déjà organisé deux réunions dans ces locaux et étions en confiance. Les organiseurs ont sans doute cédé à des pressions.

On vous a accusé de culpabiliser la société française dans son ensemble, de victimiser les jeunes d’origine immigrée tout en diabolisant les Français « de souche » dans une opposition manichéenne. Par là, on vous reproche de nourrir une compétition victimaire à l’exemple du très controversé appel contre « le racisme anti Blancs ». Que répondez-vous à cette critique ?

Nous entendons dénoncer la logique néocoloniale qui préside aux pratiques et discours discriminatoires et racistes. Nous dénonçons un système, des pratiques policières (et l’impunité des violences souvent à caractère raciste auxquelles se livrent des dépositaires de la force publique, comme le confirment de récents rapports d’universitaires et d’organisations de défense des droits humains (5) . Nous ne ciblons pas des individus mais un système et des pratiques politiques. Nous introduisons une certaine complexité dans notre analyse en mettant en exergue le double héritage de la France, ses enfants étant à la fois descendants de colons et de résistants. Nous refusons toute logique binaire qui opposerait les communautés, tout simplisme forcément réducteur. Le fameux appel contre les prétendus « raciste anti-Blanc » qui a consisté à essentialiser des violences sociales en opposant Noirs et Blancs est à l’opposé de notre démarche.

Quelles sont les prochaines étapes de votre mobilisation ?

Notre prochaine initiative est la Marche des Indigènes de la République qui aura lieu le 8 Mai à 14 H Place de la République

Ce jour est symbolique puisqu’il commémore à la fois le rétablissement de l’Etat de droit et dans le même temps les massacres de ce même Etat en Algérie, à Guelma, Sétif etc

Un enfant de la colonisation partage juridiquement le même statut qu’un Français « de souche », or ce qui constitue un jour de fête pour le deuxième est jour de deuil pour le premier. Voilà qui pose question. Nous souhaitons démontrer que l’identité française repose sur un capital mythique, une historiographie revisitée, une amnésie collective.

Rendez vous ce 8 mai à 14 heures Place de la République à Paris, un défi historique à ne pas manquer !

  1. http://oumma.com/petition-colonisation.php3 ?id_article=1355

  2. Le Monde, 17 mars 2005

  3. Tariq Ramadan a en effet défendu des idées exactement inverses de celles que le lui prête C. Autain, par exemple dans ces textes publiés sur notre site : http://oumma.com/article.php3 ?id_article=721 et http://oumma.com/article.php3 ?id_article=681

  4. http://oumma.com/article.php3 ?id_article=1253

  5. voir les rapports du Cesdip et d’Amnesty France : http://www.cesdip.org//sites/default/files/pdf-dist.png et http://www.amnesty.asso.fr/01_informer/12_actualite/
    france/france_en_quete_de_justice.htm

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