Pourquoi jeûner ? (Partie 1)

Durant ce mois de ramadhan , nous publierons en 3 parties une réflexion sur le jeûne du Professeur Muhammad

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mercredi 6 novembre 2002

Pourquoi jeûner ? (Partie 1)

Toutes les civilisations anciennes, toutes les religions ont imposé à leurs fidèles quelques jours de jeûne par an. Pourquoi ? Etait-ce simple superstition, ou cette pratique comportait-elle une quelconque utilité ?

Nous vivons en un temps où chaque citoyen, riche ou pauvre, peut avoir accès à l’éducation. Nos gouvernements ne sont par ailleurs pas tenus à nous imposer la pratique de nos devoirs spirituels. C’est pourquoi il peut être de savoir si cet antique devoir du jeûne est encore dans l’intérêt de la société.

L’étude préliminaire et objective de ce sujet incombe d’autant plus aux musulmans que, non seulement la raison, mais encore le Coran, fondement même de l’Islam, le leur enjoint.

En effet, il n’est pas un seul des devoirs spirituels imposés par le Coran qui ne soit accompagné d’un appel à la réflexion, à la méditation, pour que l’homme puisse découvrir qu’il est dans son intérêt de l’accomplir. A maintes reprises, le Coran exhorte à ne pas suivre aveuglément les coutumes des ancêtres, mais à penser par soi-même, afin que l’homme soit, en toute justice, personnellement responsable de ses actes. L’être humain ne doit pas agir seulement par instinct comme les animaux, mais par décision personnelle comme il convient à un être à qui Dieu a donné la raison , à l’exclusion des autres créatures.

L’homme ne doit pas non plus plus se laisser berner par des mystifications qui isolent la raison de la religion, ni croire pour croire, sans conviction réelle.

Certes, les tempéraments diffèrent, et tous les individus n’ont pas les mêmes aspirations. Il sera par exemple raisonnable, du point de vue de tout un chacun, que celui qui entreprend quelque chose s’assure d’en obtenir une réussite matérielle.

Un pieux ermite, par contre, ne cherche que les avantages spirituels et le salut de l’au-delà, renonçant aux gains matériels sans y être contraint par quoi que ce soit. Dans l’une et l’autre de ces deux catégories, il y a très peu de gens qui poussent les choses à l’extrême. La très grande majorité des êtres humains aspire au bonheur dans l’au-delà aussi bien que sur terre.

A ce double point de vue, l’Islam se signale par la manière dont il pourvoit aux besoins des hommes, et le Coran (II,20) loue ceux qui s’adressent à Dieu dans leurs prières en ces termes : “Donne-nous belle part ici-bas, belle part aussi dans l’au-delà”, car c’est là l’idéal que cherche à inculquer l’Islam.

Comme le jeûne est imposé par le Coran même, n’est-ce pas aux Musulmans de chercher à découvrir le bien que cette institution leur procure dans ce monde et dansl’autre ?

L’homme étant à la fois corps et esprit, la poursuite exclusive des bienfaits pour une seule de ces composantes se fera au détriment de l’autre, et détruira l’équilibre de l’individu. L’intérêt véritable de l’homme exige l’harmonie entre le corps et l’âme, ainsi que leur heureuse coordination.

Si nous n’œuvrons qu’en faveur de l’esprit, nous deviendrons anges et même au-delà. Or, Dieu a déjà créé les anges et n’a pas besoin d’en augmenter le nombre.

De même, si nous dépensons toute notre énergie en faveur du bien-être matériel et de l’intérêt égoïste, nous deviendrons des bêtes, des diables, et même pire. Or, Dieu a déjà créé des êtres de ce genre, et, devenant bêtes ou diables, nous allons à l’encontre de l’intention divine qui présida à la création des êtres doués du pouvoir d’accomplir des œuvres, tant spirituelles que matérielles, et doués de raison pour distinguer le bien du mal.

