Pourquoi le FN a-t-il intérêt à débattre avec Tariq Ramadan ?

Aujourd’hui, Marine Le Pen, vice-présidente du Front national et Tariq Ramadan, penseur et universitaire, d

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dimanche 13 janvier 2008

Aujourd’hui, Marine Le Pen, vice-présidente du Front national et Tariq Ramadan, penseur et universitaire, débattront sur les questions d’immigration dans le cadre du Kitson, sorte de club élitiste de la presse anglo-saxonne, fondé en 2005 et basé à Paris. Une rencontre contre-nature ? Le Front national cherche-t-il à séduire ainsi un nouvel électorat musulman ? Ce face-à-face ne risque-t-il pas de conforter la théorie fantasmatique des « deux fascismes », le « fascisme vert », d’un côté (les FM), le « fascisme brun », de l’autre (le FN) ? Oumma.com a choisi d’interviewer le politologue Vincent Geisser sur la « politique musulmane » du Front national car, en dépit de son islamophobie affichée et virulente, le parti d’extrême droite nourrit bien des rêves électoraux à l’égard des « musulmans ».

Oumma.com : Qualifieriez-vous ce débat de « contre-nature », compte tenu du profil sociopolitique des deux personnalités aussi opposées ?

Vincent Geisser : Pour un politologue, rien n’est a priori « naturel » ou « contre-nature », tout peut s’expliquer par des facteurs sociaux, politiques, culturels ou autres. Concernant Tariq Ramadan, je ne connais pas ses motivations personnelles. Pourquoi a-t-il accepté un tel débat avec la dirigeante d’un parti d’extrême droite raciste et xénophobe ?

Je pense que Tariq Ramadan a une conception « libérale » de la démocratie au sens philosophique du terme et que, selon lui, l’on doit pouvoir discuter avec tout le monde, y compris avec ses adversaires et ses ennemis. C’est une conception légitime et défendable. Mais dans le même temps, il me semble que Tariq Ramadan évacue un peu trop vite le contexte idéologique du débat et reproduit exactement la même erreur qu’il avait faite en acceptant le face-à-face avec Nicolas Sarkozy dans l’émission « 100 minutes pour convaincre », le 20 novembre 2003 sur France 2. En somme, Tariq Ramadan ne se pose pas préalablement la question « Pourquoi m’invitent-ils ? ».

Est-il sollicité en tant que penseur, universitaire et démocrate pour « contrer » un discours xénophobe et raciste, celui de Marine Le Pen ? Ou est-il convié pour incarner, malgré lui, la figure de « l’épouvantail islamiste et arabe » ? Il est clair, que dans l’émission « 100 minutes pour convaincre » de novembre 2003, comme dans le débat d’aujourd’hui au Kitson club, nous sommes en présence d’une mise en scène caricaturale du débat démocratique, une sorte de combat de coqs, où l’on oppose le supposé « radical musulman » (Tariq Ramadan) à la « radicale national-populiste (Marine Le Pen).

Je crains qu’une telle rencontre soit utilisée pour attester, une fois de plus, la thèse fantasmatique du rapprochement des « deux fascismes », le « fascisme vert », d’un côté, le « fascisme brun » de l’autre. C’est précisément ce qu’avait voulu faire croire Nicolas Sarkozy, en 2003, en délivrant en substance aux Français le message suivant : je combats tous les extrémismes, l’extrémisme musulman (Tariq Ramadan) comme l’extrémisme du FN (Jean-Marie Le Pen) : CQFD !

Et rappelons-nous, Nicolas Sarkozy était sorti victorieux de cette mise en scène audiovisuelle, gagnant plusieurs points dans les sondages. Dans ce genre de débat, ce que retiennent généralement les gens, ce n’est pas le contenu du discours mais simplement l’affiche et les symboles. Or, l’affiche du Kitson est lourde de sens : le « diable vert FM » contre « le diable brun FN » ! C’est ce que retiendront les gens.

Oumma.com : Mais débattre de manière contradictoire avec le Front national, n’est-ce pas un moyen de le faire reculer, de le fragiliser, de le mettre en contradiction avec ses arguments démagogues ? N’est-ce pas le rôle d’un penseur ?

Vincent Geisser : Autant, je crois en la nécessité de parler aux électeurs du Front national, autant je ne suis pas sûr qu’il soit réellement opportun de favoriser les débats avec les dirigeants de ce parti raciste. Est-ce bien le rôle d’un universitaire éclairé de débattre, y compris de manière contradictoire, avec un(e) leader populiste, antisémite et islamophobe ?

