Processus de paix ou entreprise sécuritaire ?

Alors que les déclarations optimistes déferlent à propos de l’espoir qui renaît au Proche-Orient, le s

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jeudi 27 janvier 2005

Alors que les déclarations optimistes déferlent à propos de l’espoir qui renaît au Proche-Orient, le sommet Sharon / Abbas de ce mardi 8 février à Charm El-Cheikh en Egypte va, encore une fois, marquer la défaillance profonde de ce qui est, depuis 1993, communément appelé " processus de paix ". Ce qui est attendu de ce sommet est déjà connu : tout au plus une officialisation de la trêve de facto observée depuis le 19 janvier, un grand nombre de mesures sécuritaires en échange de " gestes " accordés par Israël concernant le retrait de quelques villes de cisjordanie et la libération de plusieurs centaines de prisonniers palestiniens.

On est loin d’un processus portant sur les questions de fond, comme l’occupation, Jérusalem, les réfugiés, les colonies, le mur, ou l’Etat palestinien. Alors que l’horizon des vraies négociations s’éloignent indéfiniment, le sommet Sharon / Abbas ainsi que le principal du processus qui va suivre, au moins jusqu’à la fin 2005, sera essentiellement sécuritaire... avec des annexes " démocratiques " et " économiques ".

Un nuage d’optimisme pour rien

Le vide politique de ce nouveau sommet contraste avec le ciel chargé d’optimisme creux qui l’accompagne. Une " occasion " à ne pas manquer, " un moment d’espoir ", selon Condoleeza Rice. Un contexte qui ouvre la possibilité d’une " percée " historique vers " la sécurité et la paix ", selon Ariel Sharon. " Des progrès sont enregistrés ces jours-ci pour la réalisation de la paix tant attendue dans la région ", selon Mahmoud Abbas. Une " opportunité " pour " réaliser des progrès tangibles " selon l’Egypte. Une nouvelle " dynamique " de la paix, selon Michel Barnier. Etc, etc...

Mais dans ce sommet, " Il n y aura pas de négociations politiques ", a catégoriquement tranché le gouvernement israélien ce jeudi 3 février dans une déclaration à l’AFP. Une déclaration qui prend d’autant plus d’importance qu’ elle survient après des délibérations de haut niveau avec l’administration américaine. Le 31 janvier, craignant que le sommet soit l’occasion pour les Palestiniens de soulever la moindre question sérieuse, Ariel Sharon a dépêché ses plus hauts conseillers, conduits par Dov Weisglass, le révélateur du formol, à Washington. Il fallait rencontrer Condoleeza Rice avant son arrivée à Jérusalem et verrouiller le cadre de la période " historique " qui sera inaugurée par le sommet de Charm El-Cheikh.

Pas de négociations politiques, avant que...

Il n’y aura pas de négociations politiques ", ni maintenant, ni avant que " les Palestiniens respectent leurs engagements inclus dans la feuille de route ", poursuit la déclaration. L’Autorité Palestinienne avaient pourtant pris ces dernier temps des mesures jugées " impressionnante ", et ce par Shimon Peres et Condoleeza Rice en personne. N’avait-elle pas déployé plus de 4000 policiers à Gaza pour empêcher les tirs de roquettes sur Israël et permettre même à Ariel Sharon de tenir son conseil de ministres à Sdérot pour sauver la face alors que l’armée israélienne avait été jugée incapable d’y parvenir ?[1] N’avait-elle pas réussi à convaincre le Hamas et le Jihad Islamique d’observer une trêve alors que les incursions et arrestations continuaient du côté israélien ? Ou n’a-t-on pas, de toute façon, fait croire au monde, qu’il suffisait aux Palestiniens de procéder à des élections démocratiques pour que la paix soit enfin à nos portes, ou comme le dit aujourd’hui Georges Bush, que l’Etat palestinien soit " à portée de main " ?

Tout cela n’est finalement pas " suffisant ". Selon l’accord conclu entre Condoleeza Rice et Dov Weisglass, les Palestiniens ne peuvent se contenter du déploiement des policiers, mais il faut, avant toute négociation " qu’ils commencent vraiment à démanteler les organisations terroristes ". De plus, précise Sylvan Shalom, ministre des affaires étrangères, le cessez-le-feu, négocié actuellement par le Président palestinien avec les groupes radicaux, que le sommet du Charm El-Cheikh est censé traduire en " armistice " ne contentera même pas Israël[2]. L’enthousiasme de la presse à propos de l’espoir de paix suscité par cette même trêve peut ainsi partir en fumée.

