Que dit vraiment le Coran ? (partie 1/2)

« Que dit vraiment le Coran » paru aux éditions Srbs est sans conteste le livre évènement de cette ren

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jeudi 4 septembre 2008

Que dit vraiment le Coran ? (partie 1/2)

« Que dit vraiment le Coran » paru aux éditions Srbs est sans conteste le livre évènement de cette rentrée. Nous avons interrogé son auteur le docteur Abou Nahla Al’Ajamî théologien, de formation scientifique, spécialiste en sciences coraniques. « Que dit vraiment le Coran » un livre indispensable pour tous ceux qui souhaitent connaître la véritable position du Coran sur le voile, le djihad, la laïcité, la polygamie, la démocratie, les attentats terroristes etc…

Votre livre s’adresse à tous ceux qui veulent savoir ce que dit le Coran sur plus d’une quinzaine de sujets d’actualité comme notamment le voile, le djihad, la laïcité, la démocratie etc… En tant que croyant, peut-on s’exprimer au nom du Coran en toute neutralité ?

Je dirais, plus exactement, que trente des quarante questions envisagées en "Que dit vraiment le Coran" sont relatives à des points régulièrement traités ou "mal-traités" dans les médias. Conséquemment, ils ont été réactivés au sein du débat musulman ; il en est ainsi de la charia, du terrorisme, de la mixité, du mariage, mais aussi de la violence faite aux femmes, des peines corporelles, du statut exact des autres religions,etc.

Effectivement, en introduction je revendique en tant que croyant la neutralité de ma démarche. Le terme "neutralité" aurait pu paraître choquant s’il avait signifié : "Ne pas avoir d’opinion sur ce que dit le Coran", être indifférent, détaché, désintéressé. Tel n’est pas le cas naturellement, il s’agissait d’indiquer précisément l’esprit de la méthode ayant présidé à cet ouvrage.

Ceci dit, le croyant serait-il condamné à la subjectivité ? Devrait-il accrocher son intellect aux portemanteaux de la mosquée ? La raison s’opposerait-elle à la foi, et la foi serait-elle un obstacle à la raison ? L’argument de foi l’emporterait-il sur l’argument de raison ? Nous ne le pensons pas. Le musulman est adepte d’une voie d’équilibre, il se doit de vivre sa relation à Dieu et au monde en un perpétuel échange constructif entre ces deux pôles majeurs de sa personnalité, de son être. Le Coran n’a de cesse de le lui rappeler, ex : S3.V190-191.[i]

D’autre part, on peut affirmer que la neutralité du croyant est le respect dû au texte même du Coran. En tant que croyant m’est-il demandé de sombrer dans l’irrationnel ou le mythologique ? Le Coran au contraire appelle à la réflexion et à l’analyse, à la compréhension et à la préhension intellectuelle. Mentionnons par exemple : S4.V82, S38.V29, S47.V24.[ii] En ces versets Dieu invite les croyants à examiner, réfléchir et méditer le Coran et ce, en totale intelligence et rationalité.

Nous l’avons évoqué, la neutralité du chercheur est méthodologique. Nous avons refusé de compiler les avis de nos prédécesseurs ou contemporains afin de n’examiner le Coran qu’à la lumière de son contenu, le Coran par lui même. Il s’agit donc de fournir une lecture objective, dépassionnée et littérale. J’insiste sur la littéralité comme vecteur principal de sens. A cette fin, il était nécessaire de reposer la totalité du questionnement rationnellement ce qui, dans la perspective de tout musulman, implique de retourner à la source et d’examiner ce que le Coran dit réellement, textuellement. La neutralité est ici objectivité et analyse critique.

La neutralité s’imposait d’autant plus que le débat, interne ou externe, est mené en mode affectif, émotionnel, mais passion et raison ne vont que rarement de pair. Ainsi, après avoir recensé thématiquement les versets, je propose une lecture directe du sens immédiat et apparent. En effet, la convergence de sens présentée alors par les versets ainsi assemblés permet instantanément et en première lecture de déterminer la signification coranique, littéralité donc.

Autre nécessité de neutralité : cet ouvrage est aussi destiné au non musulmans et, sans sombrer dans l’apologie ou le simplisme, il convenait d’adopter une présentation la plus neutre et apaisée possible. En ce sens il rompt avec le positionnement idéologique qui caractérise notre époque. Loin de vouloir alimenter la polémique, de jeter de l’huile sur le feu de l’un ou l’autre camp, nous avons souhaité ouvrir le dialogue. Non pas en vendant le Coran à vil prix ou, à l’inverse, en versant dans la publicité gratuite, mais en fournissant un bagage clair et accessible uniquement argumenté par le Coran. La vérité est neutralité car, tout comme le Coran, elle n’a d’autre camp que le sien propre.

