Quand les musulmans se moquent d’eux mêmes…

C’est encore une fois la pagaille… entre ceux qui ont fêté la rupture du jeûne vendredi et ceux qui ont

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mercredi 24 octobre 2007

C’est encore une fois la pagaille… entre ceux qui ont fêté la rupture du jeûne vendredi et ceux qui ont choisi de célébrer la fête samedi. « C’est comme dab ! » disent certains musulmans, avec une dose de fatalisme empreinte d’une gêne évidente. « Mais non, c’est tout à fait normal, chacun a le droit de suivre son avis » affirment d’autres, sur un ton qui convainc de moins en moins les musulmans lassés de ce qu’il convient d’appeler sans détour un véritable « souk », en tous cas une belle cacophonie dans ce qui est censé constituer une communauté unie dans le juste milieu.

Certes, il y a eu, par le passé, des divergences d’opinions chez les musulmans de France au sujet des dates de début et de fin du mois de ramadan, mais c’était à l’époque où la plupart des musulmans s’appuyaient sur l’avis des autorités religieuses de leurs pays d’origine, bien plus que sur l’annonce des autorités saoudiennes d’ailleurs. Mais aujourd’hui, la donne sociologique des fidèles de l’islam a complètement changé, par leur ancrage définitif en Europe et l’émergence d’instances représentatives nationales dont l’un des rôles majeurs est, justement, de les unifier autour de références et de décisions communes au sujet des principales fêtes religieuses.

Pourtant, rien n’y fait, cette année encore nous avons assisté au spectacle lamentable des disputes au sein des mosquées entre les partisans du vendredi et ceux du samedi. Spectacle de familles désabusées, où les membres habitant dans des villes différentes, parfois dans la même agglomération, n’ont pu passer le jour de la fête ensemble pour cause de décalage entre la mosquée de leur quartier et celle des autres membres de leur famille. Résultat : comme d’habitude cette fois, les non musulmans ne peuvent observer cette situation qu’avec le fameux regard astérixien : « Ils sont fous ces musulmans ! ».

Ici, deux choses majeures sont à discuter. La première est relative aux arguments avancés par les musulmans ayant privilégié le vendredi pour célébrer la fête de rupture. On a entendu un peu tout et n’importe quoi, avec des conjectures dignes des discussions de comptoirs. Par exemple, l’argument souvent mis en avant est celui de la prééminence des autorités saoudiennes sur tout autre pays dans la détermination des dates des deux grandes fêtes musulmanes.

Cet argument n’a aucune valeur théorique ni pratique, puisque ni les autorités religieuses saoudiennes ne l’avancent, ni celles des autres pays d’islam. C’est même carrément l’inverse qui est à l’ordre du jour puisque le comput actuel du calendrier hégirien n’est pas harmonisé – un décalage existant de manière constante entre les pays d’islam sur les dates de début et de fin des mois – et la vision est toujours privilégiée dans la détermination du croissant annonçant le mois de ramadan et celui de chouwwal. Les autorités musulmanes, aux quatre coins du globe, affirment donc qu’il est du ressort des autorités religieuses de chaque pays de déterminer le début et la fin du mois de ramadan.

Et là, il faut rajouter une donnée que la plupart des musulmans de France ne connaissent pas, et qui a été tue jusqu’à présent par les responsables musulmans à l’échelle nationale, par pudeur et pour éviter la Fitna : les saoudiens se sont trompés à plusieurs reprises dans l’annonce de la nouvelle lune de chouwwal, en corrigeant par la suite l’erreur pour arriver de manière juste à la Station d’Arafat, date décisive pour accomplir les rites du pèlerinage. Comme disent les savants de l’islam « Al haqq youqâl » (la vérité doit être dite)…

L’autre argument avancé, surtout par les personnes âgées, consiste à dire « Depuis que nous sommes en France, nous avons toujours jeûné et rompu le jeûne en fonction de l’annonce des autorités saoudiennes, et vous voulez nous inventer des nouvelles pratiques ! ». Là encore, il ne faudrait tout de même pas avoir la mémoire courte ou sélective. On se souvient des véritables « prises de tête » jusqu’au début des années 1990 au sein des mosquées, surtout entre musulmans Algériens et Marocains, chacun se fiant uniquement à l’annonce des autorités de son pays pour jeûner et rompre le jeûne.

