Que signifie condition féminine ?

A l’approche de la date du 8 mars célébrant la journée internationale de la femme, nous publions une cont

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dimanche 2 mars 2003

A l’approche de la date du 8 mars célébrant la journée internationale de la femme, nous publions une contribution du sociologue Michel Gilquin, qui à partir d’une réaction d’un article paru sur oumma.com intitulé « Condition féminine, banlieues et Islam » revient sur cette notion de condition féminine souvent galvaudée et offre d’intéressantes pistes de réflexion

Je viens de lire Condition féminine, banlieues et Islam : d’une pierre trois mauvais coups.

J’aimerais donc réagir, non sur le fond du dossier (je n’ai pas lu le Canard Enchaîné -déchaîné dans l’islamophobie ? ni ne connais bien les débats qui parcourent le microcosme marseillais) mais pour rappeler des évidences, qui sont tellement évidentes qu’il faut les répéter encore et encore... !!!

Le premier point : que signifie condition féminine ? Les bases matérielles /économiques de la liberté de la femme sont-elles les mêmes, au Maghreb par exemple, suivant qu’il s’agit d’une femme rurale de l’Atlas, ou d’une bourgeoise occidentalisée de Casablanca, ayant une profession libérale  ? Si les cadres juridiques sont souvent encore largement décalés avec l’évolution sociologique - la place de la femme dans la société-, est-ce que cela relève de l’Islam ou d’une culture patriarcale qui s’explique largement par ailleurs (ce qui ne signifie pas que l’on y agrée) ? : en d’autres termes, on peut se poser la question si il n’y a pas davantage de différences des conditions féminines entre la société javanaise et la société marocaine, pour ne prendre que ces deux exemples, qu’entre cette dernière et la société traditionnelle sicilienne. Ou si les conditions de la femme rurale copte et de la femme rurale musulmane en Haute Egypte ne sont pas, finalement, semblables ?

C’est donc le sociologique qui est convoqué et non le religieux.

Le second point, qui semble hanter nos "émancipateurs" de la femme  : le contrôle du corps féminin, avec en particulier le port du hidjeb dont ils font une question emblématique. Il n’y a pas besoin d’être un "expert en islamologie" pour constater que le port du hidjeb a accompagné l’investissement de l’espace public par la femme, qu’il est en quelque sorte un "bouclier" de sa pudeur (hidjeb). Mais qu’est-ce que la pudeur ? Non pas en Islam mais dans les sociétés en général, si ce n’est la résistance à la marchandisation de son corps ? ... Or la société industrielle (notamment dans sa version occidentale) a transformé la liberté du corps humain (de la relation à son corps) en une relation utilitaire, déterminée par la rentabilité, par un dressage de la gestuelle, par un enfermement dans le temps (emploi du temps) et dans l’espace (clôture dans l’habitat et dans l’usine, après l’expérimentation historiquement réalisée dans les "ordres" monastiques puis militaires) dont l’aspect paroxystique et caricatural a si bien été peint par Charlie Chaplin dans "Les Temps Modernes", et dont les mécanismes ont été analysés de façon scientifique et magistrale par Michel Foucault. Dans tous les cas, c’est bien le conditionnement du corps qui est l’enjeu. Et celui de la femme, dès lors qu’on veut "l’intégrer" dans le "développement" (comme on dit au Maroc). En ce sens, il me semble que tous ceux qui veulent atteler la femme musulmane à la galère productiviste -en la transformant en un individu atomisé, destructuré, vulnérable, dont le seul intérêt est de la réduire au statut de productrice (et peut-être de consommatrice, si modeste soit-elle)- en l’ attachant à la chaîne d’un système sans projet d’épanouissement collectif, sont mal placés pour donner des leçons sur les prétendues contraintes corporelles imposées par l’Islam. Je ne pense pas ici qu’aux Occidentaux qui croient faire oeuvre de charité -pour ceux les plus sincères- en "compatissant" avec les présumés malheurs des autres (la soumission de la femme), ce qui est très valorisant pour son ego et occulte ses propres aliénations. Je pense aussi à tous ces régimes militaires qui pullulent dans le monde musulman et qui veulent dresser le corps social en dressant -en militarisant, emprisonnant- les corps, qui s’autoproclament en quelque sorte orthopédistes d’un corps qui serait, à leurs yeux, difforme, c’est à dire rétif à leur(s) ordre(s)... [The last : Ben Ali vient de décréter le service militaire obligatoire pour les filles !] .L’enjeu est, en dernière analyse, la question de la liberté humaine. Je pars, pour ma part, de l’hypothèse (aisée à vérifier, et pour cela, on peut se référer à l’expérience historique, certes contradictoire mais là aussi, il faut renvoyer à l’état socio-économique de chaque société) que le message coranique est porteur de libération de la femme, puisqu’il a permis une révolution positive de sa condition par rapport à l’époque de la jahiliyya. C’est cela l’essence de l’Islam. Que le regard des autres, surtout lorsqu’il est condescendant, conflictuel, "éradicateur", puisse figer, comme dans la quête d’un référent normatif, la symbolique de cette dynamique de libération sur des modalités d’habillement, de préservation d’identité, est certes important, constatable assez souvent, lié peut-être au mode de lecture de l’Islam qui prévaut dans le pays abritant les deux principaux lieux saints- mais non essentiel.