Néanmoins, le résultat de cette démarche n’est pas neutre. Il m’engage en tant que croyant et engage le croyant. Je veux dire par là que les résultats de cette recherche pourront surprendre le lecteur musulman qui sera parfois confronté à une nouvelle donne. Le Coran n’a pas à être conforme à nos habitudes, nos croyances, nos acquis superficiels, nos raccourcis faciles, mais il a pour fonction et mission de nous interpeller. A nous, foi et raison, de tendre vers la voie qu’il indique.

Vous appelez les musulmans à se ressourcer par le Coran en redécouvrant les définitions fondamentales de leur texte sacré « ensevelies sous la poussière des siècles et des traditions ».

Il ne s’agit pas de rejeter globalement notre héritage ni de critiquer les efforts de nos prédécesseurs, mais de déterminer précisément la nature du lien que les musulmans actuels peuvent ou doivent avoir avec le Coran.

Le Coran est la référence majeure et incontournable de tout musulman. Par définition, pour remplir cette mission le texte coranique est nécessairement intangible et permanent, mais le rapport au Texte varie selon le temps. Qu’il n’y ait pas méprise, je ne vise pas ici l’opposition entre exégèse classique et exégèse moderne, ce distinguo nous le verrons n’a pas de fondement. Mais, afin de bien entendre ce que signifie exactement cet appel, l’on se doit d’établir la constatation suivante : la relation au Coran suit schématiquement une genèse à quatre temps.

  • La première génération eut un rapport particulier avec la Révélation, un vécu quasi instantané. Le sens, pour eux, n’était ni passé ni à venir mais pleinement présent. La langue était leur, les événements mentionnés constituaient leur propre vécu, les comportements stigmatisés leur étaient personnels, les recommandations morales touchaient directement leur tissu social, etc…le message coranique était donc direct. Le Coran surgissait en leur réalité intime et de ce fait ne se posait pas pour eux la question de la marche à suivre. Conséquemment, prétendre que les compagnons firent l’interprétation de la totalité du Coran est un non sens et une affirmation idéologique sans preuve[iii].
  • Les suivants eurent une relation à la Révélation différente. Le Texte sacré leur était déjà antérieur. S’imposa alors à partir des IIème et IIIème siècles de l’Hégire l’exigence d’une exégèse, c’est-à-dire la nécessité de donner sens aux versets par des développements intellectualisants et non plus par l’immédiateté. Le processus fut progressif, et de ce fait l’interprétation du Coran a une histoire. Elle suit l’évolution culturelle des musulmans, leurs progrès intellectuels, les controverses judéo-chrétiennes, les apports de la logique d’Aristote, l’âpre débat de la scolastique (le Kalâm), les développements du Droit musulman (le Fiqh), les prises de position théologiques de divers califes, etc.

    L’essentiel à comprendre est que l’interprétation du Coran n’est pas de nature révélée, il n’y a pas en Islam de continuum entre la Révélation et les hommes par l’intermédiaire de l’Esprit Saint ! Tout effort de compréhension est ijtihâd et tout jihâd connaît victoires ou défaites. Ainsi notre passé nous a-t-il légué une pluralité d’interprétations dont la validité est relative. Ceci signifie que toute proposition d’interprétation doit être réexaminée et non acceptée par un a priori béat. Encore une fois, non un acte de foi mais un acte de raison.
  • Nous ne pouvons ici qu’évoquer la période de sclérose qui fit suite à l’expansion intellectuelle du monde musulman. Toujours est-il que le débat cessât faute de combattants, l’on ferma point les portes de l’ijtihâd mais nul plus jamais ne les emprunta. Concurremment, l’on se contenta de reproduire ou commenter les écrits de la période précédente. Conséquence attendue de ce conservatisme stérile, une nette tendance à sacraliser les textes des anciens exégètes. Au point qu’aujourd’hui encore, lorsque question est posée par rapport au sens d’un verset coranique on répond : "Considérons ce que les prédécesseurs en ont dit" !
  • Au temps présent, une telle attitude est inacceptable à double titre. D’une part, n’est de sacré que le Coran. D’autre part, un tel conformisme anti-intellectuel est la pire des méthodologies ou, en réalité, les stigmates d’une absence de méthode de lecture du Coran actuelle et adéquate. Serions-nous devenus aveugles ou analphabètes ? Les évolutions du monde actuel, les connaissances multiples, les acquis scientifiques et méthodologiques auraient-ils comme seule conséquence de rendre les musulmans déficients ? La force des uns serait-elle le poison de notre faiblesse ? Il faut cesser de s’imposer par piétisme de ne pas être, c’est-à-dire de ne pas penser notre Livre.

