Quand la justice républicaine rattrape la « bonne conscience laïque »

« A l’heure de la montée des intégrismes religieux, qui se nourrissent de l’exclusion et de la précar

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mardi 27 avril 2004

« A l’heure de la montée des intégrismes religieux, qui se nourrissent de l’exclusion et de la précarité, et de la montée de l’ordre moral, nous devons nous mobiliser avec un message clair »1. C’est en ces termes très offensifs que Mohamed Abdi, secrétaire général du mouvement « Ni putes, ni soumises » et intime de Fadela Amara définissait, il y a quelques semaines, la mission de son organisation : lutter contre la progression des communautarismes, en général, et contre celle du communautarisme musulman, en particulier.

Moraliser la banlieue contre le « fascisme vert »

L’on sait que le mouvement « Ni putes, ni soumises » a fait de la lutte contre la progression du « fascisme vert » (sous entendu les associations musulmanes proches de l’UOIF et de Tariq Ramadan) son principal produit médiatique, lui valant d’ailleurs l’onction républicaine de la quasi-totalité de la classe politique française (Arlette Laguiller, Julien Dray, François Hollande, Jean-Louis Borloo...), des médias (L’Humanité, Libération, Marianne, Le Nouvel Observateur, Elle2...) et des associations laïques bien pensantes (Union des familles laïques, Comité Laïcité-République, Mouvement des Maghrébins Laïques de France, Pro-Choix...)3. Il est vrai qu’en ce temps de « tolérance froide pour l’islam »4, la dénonciation des « méchants barbus islamistes des banlieues » est devenue un thème politique à la mode et qu’il faut reconnaître l’intelligence des dirigeants de « Ni putes, ni soumises » d’avoir su exploiter habilement ce filon médiatique pour se faire une place au soleil républicain5. En quelques mois, le combat des « Ni putes, ni soumises » a été érigé comme « cause nationale »6, le mouvement en tirant à la fois des gratifications d’ordre symbolique et matériel, au mépris des associations de terrain qui voyaient, elles, leurs subventions diminuer drastiquement pour cause de « rigueur budgétaire ». Porté par la vague « national-laïciste » et le nouveau sursaut républicain « anti-communautariste » qui traverse la France depuis quelques mois, Mohamed Abdi devait d’ailleurs déclarer sur un ton euphorique : « nous sommes en bonne voie »7.

Mais de quelle « bonne voie » parle-t-il au juste ?

Des succès politico-médiatiques incontestables de son organisation « Ni putes, ni soumises », soutenue par les bonnes consciences laïques de gauche et de droite ?

De la rédaction par son mouvement des NPNS du Guide de l’éducation au respect destiné aux « frustrés sexuels » des banlieues ?

Ou de ses nouvelles « aventures judicaires » ?

Le mâle beur évolué face aux « méchants barbus »

En effet, Mohamed Abdi vient d’être condamné par la Cour d’appel de Riom (Puy-de-Dôme) à trois ans de prison dont deux avec sursis pour « escroquerie » à propos de détournement de subventions publiques versées dans le cadre de la formation professionnelle.

Le Zorro des banlieues qui faisait de la dénonciation de l’enfermement des filles de cités sera bientôt derrière les barreaux, pas ceux de sa Casbah tribale et familiale mais ceux de l’administration pénitentiaire républicaine.

L’information a été rapportée par le Figaro-Magazine (édition du 17 avril 2004)8 mais aucun organe médiatique national ne s’en fait depuis le relais. Il semble régner depuis le 17 avril une sorte d’omerta médiatique « à la française », les journaux s’étant montrés particulièrement discrets - pour ne pas dire muets - sur les mésaventures judiciaires de leur nouvel héros « beur », ce mâle exotique qui a osé défier le patriarcat de la oumma arabo-musulmane pour venir rejoindre le combat légitime de ses sœurs menacées par le « fascisme vert ».

L’incarnation masculine du « nouveau féminisme beur laïque » (NFBL)9 rattrapé par la justice républicaine : les bonnes consciences de gauche et de droite qui ont participé à sa promotion fulgurante dans le système politique français se taisent ! Ont-ils perdu le sens de l’amitié et de la fraternité républicaines ? Mohamed Abdi n’est-il plus le « super pote beur » (SPB) avec qui l’on aime défiler aux cris de « Vive la laïcité ! A bas les communautarismes ! »10 ? Ont-ils oublié leur Beur évolué, cool, définitivement émancipé de la tradition musulmane, celui qui sait parler aux femmes des cités sans les violenter et les violer ?

En attendant, Mohamed Abdi pourra lire et relire à volonté, du fond de sa cellule, le Guide de l’éducation au respect, dont il est l’un des co-auteurs11.