Que l’homme s’efforce donc de développer et de coordonner tous les talents que Dieu lui a donnés !

Avant de tenter de pénétrer les fondements du jeûne, écoutons les termes précis dans lesquels le Coran promulgue ce décret :

Le jeûne et le Coran

Voici ce que dit le Coran à propos du jeûne :

“Hô, les Croyants ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous— peut-être seriez-vous pieux ! — pendant des jours comptés. Donc, quiconque d’entre vous est malade, ou en voyage, alors, qu’il compte d’autres jours. Mais pour ceux qui pourraient le supporter, il y a une rançon : la nourriture d’un pauvre. Et si quelqu’un fait plus, c’est bien pour lui : mais il est mieux pour vous de jeûner, si vous saviez !

C’est dans le moins de Ramadân qu’on a fait descendre le Coran comme Guidée pour les gens et en preuves de Guidée et discernement. Donc quiconque d’entre vous est présent à ce mois, qu’il le jeûne ! Et quiconque est malade ou en voyage, alors qu’il compte d’autre jours ; —Dieu veut pour vous la facilité. Il ne veut pas pour vous la difficulté, mais que vous en accomplissiez bien le nombre, et proclamiez la grandeur de Dieu pour ce qu’il vous a guidés.

Peut-être seriez-vous reconnaissants !” (II : 183-5).

Au début de ce passage, il est dit que d’autres religions ordonnent aussi le jeûne. Voyons donc ce qu’elles enseignent à cet égard. Une comparaison avec l’Islam ne sera pas dépourvue d’intérêt.

Le jeûne dans les autres religions

L’Islam se considère comme religion révélée de tous temps à l’Humanité par l’intermédiaire des prophètes successifs, venus raviver la Vérité Eternelle et la purifier des apports ultérieurs, étrangers à l’enseignement de chaque Envoyé chargé, par mission divine, de guider son peuple.

Sabéisme : en l’honneur de la Lune, les Sabéens de Harrân observaient un jeûne de trente jours, ne mangeant ni ne buvant de l’aube au coucher du soleil ( cf. Encylopedia of Religion and Ethics, vol. 5, p.764, s.v. “Harrân”, citant Chwolson, Die Ssabier und der Ssabismus, II, 711, 226).

Abraham, Hanif (1), de bienheureuse mémoire, fut envoyé comme Prophète auprès des Sabéens de l’Irak.

A l’encontre de la tradition païenne, le Coran (XLI:37), lui, interdit d’adorer le Soleil ou la Lune. Mais, confirmant la restauration du Hanifisme, ou religion véridique du Prophète Abraham, il prescrit à ses fidèles un mois de jeûne.

Judaïsme : Les Israélites jeûnent un jour par an, le Yom Kippour, le 10 de Tichri, le 1er jour de leur calendrier, 24 heures durant, d’un coucher de soleil l’autre. Au cours de la prière qu’ils récitent, le Yom Kippour, ils disent : “Grâce à Ta Sollicitude infinie, O Eternel, tu nous a donné le Kippour pour la rémission de toutes nos fautes et as appelé cette fête sainte solennité, en souvenir de la sortie d’Egypte” (cf. Rituel de prière pour tous les jours de l’année, traduit par le Grand Rabbin S. Debré, 1932, p 679-681).

Les plus pieux parmi les juifs jeûnent les lundis de chaque semaine, en souvenir, expliquent-ils, de Moïse, de mémoire bénie, qui est monté sur le Mont Sinaï un jeudi, et en est redescendu 40 jours après, un lundi, muni des Table de la Loi (Encyclopedia Of Religion and Ethics, v. p. 765).

Les plus pieux parmi les juifs jeûnes les lundis et jeudis de chaque semaine, en souvenir, expliquent-ils, de Moïse, de mémoire bénie, qui est monté sur le Mont Sinaï un jeudi, et redescendu 40 jours après, un lundi, muni des Tables de la loi (Encyclopidia Of Religion and Ethics, v.p. 765).

