Pourquoi la France n’assume-t-elle pas son identité musulmane ?

Quand on observe ce qui se dit ou ce qui s’écrit aujourd’hui sur la question de l’intégration des cito

jeudi 8 janvier 2004

De l’Islam en France à l’Islam de France ou la problématique de l’intégration officielle d’une « nouvelle » composante de l’identité nationale.

Quand on observe ce qui se dit ou ce qui s’écrit aujourd’hui sur la question de l’intégration des citoyens français de confession musulmane dans la société laïque et républicaine française, on remarque qu’on en vient immanquablement à positionner le débat autour de la question de la compatibilité même de l’Islam avec la modernité, la laïcité, la démocratie. Cette approche de la question n’est pas neutre et s’articule autour de l’idée que la religion est un obstacle majeur à l’émancipation de l’individu. Ce regard particulier porté sur la religion est légitime pour le Français de « souche », car l’avènement en France d’un nouvel ordre politico juridique et éthique issu de la révolution française renvoie d’emblée à une histoire douloureuse qui a vu s’affronter, après des siècles de rapport conflictuel entre Raison et Révélation, la « philosophie des Lumières » et la tradition religieuse catholique. La révolution de 1789 qui marque en France la « sortie de la Religion » a été vécue, et reconnue et célébrée chaque année, comme une victoire de la liberté sur l’arbitraire dogmatique et obscurantiste du catholicisme. Cette émancipation de la pensée, qui a traqué jusqu’aux résidus de l’ancienne métaphysique, a produit un mode d’intelligibilité du réel, de la société et de l’homme d’où est exclue toute référence à une extériorité de la raison. La transcendance et la tradition ne sont plus source de sens, critère de valeur, de normativité pour la vie de l’individu et de la communauté. La raison souveraine devient le centre exclusif de référence. Elle inaugure, pour ainsi dire, une nouvelle mise en forme et un sens de l’expérience humaine (la sécularisation), produit d’une expérience singulière, qui pose ipso facto sa production politique, juridique et éthique comme universelle et indépassable. Dès lors qu’est instauré ce rapport de domination de la raison sur la révélation, le bras de fer devient inévitable avec toute culture exogène à cette expérience européenne de la raison. L’universel s’étant définitivement et exclusivement inscrit en totalité dans l’expérience européenne du nouvel ordre politico éthique, l’adhésion inconditionnée à cet humanisme politico juridique, éthique et anthropologique devient un des signes du progrès et le passage obligé pour qui veut être moderne et entrer dans le concert des nations. L’universel entièrement résorbé dans cette histoire singulière trace du même coup pour l’humanité la voie, le chemin pour l’élaboration d’une civilisation de l’immanence qui marque ainsi la fin de l’histoire politique et éthique de l’humanité. L’homme, ce produit de l’évolution, a compris comme son ancêtre le singe que tout se passe au bas de l’arbre sur le sol ferme, foyer de la lumière de l’immanence, sol fertile où se réalisera le progrès scientifique et moral de l’humanité. Mais où mènent donc les chemins empruntés par les négateurs de la transcendance ?

Certaines des formes possibles que pouvaient revêtir cette civilisation de l’imposture se sont incarnées dans les expériences politiques des totalitarismes du XXe siècle en produisant les plus grandes barbaries de l’histoire humaine. L’histoire est là pour en témoigner. Une comptabilité macabre montrerait que les innombrables victimes des guerres napoléoniennes, des deux guerres mondiales, des guerres coloniales, les conflits nés de la guerre froide dépassent largement les victimes des guerres où les musulmans étaient des belligérants.

