Quand l’opportuniste BHL cherche à inscrire son nom dans l’Histoire du peuple tunisien

BHL qui n’a jamais exprimé de soutien à la cause des opposants politiques tunisiens exilés, n’a jamais

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mardi 18 janvier 2011

Avec les événements relatifs à l’attaque par le groupe Anonymous des sites ayant dénié leurs services à la plateforme de Wikileaks, Bernard-Henri Lévy a semble-t-il découvert l’existence d’une communauté de hackers activistes. Une force de contestation aux potentialités bien alléchantes qu’il aura pensé pouvoir moduler pour servir ses buts – diriger contre ses cibles personnelles en les appâtant avec sa rhétorique alambiquée et auto-contradictoire. L’appel qu’il lance aux hackers de tous les pays de s’unir et de coordonner des attaques ciblées sur les sites officiels tunisiens sonne résolument faux. Il ne suffit pas de prendre à l’occasion des accents altermondialistes pour occulter la substance résolument impérialiste d’un discours.

Nous Tunisiens avons la conviction que notre colère est légitime et que notre révolte est à la fois nécessaire et salutaire. Mais la foi que nous avons en notre cause ne nous aveugle pas encore au point de ne pas comprendre les motivations réelles de l’appel au sabotage de BHL. Alors que notre but est de faire entendre nos revendications, celui de BHL se limite à encourager la destruction des infrastructures, non pas dans l’optique de nous aider à avancer dans notre marche vers la démocratie, mais dans celle d’assurer un chaos persistant dans un pays au bord de la rupture. La vraie révolution est une construction, et non une destruction.

Nos manifestations, notre relais de l’information via les réseaux sociaux, nos campagnes de don de sang dans les hôpitaux pour soutenir les victimes, nos comités de quartier de rondes de nuit organisées par les habitants soucieux de la sécurité. Or le plan ingénieux de BHL pour la Tunisie c’est « faisons des dégâts tant que c’est presque gratuit ». Tant qu’il y est, qu’il soutienne également le pillage des magasins et autres déprédations commises par une minorité motivée par autre chose que le combat civique, déplorable réalité de ce type de transition dans le rapport de force entre le pouvoir et la rue que nous sommes actuellement en train de vivre.

BHL qui s’indigne également dans son intervention le silence honteux des autorités françaises n’appelle pourtant pas à une attaque des sites français. Homme de contacts et de multiples réseaux, entretenant des relations cordiales sinon amicales avec nombre des hommes politiques français, pourquoi ne se fait-il pas entendre auprès d’eux, pourquoi ne les contacte-t-il pas directement pour leur exposer son indignation toute candide de pourfendeur des injustices du monde et soutien des peuples en révolution ? Quand la Ministre des Affaires Etrangères française Michèle Alliot-Marie propose le savoir-faire français à la police tunisienne pour « régler les situations sécuritaires » (séance de l’Assemblée Nationale du 12 janvier 2011), pourquoi ne lance-t-il pas un appel à l’attaque des sites de l’Elysée ?

L’amitié de longue date qui lie BHL au président français Nicolas Sarkozy n’a jamais empêché le philosophe de se prononcer parfois, entre deux sorties en commun à Marrakech ou au Val d’Isère, aux antipodes de la politique de l’homme d’Etat. Des prises de positions très critiques à l’encontre par exemple de la participation de la France aux JO de Pékin ou de la visite officielle du colonel Kaddhafi à l’Elysée ont été largement relayées par la presse écrite et les médias audiovisuels dont BHL a les faveurs. Pourtant, il n’avait jamais rien reproché au président Sarkozy sur sa gestion des relations franco-tunisiennes mêlées de faveurs personnelles (comme l’indulgence envers les deux jeunes Trabelsi, neveux de l’épouse du président tunisien, dans l’affaire des yachts volés).

Aujourd’hui alors que Ben Ali a fui la Tunisie et que la France, partenaire et collaboratrice de longue date d’un des régimes les plus autoritaires d’Afrique du Nord, a refusé d’accueillir sur son territoire le tyran déchu, il n’est pas très risqué de se positionner du côté des ennemis de la dictature. La position embarrassante de la France vis-à-vis du régime tunisien ne date pourtant pas des dernières semaines et une voix dénonciatrice, une seule, aurait été la bienvenue.

Pendant de longues années, au vu et au su de toute une classe politique, économique et médiatique, la France sous les présidences successives de Mitterrand, Chirac et Sarkozy fait des affaires avec l’entourage proche du président tunisien, notamment au travers de Princesse El Metari Holding, groupe commercial de Sakhr el Metari, gendre de Ben Ali ou au travers de partenariats tels que ceux qui lient des grands groupes français comme Danone ou Carrefour à des entreprises tunisiennes aux mains des Trabelsi, famille de l’influente épouse de l’ex-président.