Ce que je veux dire par ce court message qui mériterait de longs développements, c’est, qu’à mon sens, il ne faut pas accepter d’affronter l’islamophobie sur le terrain que les islamophobes de l’Occident sûr de lui et dominateur (mais fragile) délimitent, c’est à dire qui renvoient l’Islam à une culture/civilisation correspondant à un stade de développement socio-économique déterminé, désormais révolu, alors que l’Islam est au-delà de cela, et qu’il est toujours en construction. Que l’essence de l’Islam -l’ultime révélation- est dans le registre de l’intemporel, tandis que l’état des sociétés musulmanes relève de la contingence. Et qu’il ne faut pas confondre les deux, faute de quoi l’Andalousie d’Averroes et l’Afghanistan des tribus pachtounes sont mis dans le même sac. Qu’il faut répéter qu’il y a eu des héroïnes dans l’histoire de l’Islam, des reines (comme à Sumatra), que la ségrégation spatiale des sexes renvoie à des formes d’organisation sociale liées à des époques, à des environnements, mais ne découle pas de l’Islam ( la meilleure preuve étant que la mixité est la règle dans la rotation autour de la Ka’aba lors du hadj), etc...

En ces temps d’amalgame, il me semble qu’être seulement défensif -et donc non opératoire- consiste d’accepter de se placer sur le terrain où la tâche (imposée par les islamophobes) serait d’avoir à infirmer en permanence -et en vain- des équations telles que femmes musulmanes = enfermement = femmes battues et autres clichés de stigmatisation et de disqualification absolues où sont mêlés sciemment persistance et/ou reproduction de coutumes et l’Islam. Qu’ont donc fait de si bien pour la femme les prédateurs du monde, qui ont pris (et prennent) la planète pour un terrain de pillage et ses habitants (masculins comme féminins) pour des marchandises ?

La question centrale est : quel est le système qui secrète l’oppression ? Répondre à cette question, ce n’est pas fermer les yeux sur ce qui peut relever de la discrimination, de l’ignorance et du mépris dans le quotidien de certains musulmans : au contraire, c’est identifier et resituer les rapports de causalité. Je finirai sur un exemple tristement actuel : la violence conjugale, (mais aussi entre enfants, dans les rapports de voisinage, etc,) s’accroît dangereusement dans la société palestinienne depuis deux ans : cette abominable réalité est-elle inscrite dans les gènes des habitants de Ramallah ou de Naplouse ? Découle-t-elle de leur "islamité" ? Ou bien n’est-elle pas la conséquence insidieuse de la violence multiforme et acharnée, quotidienne, qui impose de stationner debout sous le soleil et dans l’humiliation des heures durant aux check-point sionistes, de la rareté et de la difficulté de s’approvisionner, des grondements des chars et des hélicos, de jour comme de nuit, de la tension permanente, des deuils, des oliveraies arrachées, des maisons dynamitées.... je pourrais continuer (trop , beaucoup trop, hélas !) longtemps.

Je suis donc réservé quant à un mode de réplique qui consiste à défendre « sa » religion, « son » « identité », en un mot « sa » communauté, « sa » différence (son ghetto ? « considérer les espaces de non vie, d’exclusion et de violence sociale que constituent les banlieues ») ; par contre, si défendre l’Islam, c’est mettre en avant des principes d’harmonie, d’humanisme, d’équité et de justice, (c’est à dire attaquer le bafouement de ces valeurs par un système arrogant), alors, peut-être -soyons optimistes-, les islamophobes finiront par être isolés. Tout le monde a à y gagner, même (et peut-être surtout) les non musulmans...

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Auteur : Michel Gilquin

Sociologue, auteur de « Les Musulmans de Thaïlande » Editions IRASEC /L'Harmattan, Paris/Bangkok 2002 (Cliquez ici pour vous procurer ce livre).

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