L’année 1989 marque avec l’effondrement du bloc soviétique, incarnation du mal absolu et creuset des idéologies athées et anti démocratiques, un nouvel ordre mondial. Le monde libre voit du même coup disparaître son ennemi déclaré. Or, il semble que cette situation inédite d’un horizon sans ennemi, où le mal n’est ni visible ni identifiable a déstabilisé non seulement les marchands d’armes, préoccupés par leur commerce juteux, mais également nos habitudes de penser. Pour retrouver nos repères, il était vital de localiser, nommer et désigner la nouvelle figure du mal. Or, depuis les attentats du 11 septembre 2001, et la menace terroriste, l’inquiétude et l’agitation ont gagné les esprits de bon nombre de nos concitoyens. Ainsi, un certain nombre de journalistes et d’intellectuels, relayés par les faiseurs d’opinions nous expliquent qu’aujourd’hui le mal, le complot politico-religieux est au cœur même de nos démocraties européennes. Des preuves pour vous en convaincre ? Il vous suffit de parcourir du regard les rayons des librairies ou les étales des marchands de journaux, qui pullulent d’écrits plus alarmistes les uns que les autres. Ils nous expliquent la menace et comment reconnaître ce nouvel ennemi du monde libre. L’Islam, nouvelle figure du mal, religion archaïque est présentée comme le nouveau totalitarisme du XXIe siècle.

Est-ce sur cet arrière plan idéologique que se pose aujourd’hui la question de l’intégration des citoyens français de confession musulmane ?

Pourtant la France côtoie l’islam et les musulmans depuis très longtemps. Son histoire coloniale est là pour en témoigner. Elle a crée des liens indélébiles où se mêlent des deux côtés de la Méditerranée des sentiments d’attraction/répulsion. L’implantation de la religion musulmane en France a été le fruit de vagues d’immigration successives qui répondaient toutes, soit à un besoin de grossir les troupes de l’armée française, soit à un besoin de main d’œuvre peu qualifiée destinée à effectuer des tâches dangereuses, difficiles et peu rémunérés. Au début du XXe siècle, la France ne comptait que quatre à cinq milles musulmans pour la plupart algériens. Ce sont ensuite les deux guerres mondiales qui vont entraîner l’arrivée massive de populations musulmanes d’Afrique du nord, d’Afrique sub-saharienne et de Turquie. Les premiers citoyens français de confession musulmane étaient envoyés aux premières lignes des champs de batailles pour défendre la République de la tyrannie des totalitarismes européens. D’autres, parfois les mêmes, étaient ouvriers sur les chantiers de la reconstruction, travaillant jusqu’à quinze heures par jour à rebâtir les ruines de l’après-guerre et participer ainsi à la reconstruction et à l’essor économique de notre pays. Ces hommes modestes, pour la plupart illettrée, las d’une vie de combat et de dur labeur, n’osaient revendiquer la construction de lieu de culte digne. Ils vivaient leur spiritualité dans l’ombre des foyers pour travailleurs immigrés ou dans les caves humides et obscures des cités. Ces citoyens français étaient confiants, et ne doutaient pas de la volonté politique de la République à faciliter leur intégration sociale et économique. Ils ne pouvaient imaginer que bien des générations après, on continuerait d’appeler leurs arrières petits enfants des enfants d’immigrés. Dans intégration, il y a le mot intègre qui suppose que dans le processus d’intégration - appropriation de la langue, des mœurs et des comportements sociaux du pays d’accueil - un individu ou un groupe peut conserver son intégrité, son authenticité. Il semble que l’Islam et les musulmans, contrairement à d’autres communautarismes -asiatique par exemple, pose problème.

Pourquoi la France, terre des droits de l’homme, de la tolérance, de l’ouverture et du dialogue, est-elle devenue depuis peu le théâtre d’autant d’agitation et de bruit autour du fait islamique, de son organisation et de sa visibilité au point que l’on parle aujourd’hui d’une France islamophobe ? Pourquoi l’affaire du voile ressurgit-elle en 2003, soit quatorze ans après l’avis du Conseil d’Etat ? Faut-il y voir un lien avec l’institutionnalisation de l’Islam de France (le CFCM), avec son inscription comme faite architecturale (la mosquée dans la cité) et avec l’expression d’une certaine esthétique vestimentaire ? Est-ce que toute cette agitation autour d’un morceau de tissus porté par quelques jeunes filles, est le symptôme d’un malaise conjoncturel, lié à l’actualité internationale et nationale et passera avec le temps ? ou bien est ce aussi un malaise plus profond, d’ordre structurel qui touche la société française dans sa profondeur historique et identitaire ? Autrement dit, est-ce que dans la reconnaissance officielle de l’Islam comme composante à part entière de l’identité française se joue quelque chose qui remet en chantier la représentation que se fait la conscience collective de sa propre identité - une certaine image de soi - qui provoque une résistance, un rejet de ce qui a toujours été perçu comme une menace, une altérité radicale ?

