Quand Provence rime avec intolérance

Depuis plusieurs semaines, l’AEMA (Association des étudiants musulmans d’Aix-en-Provence) souhaite organi

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mardi 23 mars 2004

Depuis plusieurs semaines, l’AEMA (Association des étudiants musulmans d’Aix-en-Provence) souhaite organiser une conférence-débat sur le thème de la laïcité à la Faculté des lettres de l’Université de Provence (Aix-Marseille 1). Cette conférence s’inscrit dans l’un des objectifs de l’association qui a notamment pour ambition de participer de manière constructive aux grands débats traversant la société française. L’idée générale est d’apporter un éclairage, notamment aux étudiants, aux enseignants et aux personnels, sur un thème fondamental qui a suscité, ces derniers temps, tant de polémiques et de confusions. Dans cette perspective, l’AEMA a convié trois conférenciers connus pour leurs compétences sur le sujet : Leïla N’Gazou (élue au CRCM-PACA), Anne-Marie Camps (militante des droits de l’homme, responsable du collectif « Féministes pour l’égalité et contre l’exclusion ») et Françoise Lorcerie (chercheuse au CNRS, enseignante à Science-Po).

Il nous a semblé que l’Université de Provence, censée incarner le lieu de discussions et d’échanges par excellence, pouvait accueillir ce genre de débats, comme elle avait l’habitude de le faire. D’ailleurs, sur son site Internet, on peut lire que l’Université est « héritière légitime des anciennes Facultés des Lettres et des Sciences créées au milieu du XIXè siècle respectivement à Aix-en-Provence et à Marseille », et qu’elle est « fière de ses traditions et de son fonctionnement démocratique ». Or, la direction de la Faculté de lettres d’Aix-en-Provence en a décidé tout autrement…

Une première tentative d’organiser cette conférence-débat a été fixée pour le 3 mars 2004. L’AEMA a donc agi selon la procédure en vigueur pour la réservation d’un amphithéâtre. L’administration nous a alors signifié l’impossibilité de pouvoir tenir ce « genre » de conférence sans aucun motif, nous évacuant vers une « Commission de laïcité », et ce, sans jamais pouvoir être reçu par un des responsables de la direction. Or, après un contact téléphonique avec le Président de ladite « Commission », nous apprenions que celle-ci ne disposait d’aucun pouvoir pour l’octroi de locaux et qu’elle était seulement censée réfléchir sur la question de la laïcité à l’Université. Quel est le statut exact de cette instance ? Dispose t-elle d’une quelconque compétence en matière de censure ? Et si oui, quelle serait la légalité d’une telle décision ? Plus grave encore, son Président nous avouait que cette « pseudo-commission » n’était pas encore constituée. Le tour de passe-passe commence à prendre forme. Et ce n’est qu’un début…

C’était sans compter sur notre persévérance démocratique et sur notre volonté de proposer un débat serein et dépassionné sur une question d’actualité majeure. Nous décidons alors de réorganiser cette même conférence deux semaines plus tard, le mercredi 17 mars 2004. La procédure de demande d’amphithéâtre est respectée avec minutie et nous envoyons un courrier au vice-Président de l’Université de Provence, lui expliquant les raisons de ce débat et lui demandant de prendre position expressément sur ce qui deviendra « l’Affaire ». La réponse que l’AEMA a reçu est en fait une non réponse. Par son opacité et son caractère obscur, le contenu du courrier est quasiment hors sujet. Poursuivant son jeu de cache-cache, le vice-Président nous informait qu’enfin, la fameuse commission de laïcité était « à présent constituée » et qu’elle allait « commencer à travailler au cours de ce mois ». Ce dernier juge même utile de préciser que « si la démarche de l’Université de Provence ne répond pas à votre demande, peut-être recevrez vous une réponse que vous trouverez plus adapté auprès des responsables d’autres centres universitaires qui n’auraient pas mis en place une procédure du même type ». Fort heureusement, ces autres institutions, attentives à leur crédibilité et à leur fonctionnement démocratique, n’ont pas mis en place de tels faux-fuyants.

Simultanément, nous tentons de prendre contact avec la direction de la Faculté, en vain. Résumons les faits : nous sommes au jour de la conférence et les éléments en main se résument à une non-réponse sous forme de lettre opaque et une absence de contact. Deux responsables de l’association vont alors à la recherche d’une réponse claire auprès de l’administration pour savoir ce qui se trame. Aucun responsable ne pouvant nous accueillir, nous sommes obligés de nous en remettre aux secrétaires. Ces dernières nous informent de l’impossibilité de tenir notre conférence du fait de l’absence de réponse !!! On tombe des nues quand le secrétariat du vice-Président nous propose, en remplacement, d’aller nous faire auditionner par la toute récente « Commission de laïcité » de l’Université, sans doute une version « très locale » de la Commission Stasi ( ?!).

Force est donc de reconnaître que conférence est bel et bien censurée. Cette situation représente une atteinte gravissime à la liberté d’expression dans un lieu pourtant réputé pour son ouverture et son fonctionnement démocratique. Car si ce genre de débat ne peut avoir lieu dans une Faculté de lettres, dans quel autre espace pourrait-on l’organiser ? Cette situation est d’autant plus intolérable, que l’Université de Provence s’est faite une spécialité d’interdire les conférences et les débats portant sur le thème de la laïcité. Multirécidiviste, et pour preuve, l’interdiction, le 4 décembre 2003, de la conférence sur la laïcité organisé par l’association « Aix-Solidarité », dans laquelle devaient intervenir notamment, le professeur de Droit Christian Bruschi, le philosophe Tariq Ramadan et le politologue Vincent Geisser. Une telle politique de censure systématique nous rappelle une époque funeste, où la croyance et/ou l’appartenance religieuses des étudiants et des professeurs était synonyme d’exclusion du champ universitaire.

L’Association des étudiants musulmans d’Aix ne compte pas en rester là. Elle est, par ailleurs, soutenue par une dizaine d’associations locales et nationales, démontrant ainsi leur attachement indéfectible à la liberté d’expression dans l’espace universitaire. Une pétition circule actuellement auprès des étudiants et du personnel enseignant et connaît un franc succès.

On peut lire sur son site Internet que « depuis plusieurs années déjà, l’Université de Provence est une Université du XXI siècle  » ajoutant que c’est « avec confiance, sérénité et détermination qu’elle aborde le troisième millénaire ». Doit-on en rire ou en pleurer ? Une chose est sûre : il n’est pas bon, en ces temps agités, d’être un étudiant musulman engagé civiquement à l’Université de Provence.

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