Je n’en suis pas du tout convaincu, d’autant plus que Tariq Ramadan n’est pas un spécialiste des questions d’immigration et des politiques migratoires. Quelle argumentation rationnelle, scientifique et bâtie sur une analyse universitaire, peut-on opposer à un discours populiste qui joue sur la manipulation des données, des chiffres et des statistiques ? Qui cherche-t-on à convaincre ? Marine Le Pen ? Les journalistes présents dans la salle ? Ce débat Ramadan/Le Pen est à la politique, ce que la Star Academy est à la chanson : une caricature.

Enfin, je dirais que Marine Le Pen est la vice-présidente d’un parti politique dont le leader (son père, Jean-Marie) a été l’un des artisans de la politique de la répression coloniale en Algérie. Je devrais même préciser « artisan boucher » de cette politique répressive : les Moujahids algériens qui sont passés entre ses mains (du moins ceux qui ont survécu) s’en souviennent.

Or, Marine Le Pen n’a jamais désavoué publiquement les actes de son dirigeant de père. En acceptant ce débat avec un membre de la famille Le Pen, Tariq Ramadan risque aussi de blesser et de heurter la mémoire des Moudjahids et des enfants des Moudjahids qui sont nombreux en France et qui apprécient pourtant le discours ramadanien.

Le nom de Le Pen n’est pas simplement synonyme de racisme et de haine ordinaire mais aussi de blessures profondes. Rien que par respect pour la mémoire des résistants algériens, si j’avais été Tariq Ramadan, je n’aurais jamais accepté cette mise en scène de débat qui va contribuer à le discréditer plus qu’autre chose, y compris parmi ceux qui habituellement apprécient le personnage et ses idées. C’est vraiment regrettable.

Oumma.com : Et du côté de Marine Le Pen, quels intérêts a-t-elle à accepter ce débat ? Quelles peuvent êtres ses motivations ?

Vincent Geisser : Je dirais que la position de Marine Le Pen dans ce débat est quasiment inverse à celle de Tariq Ramadan : si, lui, a tout à y perdre, elle, en revanche, a tout à y gagner. Le Front national est en perte de vitesse en tant que force électorale. L’un des éléments de la stratégie frontiste a toujours été de faire du « bruit » pour revenir sur le devant de la scène publique. Pour les dirigeants du Front national, tout est bon à prendre.

Et accepter de rencontrer Tariq Ramadan, y compris dans le cadre d’un club élitiste et confiné, c’est la garantie assurée du « bruit politique ». En ce sens, l’on peut dire que Tariq Ramadan est l’instrument involontaire de cette recherche de « bruit frontiste », comme il fut l’instrument involontaire de la recherche du « bruit sarkozyste » en 2003.

Mais plus fondamentalement, au-delà de la conjoncture présente, le Front national tente de développer une nouvelle stratégie politique à l’égard des « électeurs musulmans ». Celle-ci se dessine depuis quelques années, même si ses effets sont encore réduits en termes de gains électoraux.

Oumma.com : En substance, vous dites que le FN cherche à courtiser le « vote musulman » ?

Vincent Geisser : C’est plus complexe que cela. Il est clair que le Front national est aujourd’hui beaucoup moins islamophobe que, par exemple, le Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers. La simple comparaison des affiches de la dernière campagne présidentielle de 2007 le prouve : la totalité des slogans de Philippe De Villiers était focalisée sur le thème de « la lutte contre l’islamisation de la France », alors que le Front national jouait beaucoup plus sur la fibre sécuritaire et anti-immigrationniste traditionnelle.

Jean-Marie Le Pen et sa fille ne font pas de fixation négative sur les « musulmans » et la « religion musulmane ». Ce qu’ils combattent en priorité c’est l’immigration, et notamment l’immigration en provenance du Sud. Je dirais que le Front national est davantage un parti xénophobe et « anti-immigrés » qu’un parti islamophobe.

La grande fixation de Jean-Marie Le Pen, son obsession pendant de longues années, ça a été aussi les Juifs, d’où les calembours antisémites à répétition. Sur ce plan, je dirais que le FN est aussi plus un parti antisémite qu’un parti islamophobe, même si Marine Le Pen tente aujourd’hui de normaliser son image auprès de la communauté juive de France, en prenant ses distances à l’égard de l’antisémitisme viscéral de son père.