Si la reconnaissance officielle du fait islamique signifie qu’il existe bien un Islam français, alors est-ce que cela veut dire que la France, « fille aînée de l’Eglise » est devenue aussi une terre d’Islam ? Si on répond par l’affirmative, une telle reconnaissance n’implique t-elle pas une recomposition de l’image de soi, élaboré historiquement au moins depuis Clovis et Charlemagne et qui se poursuit aujourd’hui avec la construction de l’Europe ? Dans cette perspective, on voit ce qui pose problème et la question qui mérite d’être posée est : y -a t-il une part de risque et un prix à payer et si oui, pour qui et lequel ?

Or, la société française n’est pas une société figée, fossilisée, mais une société qui bouge. L’expérience politique de la démocratie prouve que la démocratie réalisée n’est jamais qu’un moment d’un mouvement démocratique qui est l’expression d’une idée, d’une valeur partagée par les musulmans : la vocation des hommes à prendre en charge leur destin tant individuel que collectif (condition de possibilité de l’exercice de la liberté et de la responsabilité humaine devant son Créateur). Ainsi, chaque génération de citoyens (et, ce, sans exclusive) est l’héritière d’une tradition qu’elle contribue à enrichir en scrutant les signes du nouveau, en se demandant ce qui advient avec la formation et le développement de la démocratie moderne multiculturelle et confessionnelle pour intégrer dans ce mouvement, démocratique et émancipateur qui ne s’arrête jamais, les nouvelles revendications, fussent-elles originaires d’autres traditions. Ce mouvement exprime et doit rappeler au politique l’impérieuse nécessité de prendre en compte la réalité du contexte social dans l’élaboration des dispositifs législatifs destinés à structurer le vivre ensemble sous peine de produire de nouvelles fractures sociales.

Peut-on imaginer dans notre société multiculturelle, comme le souligne Claude Lefort dans son livre « Essai sur le politique », « l’idée d’un espace public qui soit, en dépit de son hétérogénéité interne, parfaitement lisse, uniforme et homogène par l’application d’une action coercitive appliquée à ramener dans un même moule les divers comportements et croyances » et du même coup, assujettir les individus à la volonté d’un certain nombre de dangereux extrémistes laïcs ? Cette idée semble déconnectée de la réalité sociale.

Le Président Chirac a nommé une commission de sages, présidée par Monsieur Bernard Stasi, chargée de donner un avis sur la nécessité ou non d’une loi interdisant le port du foulard islamique à l’école et dans les lieux publics. Mais le manque de courage et l’hypocrisie conduit naturellement à parler de signes religieux, comme s’il avait fallu un siècle et la présence « salvatrice » du foulard pour s’apercevoir que la croix et la kipa agressent et posent eux aussi problème à l’école, dans les lieux publics et menacent la laïcité.

Et pourtant, dans son souci d’intégration de l’Islam en vertu du principe laïc d’un traitement égalitaire entre les cultes, la République française a formulé depuis longtemps le souhait de voir l’Islam de France se doter d’une instance représentative afin d’avoir des interlocuteurs officiels. Après plusieurs tentatives avortées, Monsieur Nicolas Sarkozy a mené l’affaire à son terme en contribuant activement à l’émergence en 2003 du Conseil français du Culte Musulman. Il est pour le moins curieux, pour ne pas dire incompréhensible, que les sages de la commission Stasi n’aient pas jugé utile d’entendre le Président du CFCM, Monsieur Dalil Boubakeur.

S’agit-il d’un simple oubli ? Difficile à croire !

S’agit-il de calcul politicien pour isoler Monsieur Sarkozy ?

Ecarter le Présidant du CFCM de la consultation dévoile non seulement le degré de sagesse de Monsieur Bernard Stasi mais également l’estime et la considération qu’il porte aux citoyens français de confession musulmane.