Beur corruptible = beur crédible

Force est de reconnaître que Mohamed Abdi, le secrétaire général des NPNS, est désormais bien seul, sacrifié sur l’autel de la raison d’État. Comme beaucoup de ses prédécesseurs aux postes de « Beurs de service », il a cédé à la tentation, celle du flouze et de l’argent facile. Car, à y regarder de plus près, le coupable est aussi une victime. Non qu’il faille pleurer sur son sort d’escroc à la petite semaine (quelques milliers d’euros détournés au détriment de la formation professionnelle !) mais, parce que sa trajectoire politique en rappelle bien d’autres. Celles de ces élites beurs médiatiques qui, dans les années 1990, tombèrent sous le coup de la justice républicaine. De SOS-Racisme « première génération » à France-Plus (les hôtels cinq étoiles et les escarpins en crocodile d’Arezki Dahmani achetés sur le compte de l’association), en passant par l’histoire plus récente de « Ni putes, ni soumises », l’itinéraire politique de ces Beurs médiatiques se confond malheureusement trop souvent avec ceux des emplois fictifs et des détournements de subventions publiques.

A croire qu’aujourd’hui, pour être un « Beur crédible », soutenu par ses parrains politiques et médiatiques, il faille d’abord être un « Beur corruptible » ! C’est presque devenu une règle de fonctionnement, à tel point que ceux qui ont fait le choix de l’autonomie se voient exclus de toute responsabilité significative dans les instances locales et nationales12. A l’image des Kanaks ou des Amérindiens à qui l’on balançait des bouteilles de Whisky pour les saouler et être sûr ainsi de les garder sous le joug du pouvoir dominant, la « corruptibilité potentielle » des élites beurs est un gage de leur allégeance au système. A ceux qui l’aurait oublié, la Justice est là pour leur rappeler !

 

Notes :

  1. Entretien de Mohamed Abdi au journal L’Humanité, « Réaffirmer les principes de laïcité et d’égalité », du 5 mars 2004.

  2. Cet hebdomadaire féminin a directement soutenu le « Tour de France républicain » du mouvement « Ni putes, ni soumises » et co-organisé avec lui un concours de prêt-à-porter destiné aux jeunes filles des cités.

  3. Ces associations laïques considèrent le mouvement « Ni putes, ni soumises » comme l’incarnation de la résistance des banlieues au « péril islamiste ». De ce fait, elles rendent compte régulièrement de ses activités et de ses prises de positions publiques.

  4. Selon la formule de Catherine Coroller, Libération du 6 octobre 2003.

  5. Voir les nombreuses prises de position de Fadéla Amara dans la presse à propos de la montée de l’islamisme et du danger représenté par le voile : « Le voile, c’est le sceau de l’humiliation des femmes », entretien paru dans L’Express du 11 décembre 2003 ; Charlotte Rotman, « Femmes de cités, femmes révoltées : des militantes de banlieue lancent un manifeste contre le machisme », Libération du 15 mai 2002 ; Charlotte Rotman, « Soumission impossible », portrait de Fadéla Amara Libération du 26 février 2003 ; Mina Kaci, « Anniversaire. Les Ni putes ni soumises reprennent la route », L’Humanité du 2 février 2004.

  6. Symbolisée par la campagne des « nouvelles Marianne » de Ni putes ni soumises financée par l’Assemblée nationale sous forme d’exposition de panneaux photographiques.

  7. Extrait d’un entretien de Mohamed Abdi, secrétaire général de « Ni putes, ni soumises », www.niputesnisoumises.com.

  8. Aziz Zemouri, « Quand le militant dérape », Le Figaro Magazine du 17 avril 2004.

  9. Charlotte Rotman, « Ni putes ni soumises : aussi une affaire de ’mecs’ », Libération du 9 février 2004.

  10. Charlotte Rotman, Blandine Grosjean, « Journée des femmes. Un voile sur les combats féministes. Ni putes ni soumises se focalise sur la laïcité, les autres associations se battent contre le recul des femmes. Double cortège », Libération du 6 mars 2004.

  11. Sur le site officiel des NPNS, le Guide est présenté en ces termes : « Le guide de l’éducation au respect aborde trois thématiques autour de la notion de Respect : la sexualité, le poids des traditions, la violence. C’est à partir de questionnements sous forme de témoignages de filles et de garçons, que le mouvement NPNS apporte son expérience des différentes problématiques énoncées ».

  12. Vincent Geisser, « La preuve par Mouloud. Sois Beur et tais-toi ! », article publié sur oumma.com, 1er avril 2004.

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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