Que le spectacle commence !

On le sait maintenant : « black-blanc-beur », c’était du pipeau, de la bonne conscience pour pas cher.

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mardi 13 juin 2006

Cette semaine, je ne vais pas faire preuve d’originalité car comment ne pas vous parler de la Coupe du monde de football ? Avant tout, je suis désolé de remuer le couteau dans la plaie puisqu’il paraît qu’un méchant cheikh d’Arabie n’a pas voulu vendre les droits du Mondial à la télévision algérienne (je fais partie d’une génération qui dit encore la RTA !). Il paraît aussi que les décodeurs piratés ne servent plus à rien et que certains débrouillards ressortent les bons vieux rotors et démodulateurs d’antan. Si cela peut vous consoler, sachez que de nombreux experts nous affirment, qu’ici en Europe, c’est peut-être la dernière Coupe du monde qui sera diffusée gratuitement par des chaînes hertziennes ou numériques. Mais passons.

Je vais d’abord en profiter pour (vite) vous parler de la Coupe du monde 1998 et du fameux effet « black-blanc-beur » dont on se demande s’il n’a jamais existé. Dieu merci, j’ai encore une coupure de presse où Charles Pasqua, l’homme des fameuses lois, sûrement transporté de bonheur après la victoires des Bleus de Zidane face au Brésil (« et un, et deux et trois zéro ! »), appelait la France à être plus généreuse vis-à-vis des étrangers venus s’installer sur son sol ou désireux de le faire. Tout cela ne fut qu’une chaleur éphémère vite dissipée par le souffle glacial de la xénophobie et de la surenchère populiste. On le sait maintenant : « black-blanc-beur », c’était du pipeau, de la bonne conscience pour pas cher. Chassez le Pasqua, y’a le Villiers, le Sarko ou même la Ségo qui pointent leur nez. Mais passons encore.

On nous dit, à commencer par les impayables beaufitos qui refont le match sur LCI, que cette année, la bande de Zidane n’a aucune chance et que son parcours risque d’être très vite interrompu. On verra bien. En ce qui me concerne, j’espère pourtant que la France sera championne du monde (petites mentions aussi pour le Brésil, l’Argentine et les Pays-Bas). Oui, ce serait bien que les Bleus soient de nouveau maîtres de la planète football (« On est les champions ! On les champions ! On est, on est, on est les champions ! »). Je sais, plusieurs joueurs français ne sont que de sales gosses prétentieux, antipathiques et trop gâtés. Leur entraîneur n’est qu’un provocateur mal inspiré et leur gardien de but, qui a craché sur un arbitre marocain, mériterait d’être entarté aussi souvent que BHL. Mais, ce serait tout même bien que les Bleus gagnent le Mondial.

Cette victoire porterait Zidane au pinacle de la Nation et ferait bisquer les hommes politiques pestilentiels qui, tout comme un certain « philosophe » à deux sous, s’étonnent que l’équipe de France soit composée en majorité de Noirs. Surtout, je vous garantis qu’une victoire au Mondial ferait un bien fou à ce pays que je sens totalement déboussolé. Quand on est en passe de devenir la première république bananière d’Occident (en compétition avec les Etats-unis, il faut le préciser), les bons résultats sportifs, il n’y a que ça de vrai pour rendre un peu d’espoir au peuple.

Oublions 1998. Flash-back encore plus lointain. Il y a plus de trente ans, en 1974, la Coupe du monde avait lien dans l’ex-Allemagne de l’Ouest. Télévision en noir et blanc (dites-le à vos enfants, ils ne vous croiront pas...), seize équipes dont un pitoyable Zaïre (mémorable raclée infligée par la Yougoslavie), un Brésil anorexique et des rencontres à faire bailler le monde entier. L’ennui total, pire qu’un match entre le WKFC et l’ASMO un vendredi pluvieux de décembre. Bien sûr, il y avait cette lumineuse équipe des Pays-Bas : Neeskens, Krol, Resenbrick et sa majesté Johan Cruyff. Mais cette équipe de rêve a perdu face à une équipe d’Allemagne solide mais terne et, gamin, j’ai compris à l’époque que le football de haut niveau est souvent injuste.

Et puis, pour nous, les enfants du quartier, il y a eu cette immense déception. Celle de ne pas voir jouer - ou si peu (c’était contre la RDA) - celui dont on prononçait le nom sans même connaître son visage : Günter Netzer (on avait tendance à dire Nitzer). Pelé, on connaissait grâce à des images régulièrement diffusées par la RTA. Les plus chanceux avaient vu jouer Rivelino au stade du 5 Juillet lors de son inauguration en 1973. Mais Netzer... Numéro dix mythique. On parlait de lui, on le grandissait, on lui inventait mille et une prouesses sans jamais l’avoir vu jouer. C’est cela qui manque aujourd’hui : la puissance de cette imagination que nous imposaient la retransmission par le poste radio ou mieux encore, le compte rendu de la page sport d’El-Moudjahid ou celles consacrées au foot d’El-Hadef ou de L’Equipe (pour ceux qui étaient pistonnés par leur vendeur de journaux).

Autre flash-back : 1978. L’Argentine des généraux et des disparus. Le football au service de la junte et, encore une fois, une équipe des Pays-Bas qui perd la finale de manière injuste même si l’Argentin Kempes était un grand joueur. Mais 1978, c’était avant tout la Tunisie de Temime, Tarek Diab, et le gardien Naïli (Attouga, ce vieil « ennemi » des Algériens, ce « mangeur de nougat » disions-nous avec rage, était resté sur le banc). Fière Tunisie : premier match face au Mexique et une victoire - trois buts à un - la première d’une nation arabe et africaine en phase finale de la Coupe du monde. De mémoire, je crois que c’est la seule fois où j’ai vu tout le peuple d’Algérie s’enflammer pour le voisin tunisien. Nous avons pleuré après la (courte) défaite contre la Pologne et nous nous sommes étranglés de rage après le nul face aux Allemands (et un penalty refusé à Tarek Diab).

L’épopée tunisienne a préparé celle des Fennecs algériens mais je ne vous parlerai pas de 1982. De la folie contre les Allemands de Rumminegge (« Paméla ! »), du match de la honte entre ces mêmes Allemands et leurs complices de toujours, les Autrichiens, et de l’élimination prématurée d’une équipe algérienne dont il faudra peut-être attendre un siècle pour en retrouver une aussi talentueuse (aucune qualification depuis 1986, c’est chouïa bézef !). Non, je n’en parlerai pas. Vingt-quatre ans plus tard, c’est encore douloureux. Car le foot, c’est cela aussi : de bons et de très mauvais souvenirs. Allez, bonne Coupe du monde même s’il n’y a que des résumés à regarder. Souvenez-vous, l’imagination, il n’y a que ça de vrai...

Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 juin 2006

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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