Les exigences israéliennes sont donc reprécisées à la hausse. La perspective du démantèlement des groupes armés avait pourtant été, provisoirement, écartée après la mort de Yasser Arafat, visiblement pour permettre au nouveau Président de mener dans des bonnes conditions sa campagne électorale ainsi que les négociations/transactions qui l’ont accompagnée. Aussi bien Ariel Sharon que Mohamed Dahlan, actuellement haut conseiller de la sécurité palestinienne, ont jugé à l’époque que le désarmement de la myriade des mouvements était une affaire " plus complexe "[3].

Ce " Plus complexe " signifie bien sûr très long, ce qui permet encore de repousser l’horizon des négociations, et également, dans l’intervalle, de parfaire la bantoustanisation de la Palestine, pendant que les différentes parties, aujourd’hui sans exception, se font concurrence pour affirmer leurs attachements à la feuille de route.

Plus complexe " signifie aussi la mise en place d’un ordre ultra-sécuritaire digne des moyens modernes de l’Empire où la "Palestine" s’apprête à devenir une de ses provinces.

La province sécuritaire de l’Empire

On peut décrire l’infrastructure de cette province sécuritaire par les immenses travaux qui se poursuivent actuellement pour construire des grandes prisons aux populations, des prisons encerclées par des colonies expansives, survolées de routes " pour juifs seuls ", isolées mais (prochainement) reliées par des tunnels, pour le peuple asservi, dont des bretelles conduiront directement aux portes des zones industrielles où le capital soumettra, enfin, une main d’œuvre mille fois contrôlée, etc. [4]

Mais la période " historique " qui sera ouverte par le sommet de Charm El-Cheikh se concentrera sur la couche " complexe " que l’Autorité palestinienne doit assumer pour " le rétablissement de la loi et de l’ordre ". Les moyens financiers n’y manqueront pas puisque Georges Bush, dépassant les estimations, vient de débloquer une rallonge de 350 millions de dollars d’aide à l’Autorité pour accomplir un certain nombre de " réformes ". Parmi ces " réformes ", se trouve la construction d’un appareil sécuritaire imposant et, surtout, piloté par la CIA.

Ainsi Mme Rice et Dov Weisglass, dans les préparatifs du sommet d’Egypte, ont abordé le 31 janvier à Washington la création d’un " mécanisme supervisé par la CIA permettant d’assurer la coordination sécuritaire israélo-palestinienne, même en cas d’attentats terroristes " [5]. Dans ce cadre, le 7 février, Mme Rice a désigné le général américain William Ward " au poste délicat de coordinateur en matière de sécurité " [6]. Egalement dans ce cadre, Israël et l’Autorité palestinienne vont constituer une commission conjointe qui " traitera des cas " des Palestiniens recherchés et inscrits sur la liste noire d’Israël[7].

Des villes sous surveillance

Le mécanisme en question permettra donc une surveillance politique officiellement connectée aux organes américaines de renseignement. Outre la bande de Gaza, ce système sera mis en place dans les cinq localités de Cisjordanie qui feront l’objet d’un retrait de l’armée israélienne. L’accord devra concerner d’abord Jéricho, puis dans un délai de deux semaines, Toulkarem, Bethléem, Kalkilia et Ramallah, avant de toucher progressivement les autres localités.

Dans ces villes, les négociateurs palestiniens rapportent que les activistes recherchés par Israël seront placés sous la surveillance de l’Autorité et, donc de la commission conjointe israélo-palestinienne. Selon Amos Gilad, conseiller pour les affaires politiques du ministre de la Défense Shaoul Mofaz, Israël sera disposé à suspendre ses poursuites contre les Palestiens recherchés qui accepteront de baisser les armes[8]. Après des accords globaux avec la direction des organisations radicales, on passera donc à la répression et au " traitement " au cas par cas ?