Mais au-delà de l’idéologie et des représentations, le Front national a une réelle stratégie électorale à l’égard des banlieues et des électeurs dits « musulmans ». Celle-ci est d’ailleurs largement pensée et programmée par des proches de Marine Le Pen, comme l’essayiste Alain Soral qui fait figure en quelque sorte de « conseiller banlieues » de la direction du FN. Or, pour le FN, dans sa représentation fantasmatique de la France, les banlieues sont d’abord les « banlieues de l’islam » : conquérir électoralement les banlieues, c’est donc conquérir les « musulmans », même si par ailleurs le FN n’hésite pas à flatter la fibre islamophobe de certains de ces électeurs « blancs » des quartiers populaires.

En deux mots : le FN réussit aujourd’hui l’exploit d’être à la fois islamophobe et islamophile. Cela peut vous paraître contradictoire, voire illogique, mais c’est pourtant bien la réalité. Le Front national fait feu de tout bois pour conquérir le pouvoir, y compris du « bois vert », si vous me permettez l’expression.

Oumma.com : Concrètement, comment se manifeste ce « désir » de rapprochement à l’égard de l’électorat « musulman » ? Quels sont les signes tangibles ?

Vincent Geisser : Les signes sont multiples et de plus en plus visibles ces cinq dernières années. Dans notre ouvrage, co-écrit avec le journaliste Aziz Zemouri, Marianne et Allah, nous avons consacré un chapitre entier à la « politique musulmane » du Front national. Je vous en livre quelques bribes.

En premier lieu, le FN a bâti une véritable « légende musulmane », avec pour héros bien sûr, Jean-Marie Le Pen qui se présente comme l’avocat des Français musulmans. Le leader du Front national aime évoquer ce fameux discours du 29 janvier 1958 dans lequel il prônait l’intégration des musulmans à la nation française. Je cite un extrait :

« J’affirme, que dans la religion musulmane rien ne s’oppose, au point de vue moral, à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet. Bien au contraire. Sur l’essentiel, ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale. D’autre part, je ne crois pas qu’il existe plus de race algérienne qu’il n’existe de race française. Il y a une collectivité que les us et coutumes ancestraux séparent à la fois du monde moderne et de la collectivité d’origine métropolitaine. Aux musulmans, offrons l’entrée et l’intégration dans une France dynamique, dans une France conquérante. Au lieu de leur dire comme nous le faisons maintenant : ‘Vous nous coûtez très cher, vous êtes un fardeau’, disons leur : nous avons besoin de vous. Vous êtes la jeunesse de la nation ». (J.-M. Le Pen, Assemblée nationale, 29/01/1958).

Au-delà de ce discours, Jean-Marie Le Pen aime se remémorer ses exploits historiques en direction des musulmans, notamment pendant la campagne de Suez en 1956, allant jusqu’à se présenter comme une sorte « d’Abbé Pierre des musulmans de France ». Encore récemment, sa fille Marine rappelait sur le plateau de la radio Beur-FM, le 6 juin 2006 :

« Mon père, déclare-t-elle, était le seul à enterrer les musulmans dans le respect des règles de l’islam, parce que personne ne voulait le faire. D’ailleurs, il a été désigné comme croque-mort, parce que justement, lui, il respectait les victimes musulmanes. Je ne connais pas beaucoup d’hommes politiques qui ont fait ça ». (Marine Le Pen, Beur-FM, 06/06/2006).

Dans cette « légende musulmane » bâtie par le Front national, Marine Le Pen présente volontiers son père, Jean-Marie, comme le promoteur de la « diversité musulmane » en politique. Selon elle, Le Pen en aurait été l’initiateur, presque le visionnaire, bien avant tous les autres hommes politiques français :

« A partir du moment où le racisme, c’est faire une différenciation entre nos compatriotes en fonction de la couleur de la peau, je peux dire et signer des deux mains que Jean-Marie Le Pen n’est pas raciste. Moi, je veux bien qu’on dise qu’il est raciste mais expliquez-moi pourquoi il a été le premier à proposer à la députation Ahmed Djebbour [en 1957] qui était un musulman. C’est la première fois en métropole qu’un musulman se présentait. Il a été celui qui a fait élire pour la première fois un député européen musulman qu’était en l’occurrence Mourad Kaoua [élu en 1984]. Il a été le premier à faire élire une femme conseillère régionale musulmane, Soraya Djebbour [élue en 1986]. Donc, à un moment donné il faut avoir une logique. Moi, je crois qu’en politique, qu’il y a les actions qui comptent et les actions de Jean-Marie Le Pen ont toujours démontré qu’il n’a pas comme fondement de sa politique un fondement raciste, contrairement à d’autres beaucoup plus que lui, croyez-moi, dans les autres partis politiques ». (Marine Le Pen, Beur-FM, 06/06/2006).