Rappelons en passant qu’avant l’Islam, les Mecquois jeûnaient le âchoura (le 10 de Muharram, le 1er mois de leur calendrier) et qu’avant sa prédication de l’Islam, le Prophète jeûnait également ce jour. Il continua quand il arriva à Médine et ordonna d’en faire autant. Mais quand le jeûne de Ramadân fut prescrit, il abandonna celui de âchoura. Jeûna alors ce jour-là qui voulut, et s’en abstint qui voulut”.

(cf. Bukhâri 30/69/3).

Les Mecquois n’étant pas juifs, il est invraisemblable d’imaginer que ce jeûne ait été pratiqué sous une quelque influence juive. Peut-être y a-t il une origine commune plus ancienne, remontant aux Prophètes Abraham, ou même Noé. D’ailleurs, ce jeûne des Mecquois préislamiques ne durait pas 24 heures, contrairement à celui des juifs.

En passant, on constatera que ce jeûne de âchoura, antérieur à la révélation islamique, n’a par conséquent aucun rapport avec le martyre de l’Imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué ce jour-là sur le champ de bataille, et ce, contrairement théories ch’ites.

Christianisme : Jésus, de mémoire bénie, jeûnait ( peut-être à la faàon juive) et a recommandé de l’imiter, mais sans préciser l’époque ni la durée de ce jeûne.

Les premiers chrétiens ont pensé à son célèbre jeûne de 40jours dans le désert, et le carême fut consacré à l’abstience et à la pénitence, en souvenir du Christ. Mais cette pratique n’était pas uniforme. Avant 439, les chrétiens de Rome jeûnaient pendant trois semaines, et ceux d’Alexandrie pendant sept semaines, avec cette particularité que les samedis et les dimanches n’étaient pas jeûnés, sauf le samedi saint. Cela faisait 36 jours en tout (cf. La Grande Encyclopédie, s.v. Carême).

On pensait que ces 36 jours représentaient la 10e partie d’une année complète. De même qu’on payait, à titre d’impôt religieux, la dîme (10e partie) sur les biens, on la payait sur les aliments et les boissons.

Or, rappelons en passant que l’année chrétienne (année solaire) comprend toujours plus de 360 jours. Considérer 36 jours de jeûne comme le 10e de l’année est donc un compte fictif.

Je ne sais quand les chrétiens d’Alexandrie ont pensé aux 36 jours, à l’encontre de la pratique de Rome, mais il convient de mentionner quelques paroles du Prophète de l’Islam : “Il y a impôt sur chaque chose, sur le corps étant le jeûne” (cf. Ibn Mâhah nº 1745). Et encore : “Quiconque jeûne tout le mois de Ramadhan et y ajoute encore 6 jours dans le mois suivant, Chawwâl, c’est comme s’il jeûnait toute une année.” (cf. Ibn Mâjah n 1715). Le Coran (VI, 160) a bien dit : “Quiconque viendra avec un bien, à lui alors dix autant”. Le mois lunaire (isalamique) compte de 29 à 30 jours, et l’année lunaire 355 jours (1) en chiffres ronds. Si on jeûne pendant une année 29j + 6j = 35j et une autre année 30j + 6j = 36j, ces jours, multipliés par dix, donneront alternativement 350 j et 360 j, soit une moyenne de 355 j, c’est-à-dire le nombre de jours de l’année.

Une autre méthode de calcul est suivante : 1 mois = 10 mois (puisque recomposé à 10 fois sa valeur) ; 6 jours = 60 jours = 2 mois ; 10 mois + 2 mois = 12 mois (nombre de mois de léannée entière).