Il sera également question d’une coopération sécuritaire entre Israël, l’Autorité et l’Egypte, en particulier pour empêcher la contrebande d’armes via des tunnels dans le sud de la bande de Gaza. Cette coopération comprendra le déploiement de renforts de policiers égyptiens le long de la frontière. A cet effet, la création d’un contingent de 750 hommes composant une force de sécurité conjointe palestino-egyptienne avait été précédemment annoncée[9]. Le 2 février, une centaine de policiers palestiniens ont lancé déjà une opération contre des tunnels près de Rafah, avait indiqué Moussa Arafat, le chef de la sécurité pour la bande de Gaza.

Parmi les exigences israéliennes, l’Autorité devra également, avant toute négociation, prouver sa compétence en traquant et détruisant les caches d’armes et l’infrastructure de fabrication de roquettes du Hamas.

Il n’y a point de processus de paix dans tout cela, mais un processus d’enlisement fondé sur le dogme du tout sécuritaire, avec une absence flagrante de fond politique qui préserve et aggrave même les racines du conflit.

Un long processus de " retrait "

Sur la question du retrait d’Israël des villes de Cisjordanie pour occuper les positions d’avant l’Intifada de septembre 2000, les choses seront faites de manière à durer le plus longtemps possible. Les localités concernées dans l’immédiat sont seulement au nombre de 5. Le plan se fera par étapes et devra être étalé, au moins, jusqu’à la fin de l’année 2005.

Maniant la carotte et le bâton, Israël aura l’initiative d’annuler, de reporter des étapes, ou même de réoccuper certaines villes, selon ses propres critères. Dans l’espace " historique " ouvert par ce processus, on entendra mille fois Ariel Sharon rappeler à Abbas qu’il ne fait pas assez contre " les terroristes ". Cela sera ennuyeux et stérile dans la continuité des longs épisodes d’Oslo avec le paysage du Mur en guise de résultat.

Un aperçu de ces futures tractations destinées à remplir le vide a déjà eu lieu la semaine dernière. Le 30 janvier, Le ministre israélien de la Défense, Shaoul Mofaz, a promis le transfert du contrôle de plusieurs villes de Cisjordanie à l’Autorité palestinienne " dans les prochains jours ", avant même le sommet d’Egypte. Le lendemain, l’armée israélienne commet une bavure. Norhan Dib, une petite écolière palestinienne de 10 ans est tuée par un tir de char israélien sur une école des Nations Unies à Rafah. Le Hamas tire en représailles cinq obus de mortier sur la colonie de Neve Dekalim. Israël reporte alors à une date ultérieure le retrait en question.

Les accords actuels continuent à lier intimement le plan de retrait militaire des villes à l’établissement de l’ordre sécuritaire renvoyant la question de l’occupation aux oubliettes. Dans cette logique, le retrait ne signifie nullement " fin d’occupation " puisque la réoccupation est possible à tout moment, pour " rétablir l’ordre ".

La libération des prisonniers

Avec le transfert du contrôle des villes, la libération d’une partie des prisonniers politiques constitue le deuxième " geste " envisagé par Israël. Sur environ 8 000 prisonniers, 900 devront bénéficier de cette mesure.

Suite à des âpres négociations, Israël a accepté le principe de créer une commission avec les Palestiniens chargée de discuter des critères pour la libération des prisonniers. Cinq cents détenus devraient être relâchés dans l’immédiat, et 400 autres dans une période de trois mois.

La libération des prisonniers, qui est de la plus haute importance pour les Palestiniens, a été une des exigences posées dans la négociation de la trêve. Mahmoud Abbas avait demandé que Qassam Barghouti (fils de Marwan Barghouti) et cinq autres prisonniers de premier plan soient concernés[10].

Bien que cela soit une mesure d’apaisement, l’aspect partiel de cette libération et les liaisons possibles avec les négociations de la trêve ouvrent le risque de soumettre cette question à la logique sécuritaire en vogue. Encore sur ce dossier, il s’agit d’une question politique, liée à l’occupation, et qui ne peut être résolue que dans le cadre d’une solution politique plus globale.

Faut-il croire Georges Bush ?

Oui, il faut le croire quand il dit qu’il n’y aura pas d’Etat palestinien avant son départ de la Maison blanche. C’était sa déclaration du 12 novembre 2004 au lendemain de la mort de Yasser Arafat. Le journal Le monde a d’ailleurs titré " Bush enterre l’Etat palestinien " suite à cette déclaration. Malgré cela, des responsables de l’Autorité palestinienne continuent à espérer que Bush va plus s’intéresser à la Palestine durant son second mandat. Le coup d’épée dans l’eau de Tony Blair consistant à faire une conférence internationale pour la paix au Proche-Orient sans la présence des Israéliens n’a pas suffit non plus à dissiper les illusions.

