Pressions et expressions

Lorsque l’intellectuel Tariq Ramadan tînt des propos nettement moins virulents que ceux de son collègue ph

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mardi 21 novembre 2006

La liberté d’expression est un acquis fondamental. Un bien précieux et inaliénable dans les pays démocratiques. Il doit être placé hors d’atteinte de toute tentative de détournement, dénaturation ou manipulation. Propriété de l’ensemble des citoyens, il doit être au service de tous et protégé par la loi dans toute sa rigueur.

Lorsque le philosophe Alain Finkelkrault, déplore la coloration « black black black » de l’équipe nationale de football, on reste pantois. L’image, un soir de juillet, d’une France colorée et ivre de bonheur l’avait légèrement indisposé. Il doutait de la sincérité « black-blanc-beur » d’une équipe que la terre entière nous enviait et qui avait permis au peuple français de furieusement communier dans la joie et la fraternité ; dans une formidable apothéose aux couleurs de la France. Les médias dans leur majorité avaient minimisé les propos du professeur, les attribuant à un sympathique dérapage.

Notre éminent philosophe ne fut pas même privé de plateau de télévision. C’est dire ! Les propos pourtant inadmissibles, avaient curieusement fait surgir autour de lui un véritable mur de protection, érigé au nom de la liberté d’expression. Point de condamnation solennelle, ni de velléité de stigmatisation. Dont acte !

Lorsque le bouillant Frêche, président de conseil régional, héraut du parler franc, vieux routier politique et homme de grande érudition, rechuta dans le terrain du foot après son éructation sur les harkis, on est resté sans voix. « Neuf blacks sur onze » dans l’équipe nationale de foot-ball, dépassant d’après lui le seuil de tolérance et risquant de pousser la noire contagion jusqu’à onze sur onze ; cela avait fini par sérieusement agacer le truculent méridional.

On sonna l’hallali. Le pays entier réclama la tête du récidiviste. Le bougre est décidément consternant. Il faut espérer que son parti l’exclura de ses rangs et lui fera rendre gorge au nom de ses valeurs de gauche et sous la pression conjuguée des associations antiracistes et des défenseurs des valeurs républicaines. C’est le moins qu’on puisse espérer de la patrie des droits de l’homme.

Mais alors diront les naïfs, pourquoi invoque-t-on la liberté d’expression pour le premier et pas pour le second, alors que nos deux célébrités ont exprimé la même aversion pour le mélange des couleurs ? La philo l’emporterait-elle sur le politique dans les sondages d’opinion ? Se pourrait-il que le groupe de pression (lobby) des…philosophes soit puissant à ce point ?

Il ne s’agit pas de relativiser les deux fautes, au prétexte de « dérapage » ou de « propos incompris » ; toute panoplie d’arguments qu’on distribue au gré des humeurs ou en rapport avec le poids de l’auteur. Appelons un chat un chat et un raciste un salaud.

On ne peut pas être un peu raciste comme Claude Imbert qui s’avouait un peu islamophobe, comme on ne peut accepter qu’on soit un peu antisémite. Il faut dénoncer le moindre indice de dérapages et recourir à la loi dans toute sa rigueur.

Lorsque l’intellectuel Tariq Ramadan tînt des propos nettement moins virulents que ceux de son collègue philosophe, il fut purement et simplement estampillé antisémite ; accusation non fondée car il n’aurait pu échapper à la rigueur de la loi, ni aux foudres de la justice. Contre lui le soupçon valait sentence et la messe fut dite. Ce « procès en sorcellerie » en fit un pestiféré et le priva à ce jour, de plateaux de télévision, de conférences et d’expression publique.

Ceux qui sont à l’origine de l’oukase- fut-il non concerté- ont commis l’erreur de nous priver d’un intellectuel atypique qui dérange par son débit d’idées et par un dynamisme apparemment mieux apprécié par nos voisins anglais, chez qui il continue de cultiver son appétit de réformisme et sa passion du débat.

Comprenons bien qu’il s’agit de dissiper le malaise né de ces différences de traitements en évitant d’avoir recours aux seules incantations et aux cris d’orfraie. Il faut sauver la liberté d’expression en en garantissant l’accès à tous les citoyens qui se plient aux règles fixées par la loi et qui respectent les valeurs républicaines.

Pourquoi par exemple, ne pas en appeler à nos sages en les conviant publiquement à une réflexion profonde sur cette fameuse liberté d’expression, afin de la libérer des manipulations sordides et des indignations sélectives qui font le lit du doute, de la suspicion et des malentendus ?

Le débat sur les signes religieux à l’école, même s’il n’a pas été une totale réussite, aura eu le mérite et les bienfaits d’une catharsis. Pourquoi ne pas adapter l’exercice et améliorer le genre en l’appelant au secours de la liberté d’expression ? Il y a certainement d’autres voies à explorer par une réflexion collective. Il faudra rapidement y arriver car, pour aujourd’hui, nous devons hélas faire le triste constat qu’en l’état, le chemin est encore long qui mènera vers la liberté d’expression, l’égalité des chances et la fraternité des cœurs.

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Auteur : Saad Khiari

Cinéaste et auteur, dernier ouvrage paru : « Catholique-Musulman : je te connais moi non plus » aux éditions François-Xavier de Guibert

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