On se souvient – moments Ô combien douloureux – des musulmans d’une mosquée allant prier l’Aïd dans une autre mosquée parce que dans leur pays d’origine la fête était annoncée pour tel jour ou tel autre jour… Tout cela, on ne doit pas l’oublier, pour ne pas retomber dans les erreurs du passé, sauf à réitérer l’attitude des membres des cités anéanties par le courroux divin, et dont le Coran a légué les paroles « Ainsi avons-nous trouvé nos ancêtres, ainsi nous ferons… ».

Pour terminer sur ce premier point, je ne résiste pas à l’idée de vous livrer le super scoop de certains partisans du vendredi… Tenez-vous bien, et si vous êtes debout prenez le temps de vous asseoir avant de lire la suite. Prêts ? Et bien, c’est Nicolas Sarkozy en personne qui aurait donné des instructions pour que l’Aïd soit célébré samedi, afin que les musulmans ne s’absentent pas de leur travail vendredi. Oui, vous avez bien lu, c’est une élucubration qui a circulé dans pas mal de mosquées.

Comme on nage en plein surréalisme, on peut renverser complètement l’argument : Allez, en fait ce sont les musulmans paresseux qui ont voulu rompre le jeûne vendredi parce qu’ils ne voulaient plus se colletiner un jour de plus... Des arguments à deux sous de ce type, on peut en trouver à tire-larigot. Et franchement, si vous me le permettez, tout cela, en langage trivial, s’appelle du « foutage-de-gueule ». Mais comme nous sommes des musulmans polis et bien éduqués, disons plus simplement, mais sans ambages, que le niveau d’argumentation de nos coreligionnaires mériterait à être rehaussé.

La deuxième chose majeure à discuter concerne la relation aberrante que bien des responsables de mosquées entretiennent avec le Conseil Français du Culte Musulman. D’aucuns trouveront les propos précédents trop durs ou irrespectueux, et c’est leur droit. Et pourtant, je peux vous assurer que ce qui vient d’être dit est, de loin, bien moins grave que la véritable « complaisance » dans laquelle ces responsables de mosquées nagent avec cette situation. En effet, le musulman lambda peut, à la limite, penser ce qu’il veut, et il a même le droit d’être niais, à partir du moment où il ne prétend pas imposer son point de vue au sein de son lieu de culte.

Et c’est là où nous touchons l’un des grands paradoxes de l’islam de France. D’un côté, tout le monde appelle de ses vœux à fédérer les énergies pour unifier « la communauté musulmane de France », et d’ailleurs la grande majorité des mosquées ont participé aux précédentes élections du CFCM. Ces mosquées, de fait, possèdent un ou plusieurs sièges au sein des Conseils Régionaux du Culte Musulman.

Leurs responsables ont donc validé, sauf problèmes de schizophrénie ou pure stratégie d’entrisme, les compétences de ces instances régionales du culte musulman et celles de leurs dirigeants au sein du conseil d’administration du CFCM. La logique voudrait donc que, conformément à l’avis des autorités religieuses des pays musulmans, les préconisations du CFCM au sujet des dates des fêtes religieuses soient validées et mises en pratique, d’autant plus que ces dates sont entérinées par les fédérations musulmanes reflétant les origines nationales et culturelles de la quasi-totalité des musulmans de France, après discussion avec l’observatoire national. On ne va tout de même pas dire que tout cela, c’est du pipeau, que les responsables musulmans de France sont tous des crapules qui troquent leur religion à vil prix ou qui se prosternent devant chaque injonction du gouvernement !

Et pourtant, rien n’y fait. Dès que le mois de ramadan arrive, combien de musulmans changent de cerveau et retombent dans un délire panislamiste prônant l’unité mondiale musulmane autour de l’avis saoudien, lequel ne s’affirme même pas comme compétent pour les musulmans des autres régions du monde ! Le plus alarmant, dans tout cela, est justement l’attitude de responsables de mosquées qui baissent les bras devant les invectives de fidèles ne comprenant rien des enjeux propres à l’islam hexagonal.

Sans rire, dans certains lieux de culte, au soir du jeudi 11 octobre on se serait cru à l’époque révolutionnaire, assiégés par des comités de sans-culottes prêts à tout faire exploser sur l’autel de la soi-disant unité des musulmans. Pourquoi cette situation, alors que dans d’autres mosquées le message est passé sans aucune difficulté auprès des fidèles ? Le propos n’est pas ici de dénigrer la ferveur des fidèles ou de prôner une lobotomisation des cerveaux, mais simplement d’insister sur les conséquences désastreuses d’un argument purement affectif qui sème la confusion totale sur la notion d’ « unité ».