Le délais de 4 ans annoncé par Bush pour créer l’Etat palestinien, considéré tout de même " à portée de main ", a été jugée trop long. Ahmad Quorei, le premier ministre palestinien a réagi en exigeant un Etat dans les 13 mois. Les Palestiniens veulent aller plus vite mais les vraies questions n’ont pas de réponse : Quel Etat ? Quelles frontières ? Comment dépasser le Mur qui a le soutien de Georges Bush ? Quelle solution peut-on obtenir à la va-vite ?

C’est Condolezza Rice qui va apporter quelques éléments de réponse, en marge du sommet auquel elle ne participera pas. Ce mardi 1 février, elle a "reconnu", après une rencontre avec Dov Weisglass, qu’il ne peut y avoir de paix " sans un Etat palestinien qui soit viable ", un tel Etat qui serait " à portée de mains " doit disposer de suffisamment de terre pour exister de façon " correcte ". Ceci nécessite qu’Israël " cède des terres ", et (dans une autre déclaration) " continuer à prendre les décisions difficiles " (comme le désengagement de Gaza). La recette du formol inventée par son interlocuteur, Dov Weisglass, se précise : soit une mise prolongée sous formol " pour empêcher la création d’un Etat palestinien ", ou alors un Etat " correct " si Israël " cède " encore un peu des terres sur un territoire occupé et considéré comme acquis.

Cela pourrait revenir à un désengagement supplémentaire de quelques colonies isolées en Cisjordanie, avec, peut-être, des légères modifications sur le tracé du Mur. L’hypothèse d’un désengagement supplémentaire qu’Israël pourrait proposer comme règlement définitif du conflit est confirmée par une déclaration d’Ehud Olmert, le vice-premier ministre israélien, dans une interview publiée le 30 décembre 2004 par le Jerusalem Post. Olmert y affirme qu’Israël " ne peut se permettre de rester les bras croisés " et qu’il est dans son intérêt " d’opérer un retrait sur une plus vaste échelle que celui qui se fera dans le cadre de l’actuel plan de désengagement ".

Quant aux futures négociations de paix, Olmert, dans la même déclaration, avait expliqué comment ca marche : " Nous pourrions très bien négocier et il se peut que ces négociations soient ensuite rompues, mais Israël continuera à mettre en oeuvre des mesures unilatérales... ".

Négociations de façade et mesures unilatérales. La donne au Proche-Orient a-t-elle changé ?

Avec un désengagement supplémentaire et des modifications sur le tracé du mur, en guise de règlement définitif du conflit, le futur Sous-Etat palestinien n’est pensé que dans le cadre imposé des frontières de l’apartheid. C’est là que réside le maximum américain que personne ne peut dépasser qu’en bouleversant la logique et les étapes de la feuille de route. Ceux qui l’ont acceptée devront se contenter de ce plafond. Ceux qui recherchent la paix au Proche-Orient doivent bâtir une autre route.

 

[1] Comme l’atteste une déclaration, le 19 janvier 2005, du ministre de l’infrastructure Benyamin Ben Eliezer : " Il faut donner carte blanche à l’armée pour qu’elle stoppe les tirs de Qassam, mais malheureusement elle a déjà presque tout tenté pour y parvenir et il faut donc accélérer la mise en oeuvre du plan de retrait de la bande de Gaza ". AFP.
[2] Déclaration à la radio publique israélienne. AFP. 3 février 2005.
[3] Lire à ce sujet un article de l’Agenda du Proche-Orient, n°3, " La légende d’Arafat fera l’après-Arafat ".
[4] Lire à ce sujet un document détaillé du PENGON, " Pris au piège comme des rats ", disponible en Français sur www.ism-france.org.
[5] AFP, d’après la presse israélienne. 31 janvier 2005.
[6] Reuters. 7 février 2005.
[7] AFP. 2 février 2005.
[8] AFP. 2 févruer 2005.
[9] Reuters. 14 janvier 2005.
[10] AP. 6 février 2005.

 

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Auteur : Nazem Ghemraoui

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