Qu’est devenu le Président de l’Association des Juristes musulmans de Thaïlande ?

Depuis le 12 mars dernier, Somchaï Neelapaijit a « disparu » à Bangkok. Cet éminent avocat, Président

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dimanche 4 avril 2004

Depuis le 12 mars dernier, Somchaï Neelapaijit a « disparu » à Bangkok. Cet éminent avocat, Président de l’Association des juristes musulmans, également vice-Président du Comité des Droits de l’Homme de la Law Society de Thaïlande n’a plus donné signe de vie depuis cette date. Se sachant menacé, il avertissait pourtant sa famille et son entourage de ses déplacements mais ces mesures n’ont pas été suffisantes.

Le 25 mars, le vice-Premier Ministre, Chavalit Yongchaiyudh, déclarait devant le Parlement que Somchai était mort, sans pour autant fournir de preuves à son affirmation. Le lendemain, le Premier Ministre lui-même Thaksin Shinawatra affirmait avec certitude que l’avocat musulman renommé avait été kidnappé. La commission d’enquête chargée de faire la lumière sur cette disparition reste dans le flou tandis que le Chef d’Etat-major des Armées, Chaisit Shinawatra, cousin du Premier Ministre, essaie d’accréditer que des militaires ne seraient pas impliqués dans cet enlèvement.

Cette disparition est intervenue au lendemain de plaintes déposées par l’avocat concernant des allégations de tortures de cinq de ses clients, confirmées par une équipe de médecins dirigée par le Dr Pradit Chroenthaithavee.

Cette « disparition » fait grand bruit en Thaïlande car elle concerne un juriste réputé, une personnalité de premier plan, et que, de plus, c’est dans la capitale du Royaume qu’il s’est « volatilisé ».

Car combien de disparitions ont lieu dans les provinces du sud, où l’écrasante majorité de la population est musulmane d’ethnie et de langue malaises, depuis que la loi martiale est entrée en vigueur, au lendemain de l’attaque sanglante (4 soldats tués) d’un dépôt d’armes de l’armée, le 4 janvier, simultanément accompagnée de l’incendie d’une vingtaine d’écoles gouvernementales ?

Depuis cette date, plus d’une soixantaine de personnes, pour l’essentiel soldats, policiers et fonctionnaires, mais également quelques bonzes, ont été assassinés dans les trois provinces frontalières de la Malaisie, celles de Pattani, Yala et Narathiwat (bénéficiant d’une législation particulière prenant en compte la confession musulmane de la population) et dans la province de Songkhla. Aucune statistique n’est donnée quant aux victimes dans la population locale. Couvre-feu, ratissages, et arrestations collectives de suspects présumés coupables, corps retrouvés ici et là et attribués à des « règlements de comptes » laissent cependant suggérer que des méthodes « expéditives » sont à l’œuvre ; la pratique des interrogatoires « poussés » (torture) est un secret de polichinelle.

Comment en est-on arrivé là ?

Sur les 65 millions d’habitants de la Thaïlande, cinq à six millions sont musulmans, d’origine ethnique diverse (bengalie, cham, hui1, persane, etc...) mais l’essentiel est d’ascendance malaise. Une partie d’entre eux s’est « thaïcisée » sur le plan linguistique et par l’exogamie avec des femmes thaïes, tout en conservant la foi de leurs ancêtres. Par contre, dans les provinces frontalières de la Malaisie, qui fut jadis l’ancien sultanat de Pattani rattaché définitivement au Siam en 1909 par l’accord anglo-siamois, la population est restée endogame, rurale, accrochée à ses traditions malaises, à sa langue, le Yawi2, et, bien sûr, à sa religion qui est devenue le marqueur central de son identité face à la présence locale, parfois ancienne, de Chinois et de Thaïs (surtout dans les villes).

Il s’agit là, dans l’extrême sud, d’une minorité ethnico-confessionnelle que les autorités centrales de Bangkok ont toujours tenté d’arrimer au reste du pays : pendant des décennies, une politique d’assimilation a été mise en œuvre, provoquant des réactions séparatistes, et, sans remonter trop loin, la région a été agitée par des insurrections durant la décennie 70 jusqu’au milieu des années 80. Toutefois, avec les avancées démocratiques, une politique d’intégration a commencé à être mise en place, respectueuse des identités culturelle et religieuse de cette minorité. Rompant avec la tentation de la thaïcisation linguistique, le droit d’utiliser et d’enseigner la langue yawie fut reconnu, et les modes de vie conformes à l’Islam respectés. Certains dignitaires locaux furent, à travers d’élections, promus à des destinées nationales, tel Wan Noor Muhamad Matha qui deviendra Ministre de l’Intérieur avant le dernier remaniement ministériel d’il y a quelques semaines.

L’intégration était un processus délicat et subtil impliquant une forte capacité d’écoute et de compréhension de part et d’autre. Cahin-caha, les divers gouvernements depuis une quinzaine d’années étaient parvenus à faire taire les armes, hormis quelques incidents sporadiques souvent liés à la contrebande et aux trafics frontaliers. C’est cette entreprise que les commanditaires de l’affaire du 4 janvier ont voulu saboter et faire plonger cette région sensible dans la violence. Après en avoir attribué la responsabilité à des « bandits », puis à des groupuscules séparatistes, enfin à la Jemaa Islamiya, le gouvernement Thaksin a bien été obligé de reconnaître qu’aucune piste sérieuse n’était avérée. Cependant, on peut noter que, depuis l’arrestation de Hambali (présumé leader de la Jemaa Islamiya) en août 2003 dans le centre de la Thaïlande, une pression américaine accrue s’est fait sentir sur les autorités de Bangkok qui, jusque là circonspectes quant aux bonnes intentions de Washington depuis la crise de 1997, ont accepté (sans tambours ni trompettes) de rejoindre la chasse mondiale au « terrorisme » version Bush, et, dans la foulée, ont envoyé un détachement d’ingénieurs militaires en Irak3 en dépit des réticences de l’opinion publique.

Somchaï, avant de disparaître, dénonçait dans l’assaut du 4 janvier une provocation de certains secteurs de l’armée. Avait-il des éléments permettant d’étayer ces accusations ? Il semble qu’ « on » ait choisi de le faire taire...

Quoiqu’il en soit, l’intégration est mal en point, la répression fabrique du « terrorisme » et la voie brutale4 pour résoudre les problèmes augure mal de l’avenir.

Notes :

1 Musulmans originaires de Chine, lorsqu’ils ne sont pas d’ethnies minoritaires (Ouïghurs, Kazakhs, Tadjiks, Ouzbeks etc...).

2 Malais ancien qui continue de s’écrire en caractères arabes.

3 Deux soldats furent tués en décembre 2003.

4 Thaksin, grand magnat des télécommunications, au pouvoir depuis trois ans, a entrepris toute une série de réformes dont certaines avaient la faveur de la population . Mais la brutalité inouïe avec laquelle il les a menées a tempéré l’adhésion populaire : ainsi, la « guerre contre la drogue » et surtout les amphétamines, véritable calamité nationale, a entraîné 2500 « liquidations » extra-judiciaires dans l’espace de quelques mois.

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Sociologue, auteur de « Les Musulmans de Thaïlande » Editions IRASEC /L'Harmattan, Paris/Bangkok 2002 (Cliquez ici pour vous procurer ce livre).

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