A ce sujet, bien des fidèles se permettent d’afficher à tout bout de champ des points de vue et des comportements qu’ils n’oseraient même pas émettre une seule seconde dans leur pays d’origine car ils savent très bien qu’ils seraient rappelés à l’ordre immédiatement par les autorités religieuses compétentes ! Alors pourquoi dénigrent-ils systématiquement les efforts accomplis pour harmoniser les décisions des autorités religieuses musulmanes en France ?

On peut esquisser plusieurs pistes d’interprétation de cette situation. La première : se dire qu’on n’a toujours pas quitté le mode de pensée des zoufris des années 1960 et qu’aucun signe d’évolution majeure ne s’annonce. Donc, sauve-qui-peut et prééminence à la majorité, sous prétexte qu’il vaut mieux une union dans l’erreur qu’une désunion dans la vérité.

La deuxième : casser du sucre sur le CFCM en les considérant comme une bande d’incompétents qui ne sont pas capables d’entretenir un lien avec la base. Franchement, on peut se délecter un peu à jouer les tontons flingueurs en tirant sur les responsables musulmans nationaux, mais plus vous analysez la situation, plus vous vous dites que pas mal de responsables de mosquées ne veulent pas affronter leurs responsabilités devant les fidèles et, en définitive, ils se tirent eux-mêmes une balle dans le pied. Le véritable rôle d’information et d’éducation, c’est eux qui le possèdent quand même, et personne ne fera ce travail à leur place. Et à vouloir concilier leur place dans les instances représentatives régionales et leur aura auprès des fidèles en les caressant systématiquement dans le sens du poil, ils surfent sans cesse dans des eaux troubles qui risquent bien d’engloutir à court terme l’islam de France.

Les musulmans peuvent retourner ce problème des dates de début et de fin du ramadan dans tous les sens, mais au final il leur faudra trancher au moins sur deux éléments. Le premier est qu’ils doivent arrêter de penser la question avec un logiciel calqué sur les avis juridiques des savants du Moyen Âge, en faisant fi de la réalité des pays musulmans d’aujourd’hui, des avancées considérables de l’astronomie, et de la nécessité d’avoir une approche unitaire à l’échelle d’un pays.

Qu’ils soient sérieux et raisonnables, et qu’ils laissent aux scientifiques musulmans et aux responsables des instances fédératives musulmanes le soin d’étudier ces questions. D’ailleurs, la contradiction est clairement visible lorsqu’on les questionne sur la salat : vont-ils se procurer chaque année un calendrier de prière estampillé par l’Arabie Saoudite ?

Ils peuvent toujours en chercher un… Quasiment aucun musulman, aujourd’hui, en France comme dans l’immense majorité des pays d’islam, ne se pose de questions sur la validité du mode de calcul des cinq prières quotidiennes, acte d’adoration principal qui, selon les textes de l’islam, va conditionner leur devenir dans l’au-delà. Ils se contentent de suivre l’un des quelques calendriers circulant dans l’Hexagone et… élaborés par des fédérations représentées au sein du CFCM. Et ils sont capables de rompre des liens au sein d’un même lieu de culte pour une fête de rupture du jeûne vient une fois dans l’année. Allez comprendre…

La seconde est que les responsables des mosquées doivent cesser de jouer avec les instances représentatives qu’ils ont construites par leur participation à l’élection du CFCM. Alors de deux choses l’une : soit ils considèrent que le CFCM n’est pas légitime ou compétent sur cette question et ils l’affirment clairement en stoppant leur adhésion au processus et en adoptant une position cohérente sur tous les aspects de la pratique du culte au sein de leur mosquée, en la référent à je ne sais quelle instance de la péninsule arabique.

Soit ils donnent sa légitimité au CFCM, tout en gardant leur esprit critique bien entendu, en faisant un travail d’information des fidèles durant toute l’année, et en tenant une position unitaire ferme pour le début et la fin du ramadan. Lorsqu’il n’y aura plus d’endroits où l’on priera le jour de l’Aïd à deux dates différentes, les fidèles réticents feront évoluer leur point de vue et trouveront parfaitement leur compte dans un avis endogène à la France.

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Sociologue de l'ethnicité et des religions (Maghreb, islam). Spécialiste en politiques publiques et management de la diversité.

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