Cette étroite collaboration aurait pu soulever l’indignation d’un BHL familier des sphères d’élite françaises, si seulement ses prises de position étaient motivées par des principes et non des intérêts. BHL qui n’a jamais exprimé de soutien à la cause des opposants politiques tunisiens exilés, n’a jamais manifesté aux côtés de nos compatriotes de la diaspora, se sert aujourd’hui de la révolution que le peuple tunisien défend au prix du sang de sa jeunesse pour satisfaire les exigences des buts qu’il poursuit. Nous pourrions qualifier sa démarche d’arrivisme historique.

Les innombrables interventions médiatiques du philosophe attestent de la géométrie variable des principes qu’il défend selon les acteurs en cause. On l’a vu soutenir l’armée israélienne dans sa mutinerie des civils de Gaza ou se positionner pour la guerre du Golfe au nom d’une lutte prétendue contre le terrorisme sans égard pour les victimes. Positions aberrantes mais soit, qui se justifient peut-être par une étrange perspective du monde. Mais lorsqu’il en vient à se contredire lui-même dans ses combats successifs, il fournit lui-même les preuves de ses arrangements libres avec la réalité au gré des objectifs à atteindre.

Ainsi, au fil des pages relatant son enquête parsemée d’affabulations Qui a tué Daniel Pearl ?, l’a-t-on vu accuser le régime pakistanais d’avoir pris part dans la mort abominable du journaliste américain en étroite collaboration avec les terroristes islamistes, et a contrario affirmer son soutien à ce même régime lors de la révolte de la Mosquée Rouge, justifiant le sang civil versé par les troupes d’intervention du pouvoir au nom d’une lutte contre ce même terrorisme islamiste.

De la même façon, a-t-il apporté son soutien à Tsahal lorsqu’elle assassine des activistes humanitaires à bord de la flottille de la liberté qu’il qualifie d’ « épopée misérable », oubliant semble-t-il son propre soutien dans un appel cosigné avec Bernard Kouchner, Max Gallo et d’autres il y a plus de 30 ans de cela à une flottille humanitaire pour le peuple vietnamien affamé par une guerre terrible. Alors qu’il s’érige en défenseur acharné de Sakineh Ashtiani, l’Iranienne condamnée à mort pour adultère, il n’exprime aucun soutien pour Haneen Zoabi, arabe-israélienne membre de la flottille internationale et membre de la Knesset lors de son lynchage médiatique et politique à son retour en Israël et la procédure visant à la déchoir de sa nationalité israélienne.

L’engagement de BHL pour la défense des intérêts de l’Etat d’Israël dans le conflit arabo-israélien et sa présence sur la scène publique israélienne n’est un mystère pour personne, tout comme nul n’ignore que malgré l’existence de divergences nombreuses dans les points de vue des citoyens tunisiens sur leur politique intérieure et extérieure, il est un sujet qui de tout temps les a fédéré, c’est la solidarité avec le peuple palestinien et l’attachement pour la cause palestinienne. Recevoir un soutien, ne serait-ce que symbolique, d’une personne aussi opposée à nos principes nous semble aussi incongru que si au temps de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud on avait vu Jean-Marie Le Pen monter à la tribune pour lancer un appel à la solidarité avec Nelson Mandela.

Pendant plus de deux décennies, nous Tunisiens avons été les victimes d’une dictature policière, dans l’indifférence générale de toutes les classes politiques, de tous les penseurs, de tous les philosophes de la République Française. Les bonnes affaires et le caractère « laïc » du régime qui nous privait de liberté d’expression et d’action leur suffisait certainement pour relativiser nos souffrances, sous l’excuse que Ben Ali, c’était le rempart contre l’islamisme. BHL s’était-il jamais penché sur la question tunisienne et s’il l’a fait s’est-il jamais fendu d’un appel à saboter les organes d’un pouvoir tant que durerait notre répression ?

Sa soudaine solidarité avec le peuple tunisien ne cache-t-elle pas plutôt la poursuite de desseins différents, le même type de desseins qui lui font tirer à boulets rouges sur le régime pakistanais un jour et soutenir son action sanglante un autre jour ou approuver certaines flottilles humanitaires alors qu’il en condamne d’autres ? Ni les Tunisiens ni les hackers ne sont dupes : alors que ceux-ci n’accepteront jamais d’être l’instrument dévoué à l’exécution d’un des plans retors soutenus par BHL, ceux-là n’accepteront à aucun prix d’en être l’alibi. La Tunisie 2011 vient de vivre sa seconde indépendance et le peuple tunisien est allé courageusement chercher sa liberté ; car plus jamais nous ne voulons être la Tunisie de Ben Ali, la Tunisie des petits arrangements entre amis des palais présidentiels de l’Elysée et de Carthage, la colonie du temps de la Tunisie française ou encore la Tunisie au service des arrivistes.

Tunisie Magazine

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Auteur : Inès Fezzani

Écrivaine tunisienne, Carthage, Tunisie

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