Quoiqu’il en soit des poussières d’antan que nous venons d’évoquer, le point commun entre toutes les lectures, passées et à venir, est ce que nous avons nommé les "définitions fondamentales". C’est-à-dire les axes constants, le sens premier du Coran. Chaque verset est un signe vecteur, il traduit une information essentielle et claire. Cette dernière est aisément et directement extractible du texte. Elle est une constante indéniable et probante, il n’est donc pas obligatoirement nécessaire, ni toujours judicieux, d’y superposer des données traditionnelles n’exprimant qu’une vision d’un monde ancien.

De ce fait, nous n’appelons pas de même à une nouvelle interprétation car cela sous-entendrait qu’il faille actualiser le Texte par la surimpression de données modernes. Pour nous il s’agit du même biais méthodologique, lequel aura comme conséquences irrémédiables de dévier pareillement les dites définitions fondamentales de leur sens plénier.

Notre lecture est littérale, répétons le, elle ne s’écarte pas du texte pour épouser un consensus ou une idéologie, elle se limite à revenir à l’origine, au sens premier, un ta’wîl[iv] étymologiquement parlant. Le Coran est vivant sous nos yeux il suffit de le lire sans aucun préjugé ou "pré-pensé" pour s’y ressourcer, pour que son sens immédiat surgisse en nous. Ce temps de lecture est fortement positif, il est obligatoirement en harmonie avec le lecteur tout comme il avait été -toute proportion gardée mais le phénomène est de même nature- pour la première génération. C’est cet équilibre entre l’être, le lecteur présent, et la compréhension du Coran que nous nommons réactualisation. Le Coran redevient ainsi porteur de sens actuels

Le Coran est-il un code juridique ou se situe-t-il avant tout dans une perspective éthique ?

Je pense que vous faites allusion en partie à ce que d’aucuns prétendent en réclamant une réactualisation. En Occident la morale est déprécie, ce terme étant par trop chargé de connotations religieuses, le ton est ainsi à l’éthique. Certains, néo-penseurs, opposent ainsi au juridique, improprement nommé Charia, une vision purement spéculative, un passe-partout éthiquement correct. D’autres, néo-conservateurs, procèdent à l’inverse et revendiquent cette même "Charia" comme seule voie morale.

L’essentiel de nos positionnements fonctionne par clivage, et cela est fort préjudiciable. Nous avons progressivement procédé à une conceptualisation selon un système binaire réducteur construisant des couples positif-négatif. L’histoire entière de notre théologie, et par conséquent de notre exégèse, est ainsi constitué : vrai-faux, croyant-incroyant, bien-mal, halâl-harâm, alliés-ennemis, etc. Le Coran serait-il lui aussi biparti ou bien constitua-t-il un tout homogène ? La réponse est claire mais la démonstration entraînerait de longs développements puisque des dizaines de versets sont relatifs à la nature de la Révélation. Il nous suffira de lire le suivant : "Nous t’avons révélé l’Ecrit porteur de la Vérité à destination des hommes. Qui en tire guidée le fera à son profit et qui s’en égarera le fera contre lui-même…tu n’es pas responsable d’eux" S39.V41.

La Vérité est un concept global, une représentation de la "Parole de Dieu" dont l’unique but est de fournir des repères manifestes à l’homme en quête de sens. Conséquemment, l’objectif premier du Coran réside en l’explication de cette Guidance, de ce point de vue l’on peut parler de contenu éthique. Le terme est insuffisant, nous l’avons dit, car en réalité le domaine de la Guidance est plus ample ; il inclut la foi en ses définitions, le culte et ses pratiques, les relations entre les êtres humains, le sens philosophique, la lecture de notre réalité… L’on pourrait ici objecter que le Droit musulman, le fiqh, fait partie intégrante de la Guidance coranique.