Monsieur Stasi ne peut pas ignorer la pluralité de signification possible qu’un même vêtement peut revêtir dans les différentes traditions religieuses et spirituelles. La sagesse implique, dans l’approche d’un texte sacré, une certaine capacité de détachement par rapport à ses propres déterminations culturelles afin de tenter modestement d’en saisir le sens. Notons que Monsieur Stasi est dans la confusion la plus totale car manifestement, il ne peut s’empêcher de transposer sa conception catholique du port du voile à la prescription coranique pourtant radicalement opposée à cette dernière. En effet, la différence entre les deux traditions religieuse est claire.

Voici ce que dit Paul de Tarse, dit saint Paul : « Tout homme qui prie ou prophétise la tête couverte fait affront à son chef. Mais toute femme qui prie ou prophétise la tête nue fait affront à son chef ; car c’est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu’elle se fasse tondre ! Mais si c’est une honte pour une femme d’être tondue ou rasée, qu’elle porte un voile ! L’homme, lui, ne doit pas se voiler la tête : il est l’image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l’homme. Car ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme. Et l’homme n’a pas été crée pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voila pourquoi la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance ... » (premier épître aux Corinthiens chap. 11, verset 4 à 10).

Voici ce qu’en dit le Saint CORAN : « Dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leurs voiles sur leurs poitrines et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères... » (Sourate 24 la Lumière, verset 31).

Cela se passe de commentaire ! Alors Monsieur Stasi pourquoi autant de mauvaise foi ? Quel est le véritable rôle de cette commission de sages ? S’agit-il simplement de produire des arguments à charges pour tenter de fonder et justifier une loi injuste et inacceptable ?

Votre rapport est un réquisitoire qui se contente d’énumérer certain type de comportements en se gardant bien de les étayer sur des chiffres, des statistiques pour mesurer réellement leur importance par rapport à la pratique religieuse de la majorité des citoyens français de confession musulmane. Cette légèreté, inadmissible à ce niveau de responsabilité, se justifie au regard des conclusions alarmistes qui laissent volontairement croire que certains comportements marginaux se généralisent.

Mais l’usurpation ne trompe personne et il apparaît clairement que sous le masque de la sagesse se dissimule mal le visage de la légèreté et du mensonge, et sous celui de Rapport se dévoile en réalité un Réquisitoire dont le seul but est de justifier une injustice.

Cette future loi qui n’osera pas dire son nom (anti-voile), à défaut de traiter la cause, traitera le symptôme non pas des filles voilées mais du malaise d’un certain nombre de français. Elle agira comme un antidépresseur sur nos concitoyens agités et apeurés. Puisse- t-elle au moins apaiser la conscience de la minorité tenante d’une laïcité dogmatique sclérosée et dépassée. Dépourvu d’un vrai fondement argumentatif, elle apparaîtra, quoiqu’on en dise, comme un argument d’autorité qui vient arbitrairement restreindre la liberté de manifester son authenticité. Au fond, cette affaire du voile en dit beaucoup plus sur le malaise et la fragilité de la société française que sur le besoin d’émancipation de ces jeunes filles françaises de confession musulmanes. Si le symptôme se cristallise sur l’école laïque et républicaine c’est en partie parce que cette institution traverse une crise profonde tant au niveau du statut de l’enfant dans le système éducatif, du rôle de l’enseignant, du contenu de l’enseignement, de la pédagogie et du rôle des parents. Ce lieu qui met en relation toutes les générations et en étroite coexistence toutes les réalités sociales a besoin d’un souffle nouveau, d’une vraie motivation mais certainement pas d’un bouc émissaire.

Le traitement médiatique de l’événement est trop souvent dicté par le seul impératif de la rentabilité et les médiads tiennent avec l’affaire du voile la poule aux œufs d’or. Tous les ingrédients sont là pour faire de l’audience. Il ne faut donc pas s’attendre à ce qu’ils relâchent la pression de sitôt. Ils comptent déjà les œufs dans le ... de la poule.

La vigilance et l’esprit critique sont les gages d’une liberté de penser de plus en plus menacée par les faiseurs d’opinions.

Et Allah est certes le plus savant.

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