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Jeudi 8 Janvier 2009
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Quand l’identité nous est contée

mardi 3 avril 2007 - par Farid Laroussi

Quand je dis que je suis français, j’applique au problème de l’identité l’expérience historique et culturelle d’un espace défini, la France, et le rapport à mon vécu. L’identité est dès lors ce que l’on met en oeuvre quand on parle du passé, par exemple la colonisation du pays de mes ancêtres, l’Algérie, et l’habitude d’être, c’est-à-dire l’acquis personnel incorporé dans le présent. En gros, l’habitude qui fait qu’on ne se pose pas de questions, jusqu’au jour où l’on est montré du doigt.

L’idée de soi se fonde dans le principe qu’elle l’est toujours. Personne ne se lève le matin en supputant que ce jour là il se sent plus ou moins français. Bien sûr, on peut changer de nationalité, mais cela ne fait qu’exalter la représentation, parfois le privilège. L’identité, elle, est agisssante : elle remonte sans cesse la pente de l’être. Il y a comme une parenté indissoluble entre ce que l’on croit et ce que l’on vit. Chacun à sa manière habite son propre mythe, idéologique, régionaliste, religieux, économique, artistique, peu importe sa nature.

Rabelais nous explique que Gargantua est né de l’oreille de sa mère, et c’est vrai puisque cela est écrit en français. Sacrée langue maternelle qui ressortit à notre naturalisation à tous. La démocratie, elle, ne demande pas que nous nous aimions mais plutôt que nous nous reconnaissions. Libre aux politiciens de rêver leurs concitoyens comme des êtres rancuniers, ignorants, frustrés, médiocres, jaloux, grognons, ou dont l’esprit critique se résumerait aux nuances des programmations de plus en plus débiles de la télévision.

La panoplie culturelle ou politique de l’usage de l’identité française fait qu’au bout du compte les polarités se recoupent, qui dans les fantasmes (la mission civilisatrice), les ratages (la colonisation), les heures de gloire (la Révolution), les états d’âme (le droit d’ingérence), les malaises (le chômage chronique), ou bien dans la jouissance (la Coupe du monde 1998). On va même jusqu’à se sentir chez soi dans la polémique. Règne en France effectivement le syncrétisme d’une familiarité nationale de la différence. Ainsi, nonobstant son épisode vichyste, la France n’est-elle pas la seule démocratie occidentale à s’être choisie trois premiers ministres juifs au cours du XXème siècle ?

On doit à la Révolution d’avoir imposé l’idée vraie du citoyen. Être français nous exhorte à ce double signe historique et juridique. Aussi est-il incompréhensible qu’aujourd’hui on veuille refaire de l’identité un procès national. Serait-ce que pour l’individu, comme pour le pays, l’identité est devenue le maillon faible de l’existence ? L’ironie de l’Histoire est que justement le racisme français a une histoire.

Sa factualité se pose là dans toute son évidence. Pendant les Trente Glorieuses, les arabes et les noirs, après avoir versé leur sang pour le drapeau tricolore, ont reconstruit la France. Le quartier de la Défense (bien nommé pour les apologues du syndrome identitaire) n’est-il pas l’expression du mariage de raison entre capitalisme et immigration ? Et ce à une époque où il était impensable et impossible de se passer de la main d’oeuvre nord-africaine ?

Aujourd’hui parce que la France se sent vulnérable face à sa diversité ethnique et confessionnelle, on voudrait que ces gens là et leurs enfants deviennent invisibles. N’est-ce pas cela le discours de l’intégration : inventer une expulsion de l’intérieur pour ne plus souffrir de cette présence étrangère à nous-mêmes ? Il est remarquable que pour le monde politique le concept d’identité soit de moins en moins associé au droit, cette unité vivante de l’esprit et de l’Histoire qui jadis fit de la France la référence.

Dans cette séquence xénophobe et obscurantiste que traverse l’Hexagone aujourd’hui, l’identité a été promue en avatar électoraliste, en un prolongement dogmatique. La nouvelle quadrature du cercle pour les candidats dits républicains se rapporte alors à une question : comment faire entendre le discours sur la distinction sans être taxé de racisme ? Créer un ministère, agiter son petit drapeau, ou pourquoi pas porter un croissant jaune sur le revers de la veste, qui sait la morale du conte nationaliste ?

Ce que l’on veut dire lorsque l’on prétend distinguer les Français entre eux est qu’on a perdu le mode d’emploi de l’identité. L’intervention de Nicolas Sarkozy se greffe exactement sur ce débat, où l’on entend un fils d’immigrés jouer du flou hexagonal contemporain (mondialisation, intégration européenne mais échec du projet de Constitution, disparition de la monnaie nationale, visibilité islamique, repli du catholicisme dans sa pratique, affaiblissement de la stature politique internationale, une francophonie peau de chagrin, etc.) pour sommer d’autres enfants d’immigrés de se justifier face au déficit identitaire national.

Ce fameux “ministère de l’identité nationale” propose la fable de la cohésion. Être français serait surtout cela : se regarder ensemble dans le miroir de l’universel républicain. Se dire : “Nous sommes cela et rien de plus”. Fiers d’être quand même sur le Titanic, lorsqu’en vérité c’est le radeau de la Méduse.

Le pire est que la proposition du candidat de l’UMP n’a rencontré quasiment aucune résistance, ni dans le monde politique ni parmi les intellectuels. Un tel consensus nous renvoie à des évidences contradictoires. C’est comme affirmer que vouloir tirer la question au clair ne ferait que brouiller les pistes. Plus je dis que je suis français, plus il m’est impossible de prouver mon identité.

