Quand pourra-t-on critiquer honnêtement Tariq Ramadan ?

J’ai signé le 20 avril 2004 avec une importante maison d’édition française un contrat pour écrire une

mercredi 5 janvier 2005

J’ai signé le 20 avril 2004 avec une importante maison d’édition française un contrat pour écrire une biographie non autorisée de Tariq Ramadan. Non autorisée signifie que j’essaye d’être le plus objectif possible. Depuis des mois, je rencontre des personnes qui lui sont favorables, comme des adversaires résolus de cet enseignant genevois. Mon travail d’enquête n’est pas terminé. Certes, Tariq Ramadan fait déjà l’objet d’une intense activité éditoriale et polémique, mais il s’agit systématiquement de le décrire comme un être fourbe, capable d’encourager les poseurs d’explosifs. Il n’a jamais été traité pour ce qu’il est véritablement, un intellectuel européen de tout premier plan, salué comme tel, dans le monde entier. Je reçois quotidiennement depuis les Etats-Unis, le Maroc ou le Pakistan, des articles élogieux qui lui sont consacrés. Une campagne de presse à faire pâlir Bernard-Henri Lévy, dont l’audience dépasse rarement l’Hexagone.

Voulez-vous une preuve de la non-objectivité des livres et des articles consacrés à Tariq Ramadan ? Ce docteur ès lettres en islamologue arabe a enseigné de 1986 à 2003 à l’université de Fribourg, en Suisse. Comptez les lignes consacrées à huit années de sa vie, elles sont insignifiantes. Les raisons ? L’immense majorité des étudiants qui suivaient les cours Tariq Ramadan (la première pétition a recueilli 90 voix sur 94) lui sont très favorables, un score exceptionnel pour une Suisse réputée particulièrement frileuse. "La salle n’a pas assez de sièges pour accueillir tous les étudiants venus écouter Tariq Ramadan. Des gens sont régulièrement installés dans les travées", constatait Jeanne Rey, de l’Association générale des étudiants de Fribourg, en décembre 2003. Quand Richard Friedli, doyen de la Faculté de lettres de Fribourg, a mené son enquête, tous les étudiants ont loué l’honnêteté intellectuelle de leur professeur. Quelques-uns n’émettaient qu’un seul tout petit reproche : Tariq Ramadan s’abstenait de donner sa position durant ses cours. En clair, le petit-fils d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, refusait de faire du prosélytisme ! Mieux encore, jusqu’à ce jour, les étudiants de Fribourg ignorent que leur professeur francophone avait renoncé à son salaire pour que l’université de Fribourg puisse recruter une enseignante de langue allemande pour le cours d’islamologie (une enseignante non musulmane), Fribourg étant une ville suisse bilingue. Un effort d’autant plus louable que la famille de Tariq Ramadan ne roule pas sur l’or.

Un club d’experts es-terrorisme

Depuis avril 2004, j’ai rencontré sept personnes qui m’ont juré posséder des cassettes de Tariq Ramadan appelant à tuer " tous les infidèles " et rendant hommage à " Oussama Ben Laden ". Neuf autres personnes m’ont promis des documents prouvant l’implication de Tariq Ramadan, de son frère Hani, et du Centre islamique de Genève, dans les complots les plus cruels contre l’Occident. A ce jour, toutes ces personnes n’ont jamais pu me fournir le moindre début d’une preuve. Je les ai relancés plus de dix fois, sans résultat. De la même façon, des livres et des centaines d’articles de presse prétendent que Tariq Ramadan est le leader européen des Frères musulmans. J’ai enquêté en Egypte, auprès des dirigeants de cette Confrérie, comme chez des chercheurs égyptiens, hostiles aux Frères musulmans. J’ai interrogé des spécialistes des services secrets français, des hauts fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur, ils sont tous unanimes pour dire que Tariq Ramadan n’est pas Frère musulman, encore moins leur grand chef pour l’Europe. Je vais publier les noms de mes interlocuteurs dans mon livre.

Faut-il aussi publier les noms des mythomanes qui accablent Tariq Musulman ? Je me pose encore la question. Beaucoup de personnes m’ont demandé de le faire, et pas seulement des musulmans. Car il s’agit de mettre enfin en cause ces véritables escrocs, membres du club autoproclamé des experts es-terrorisme, sévissant dans les médias depuis le 11 septembre 2001, souvent sans aucune compétence. En effet, à 99 %, les vrais spécialistes du monde musulman même ceux qui n’expriment guère de sympathie vis-à-vis de Tariq Ramadan affirment que l’enseignant suisse n’a absolument aucun lien avec la mouvance terroriste. D’ailleurs, sérieusement, comment le pourrait-il, lui qui est suivi en permanence par des fonctionnaires des renseignements généraux depuis une décennie ?

Lynchage médiatique

Alors que des personnalités comme les anciens députés suisses Jacques Neirynck (démocrate chrétien) et Jean Ziegler (socialiste), auteur d’une " Suisse au-dessus de tout soupçon ", des Français comme Michel Tubiana, président de la Ligue de droits de l¹homme, ou Michel Morineau, ancien secrétaire national de la Ligue de l’enseignement, et bien d’autres encore, comme les chercheurs François Burgat et Vincent Geisser (1), acceptent spontanément de témoigner en faveur de Tariq Ramadan, je constate depuis quelques semaines une très forte campagne pour empêcher certains témoins de confirmer leurs propos favorables à l’auteur d’ " Etre musulman européen ". Ainsi, un expert international, qui m’avait loué les qualités de Tariq Ramadan pendant deux heures dans un café près de la gare de Genève, m’a demandé de retirer ses louanges pour ne pas " freiner sa carrière littéraire ".

Confrontés à cette campagne anti-Ramadan, des musulmans, qui pouvaient être très critique vis-à-vis de l’enseignant suisse, me demandent aussi d’effacer leurs propos. Ils le font en général sur le même ton. " C’est un frère. Je ne suis pas d’accord avec lui. Mais je ne veux pas participer au lynchage médiatique ". Bref, le climat qui règne actuellement ne permet toujours pas de critiquer honnêtement Tariq Ramadan. C’est volontairement que j’ai cherché à utiliser le moins possible le mot " musulman " dans cet article, même s’il doit prendre toute sa place dans un ouvrage consacré à Tariq Musulman. Je souhaite toujours écrire sereinement un livre sur un intellectuel européen. Tariq Ramadan est né à Genève, il est européen. Il enseigne à des européens qui apprécient ses cours.

Ian Hamel

(1) " L’islamisme en Face ", par François Burgat. La Découverte. Et " La nouvelle islamophobie ", par Vincent Geisser. La Découverte.

Publicité

commentaires