Le jeûne n’incombait aux chrétiens qu’à l’âge de 21 ans. A la fin du 4e siècle, le jeûne pouvait être rompu aussitôt après la 9e heure (depuis le lever du soleil) c’est-à-dire 3 heures de l’après-midi, “moment où Jésus expira” (La Grande Encyclopédie, s.v. Carême). “Un capitulaire de Charlemagne portait peine de mort contre les infractions à la loi du Carême” (Idid).

Chez les Indiens Peaux-Rouges de l’Amérique : au méxique, les chefs religieux jeûnent 160 jours (cf. La Grande Encyclopédie, s.v. le jeûne).

Dans certaines religions, le jeûne était prescrit au printemps afin de diminuer les viols, très fréquents à cette époque.

Rappelons au passage cette citation du Saint Prophète Mohammad : “O jeunes gens, celui d’entre vous qui est capable d’entrer en ménagée doit se marier ; quant à celui qui n’en a pas les moyens, qu’il jeûne, le jeûne lui est calmant” (Bukhâri, 67/2).

Hindouisme : les brahmanistes de l’Inde jeûnent religieusement lors des jours qu’ils considèrent comme importants : à l’anniversaire des fondateurs de leur religion, aux éclipses de lune ou de soleil... Ils s’abstiennent de s’alimenter jusqu’à 3 heures de l’après-midi. D’aucuns se contentent de modifier leurs habitudes : ils prennent du lait au lieu de pain.

Bouddisme : on peut dire que c’est l’hindouisme réformé. Seuls les lamas (moines) jeûnent chez eux parfois, jamais les masses. Ce rapide tour d’horizon suffit à démontrer le bien-fondé de la déclaration du Saint Coran : “Hô, les Crayants ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, peut-être seriez-vous pieux ! — pendant des jours comptés...”. Le jeûne existe donc bien aussi, dans les religions hindoue, bouddhiste et autres, mais nulle part il n’est observé comme il l’est chez les musulmans. Un autre trait curieux dans ce verset prescrivant le jeûne, et qui attire notre attention, c’est son ton d’imprécision apparente : “Peut-être seriez-vous pieux... et peut-être seriez-vous reconnaissants”. Pourquoi cette hésitation ? Il y a là une particularité du style coranique que l’on retrouve à maintes et maintes reprises.

Il en découle au moins deux idées :

  • tout d’abord, la Toute-Puissance absolue de Dieu : en effet, Dieu peut faire ce qu’Il veut sans contrainte, et malgré le culte que nous lui rendons, Il n’est pas tenu de nous accorder ce que nous souhaiterons,
  • en second lieu, le libre arbitre de l’homme : Dieu, à travers le Coran, nous dispense Son Enseignement, mais il dépend de nous d’apprendre ou de ne pas apprendre.

L’argument contenu dans le verset relatif aux effets du jeûne peut inspirer la crainte de Dieu aux uns, tandis que les autres persévéreront dans leur obstination.

(A suivre)

 

(1) Hanîf : en arabe, “celui qui s’écarte” (c’est-à-dire des religions erronées) ; par extension : monothéiste.

(2) Le mois lunaire n’a pas toujours la même durée et, selon l’Observatoire de Paris, la lunaison dure 29 jours, plus de 6 à 20 jour suivant. La moyenne étant  : 29,530588 jours. Donc l’année lunaire aura en moyenne 354,367056 jour. Mais il n’ y a pas de périodicité : il faut calculer pour chaque mois. On calcule, non pas selon la durée de lunaison, mais à partir de la vision de la nouvelle lune, tantôt en 29 jours, tantôt en 30 jours, ce qui absorbe les fractions. Et il y a parfois plusieurs mois consécutifs de 29 jours, et aussi plusieurs mois consécutifs de 30 jours.

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Décédé le 17 décembre 2002, à l’age de 95 ans, Mohammed Hamidullah est une éminente figure intellectuelle de l’Islam de France, auteur de plusieurs ouvrages, dont une traduction du Coran qui demeure une référence.

Quelques ouvrages de cet auteur :

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