C’est exact, mais impose quelques précisions. Le Droit, ou ce que nous considérons comme tel, recouvre moins d’une centaine de versets, bien peu pour constituer un système législatif complet. Dans la question consacrée à la Charia et la loi révélée nous montrons que le message coranique de base a été extrapolé à l’extrême afin de "pré-texter" la création d’un corpus de Droit positif afin de répondre aux besoins de la communauté musulmane au fur et à mesure de son évolution. A bien considérer ces versets l’on se rend compte, en lecture directe et non à travers le prisme des lectures juridiques ou politiques, qu’il ne s’agit pas pour le Coran de formuler un traité de Loi mais, bel et bien, de donner un minimum essentiel de droits aux opprimés de cette génération, les femmes, les orphelins, les esclaves, les opprimés, et la nuance est de taille. S’ajoutent à cela quelques versets édictant des sanctions et semblant réellement proche d’une codification légale mais, nous y reviendrons, ces mêmes versets sont systématiquement assortis d’une très forte régulation éthique.

Il convient donc de distinguer les droits (avec une minuscule) que le Coran donna, inaliénables, et le Droit (avec une majuscule) que les hommes constituèrent à partir de matériaux éclectiques, sujets à variations. Cependant, la prépondérance du Droit musulman a été telle qu’en la réponse même à votre question, ce sujet a pris deux fois plus d’importance que l’essentiel thème de la Guidance universelle et intemporelle du Coran !

Je rappellerais que l’éthique préside au juridique c’est-à-dire qu’il n’y a pas de loi qui ne soit pas précédée d’une prise de conscience morale. Ceci est une raison supplémentaire imposant de ne pas établir, malgré tout, d’opposition entre le versant édificateur du Coran, aspect principal, et les versets improprement qualifiés de juridiques, versant secondaire. Point de construction antagonique donc, mais une juste hiérarchisation de valeur.

Le Coran est un tout cohérent dont aucune partie n’est négociable, intrinsèquement. Le musulman se doit d’en accepter la totalité mais ceci ne vaut que pour le propos réel du Coran et non pour les commentaires discutés et discutables qui y ont été surajoutés. Ici se situe l’exacte limite tout autant que les possibilités d’adaptation de notre compréhension au message coranique.

 

A suivre…

 

Propos recueillis par la rédaction

 

*La seconde partie de cet entretien sera publiée la semaine prochaine.

 


Editions Srbs


[i] S3.V190-191 : "En vérité, dans la création de l’univers, dans l’alternance des nuits et des jours, il y a vraiment des Signes indicateurs pour ceux qui exercent leur intelligence. Ceux-là même qui se remémorent Dieu, debout, assis ou allongés et qui réfléchissent sur la création de l’univers. Ceux qui disent : "Seigneur, Tu n’as point créé cela en vain. Louange à Toi, protège nous du châtiment."

[ii] S4.V82 : "N’examinent-ils pas le Coran ? S’il émanait d’un autre que Dieu, ils y trouveraient maintes contradictions." S38.V29 : "Voici le Livre béni que nous t’avons révélé afin que les hommes réfléchissent sur ses versets, et que s’y appliquent les intelligences." S47.V24 : "Ne méditent-ils pas le Coran ! Ont-ils le cœur verrouillé ?!"

[iii] Dans les résumés de notre exégèse complète du Coran à paraître sur Oumma.com nous démontrons que la totalité des sources en faveur de cette thèse sont inauthentiques. L’idée sous-tendant de telles affirmations est de vouloir, à contre raison, faire remonter la seule interprétation jusqu’aux premiers, les salafs. Or, ils n’en firent rien, ils vécurent totalement et absolument le message sans nécessairement user de la médiation interprétante. La récitation, al qur’ân, l’emportait sur l’Ecrit et cette relation avec la Révélation permet de s’en imbiber. La Parole devient proprement la chair du récitant. L’Ecrit, al kitâb, n’est que l’esprit de notre esprit, relation obligatoirement plus distancée. De nos jours l’éloignement de l’origine est maximal et impose d’autant plus le recours à l’exégèse.

[iv] Ta’wîl est le terme coranique désignant l’exégèse. Le Tafsîr est d’un emploi plus tardif et indique de manière restrictive le simple commentaire. Nous en maintenons malgré tout, en cet article, l’usage.

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Auteur : Dr Al 'Ajamî

Auteur de « Que dit vraiment le Coran » et de "Quarante Hadiths authentiques de Ramadan" parus aux éditions Zenith, 2009. http://editionszenith.fr

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