Le Front national inspirateur de la « diversité musulmane » dans le système politique français ? Ca prête presque à sourire. Qu’on y croit ou qu’on n’y croit pas, en tout cas, le Front national tient à le faire savoir. Il en fait même désormais un thème de sa communication politique. C’est intéressant à relever pour saisir sa « nouvelle stratégie électorale » à l’égard des musulmans de France. D’ailleurs, l’un des principaux ressorts de la communication politique du FN à l’égard des musulmans de France me paraît être celui de la « victimisation partagée ». Alain Soral est probablement l’un des instigateurs de ce thème de la victimisation commune au FN et aux musulmans.

Oumma.com : « Victimisation partagée » qu’entendez-vous par là ? Pourriez-vous nous expliquer cette « stratégie » ?

Vincent Geisser :D’une manière générale, il faut dire que la victimisation est l’un des ressorts de la stratégie du FN dans tous les domaines de la vie publique et ce depuis de nombreuses années. Le parti d’extrême droite cherche à apparaître comme la « victime » de l’establishment politique français, la « victime » du système, le défenseur des « petits gens » face aux élites.

Avec les musulmans ou les supposés « musulmans », il fait exactement la même chose. Il joue à fond sur le sentiment d’identification et de rapprochement des victimes. A ce titre, l’entretien de Marine Le Pen, le 6 juin 2006, sur Beur-FM est presque une pièce d’archives dans le genre, jouant à fond sur la fibre sensible avec les musulmans et les banlieues. Elle compare ainsi la « discrimination » (sic) qu’elle aurait subie durant son enfance et son adolescence à celle des jeunes de banlieues relégués par l’establishment politique :

« Tout au long de ma vie, raconte Marine Le Pen, j’ai pu savoir et toucher du doigt ce que pouvait être l’exclusion. L’exclusion, c’est quoi ? C’est évidemment quelque chose de très injuste, puisque par définition ça se fonde sur des éléments sur lesquels ça ne devrait pas se fonder. Moi en l’occurrence, c’était le fait que j’étais la fille Le Pen et la question quand on est discriminé, quel que soit d’ailleurs le fondement, ce n’est pas de savoir qu’est ce que l’on a envie de faire dans la vie, c’est de savoir qu’est-ce que l’on vous laissera faire dans la vie. C’est très exactement comme cela que j’étais élevée et que j’ai vécu ». (Marine Le Pen, Beur-FM, 06/06/2006).

En écoutant Marine Le Pen, on aurait presque envie de pleurer, non ? Ce registre de la victimisation partagée, afin de susciter un sentiment d’identification chez les Français de culture musulmane, ne relève pas uniquement du récit personnel. Il semble qu’il soit pensé et planifié par la direction du Front national. Quelques mois plus tard, Jean-Marie Le Pen, dira quasiment la même chose sur le forum de « La Banlieue s’exprime », autre média censé être le porte-parole des Français vivant dans les quartiers populaires :

« Je suis diabolisé, exactement comme la banlieue elle-même est diabolisée ». (Jean-Marie Le Pen interviewé en vidéo par le site Internet du collectif « La Banlieue s’exprime », www.labanlieuesexprime.org, novembre 2006).

Bien sûr, toutes ces déclarations islamophiles et « pro-banlieues » ne doivent pas nous faire oublier que le parti lepéniste reste un parti xénophobe, antisémite et aussi islamophobe. Ces cadres nationaux et locaux continuent à dénoncer en choeur l’islamisation de la France, stigmatisant les pratiquants musulmans et font obstruction systématiquement à la construction de nouveaux lieux de culte islamiques dans les villes.

La thèse de la « conversion islamophile » du Front national, en général, et du « clan Le Pen », en particulier, doit être largement remise en cause. Néanmoins, il est vrai que l’on peut observer, depuis quelques années, une stratégie de « recentrage » du FN sur la question musulmane qui s’explique à la fois par des raisons idéologiques mais aussi par un réalisme démographique et électoral : si l’islam est bien devenu la « deuxième religion de France » selon la formule consacrée, lesdits « musulmans » constituent également un vivier électoral non négligeable, y compris pour le FN.

Au final, je pense que le débat Marine Le Pen/Tariq Ramadan contribuera davantage à brouiller la lisibilité de notre vie politique, à un moment où nous avons tous besoin de repères clairs et palpables. Il risque d’aboutir à une diabolisation réciproque qui profitera certainement davantage à la première (Marine Le Pen) qu’au second (Tariq Ramadan). Dans le même temps, il convient de relativiser l’événement qui se déroule dans un club confiné et élitiste, sans véritable portée sociale.

Propos recueillis par la rédaction

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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