Je me dois donc d’interpréter : certains sont Français, d’autres sont Français d’origine-quelque-chose. Ce glissement entre deux états est l’expression de la défaillance qui domine les élites politiques hexagonales. Ils n’ont pas encore compris qu’il n’y a plus de désir d’identité au sein d’une mère-patrie qui s’arrogerait le droit de nommer ses enfants. Dans l’idéal, l’image de soi, en tant que Français, devrait fonder le deuil la complaisance nationaliste élevée au rang de programme politique. Ainsi cesserait-on de déguiser la peur en valeur. En est-on revenu à ce qu’écrivait Chateaubriand au sujet de la bourgeoisie politicienne, que l’esprit français se présente “la liberté à la bouche et le servage au coeur” ?

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Farid Laroussi

Farid Laroussi est professeur de littérature française contemporaine et de littérature du Maghreb d’expression française, à l’université Yale (New Haven, Connecticut).

Du même auteur, à lire sur oumma.com :

Vos réactions et commentaires sur cet article

12 avril 2007
Amadou Maman Sani a dit :
je suis Nigerien de nationalité et je m’appelle Amadou Maman Sani.Je me demande toujours en tant que musulman est-ce qu’on a besoin d’une quelconque nationalité qui ne fait que diviser la nation musulmane dans son ensemble (...) (Lire la suite)
5 avril 2007
BOBO a dit :
réponse à Kamel Dans les Balkans, les bulgares ont été massacrés par les ottomans parce que chrétiens, sauf si ils devenaient musulmans (voir impot du sang). Au Liban, les chrétien sont harcelés à cause de leur religion. Tu ne seras français que (...) (Lire la suite)
4 avril 2007
christophe a dit :
Je trouve les commentaires de Kamel trop pessimistes ;il est vrai qu’en europe il y a eut les pogromes contres les juifs,contres les tziganes,la saint-Barthelemy en france etc...mais c’était le moyen-age ;les bosniaques quand à eux (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Rachid ZANI a dit :
tres lumineux votre article. J’epère au moins que notre ami Andalous prendra le temps de le lire et de méditer les arcanes de l’identité. "“la liberté à la bouche et le servage au coeur” Il n’est nul homme (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Beaucoup en France oublient que la France est une "REPUBLIQUE"....seule compte la citoyenneté....donc la religion, la race, la sexualité, le couleur du slibard passent en dernier dans le cadre republicain. Ensuite libre à chacun de se faire sa (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
susilo a dit :
a mon frere l alsacien en france la nation serait fondee sur le vouloir vivre ensemble dixit renan en revanche il n ya jamais eu de referendum pour demander aux alsaciens s ils voulaient etre français ou allemands . apres tout peut etre que ceux (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Fabienne a dit :
Dans un bel élan de pédagogie nationale, la France, à travers la voix de Chirac, a su faire preuve de maturité et de distanciation pour dénoncer le régime de Vichy. Une démarche prometteuse qui pouvait laisser augurer d’une réelle volonté (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
mus a dit :
Salam, Je dois dire que ce dernier commentaire me fait froid dans le dos. Etant père de deux enfants, je me pose souvent la question sur leurs avenirs en France. Le débat sur l’identité est un faux débat lancé dans cette compagne pour ne (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
C’est curieux cette façon de nier aux uns ce que nous réclamons pour nous mêmes. Etre français c ’est d’abord un état administratif de l’individu, à savoir : une carte d’identité ou passeport, une carte (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Abou Tahar al-Tlemceni a dit :
Ahmad reproche a l’auteur de cette tribune de ne pas proposer de "pensee de participation". Sans doute faudrait-il reprendre le probleme a sa base. L’actuel discours sur l’identite nationale, comme en son temps la (fausse) (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
azzedine de belfort a dit :
azzedine de belfort, salam halikoum, Je pense que les gens qui vous jette la question du nationalisme en pleine figure sont simlement des truands, des pervers,c’est largumentaire de gens qui ont perdu la faculté de comprendre les (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Salam Mais qu’est ce qu’être français ? Mayotte a été française avant la Savoie La Bourgogne a été durant des siècles non rattachée à la Couronne de France L’Alsace et la Lorraine,sont ils français ou allemands ? Nice (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Abdelhak a dit :
Simone Weil a déclaré que le Ministère en question n’était pas une erreur mais bien pire... (entendu hier soir au journal de la nuit de ce mardi sur France 2) enfin une réaction et pas des moindres puisqu’il s’agit d’un (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Dr. Abdallah a dit :
Salamaleicum, Thème typiquement démagogique pour éviter les questions économiques et sociales qui fâchent. Ma famille est française depuis des siècles : mes ancêtres normands sont venus sans visas, après avoir tué une grande partie des (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Pierre Yassine Schreiner a dit :
Suis-je Français ? Mon nom - Schreiner - plaide le contraire, c’est un nom allemand qui veut dire "meunuisier". Ensuite, mon père est né en Alsace en 1908, Alsace qui était à cette date allemande (depuis 1870). Mon père est donc né (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Ahmad a dit :
Salam, c’est étonnant cette fixation obsessionnelle des intellectuels de penser par les politiques, en effet étrange paradoxe, de dprétendre avoir un discours proche e la base,un discours alternatif,,et en mème temps penser le monde, de (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Larson a dit :
Analyse originale sur un thème qui a subitement fait irruption dans la campagne éléctorale. A défaut de proposer des solutions concrètes, on préfère user de dérivatifs pour mieux évacuer les pbs (...) (Lire la suite)
3 avril 2007
Kamel a dit :
Bien que d’origine algèrienne ,je suis français , dans le sens ou je suis née en france ,je ne parle que le français ,je pense en français ,je rève en français etc etc...Pourtant je ne me fait pas d’illusion ,les français de (...) (Lire la suite)

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