Pour une Fraternité durable

Difficile de ne pas avoir, à l’heure actuelle, une opinion sur la question du voile « islamique » et pl

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samedi 28 février 2004

Difficile de ne pas avoir, à l’heure actuelle, une opinion sur la question du voile « islamique » et plus largement, sur l’Islam.

Des semaines de débats passionnés qui ont fait de cette question (d’autres parlent de « problème ») le sujet principal de la France comme s’il s’agissait de remettre en cause l’existence du modèle « républicain » français, de ses valeurs, voire sa pérennité.

Avant les questions d’écologie qui menacent l’écosystème de la planète, de l’écart économique de plus en plus abyssal entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud, du calvaire que vivent certaines populations soumises à de véritables génocides, loin des préoccupations du sur-chômage d’une partie grandissante des français, des cris toujours plus retentissants de l’abbé Pierre concernant les sans-abri et les mal logés… la France et son gouvernement ont fait le choix de s’attaquer ouvertement aux tenues des femmes musulmanes qui ont choisi, en âme et conscience, de porter le hijab, prescription divine.

Loin de s’en tenir aux frontières nationales, cette question a pris une dimension internationale, de la Suède au Sénégal, des États Unis à la Malaisie, la quasi-totalité des pays musulmans et occidentaux ont condamné cette attitude parfois jusqu’à choquer l’opinion des pays en question. Longtemps symbole des Droits de l’homme, la France qui a suscité l’admiration et la fascination des peuples épris de liberté est entrain de ternir son image de marque et d’obscurcir son héritage des Lumières par une loi liberticide.

Mais comment en est-on arrivé là ? Que s’est-il passé dans la tête des responsables nationaux et des hommes politiques ?

Au surlendemain des attentats de septembre 2001, on pouvait s’attendre à une déferlante islamophobe, instrumentalisée par les forces du « Bien » contre les forces du « Mal » dans une dynamique de croisade politico-économico-religieuse.

En France, l’ensemble de la population s’est trouvée choquée et prise d’un sentiment d’insécurité soudain (et légitime) toujours dans une vision binaire et manichéenne contre les terroristes islamistes mais malheureusement, et trop souvent, avec un raccourci rapide de faire de chaque musulman un terroriste potentiel.

L’espoir qui a fait naître, au lendemain de la victoire de la Coupe du monde de football 98, la volonté de connaître l’Autre, d’appréhender la culture de l’Autre comme une richesse s’est transformé en méfiance et suspicion. La composition multiculturelle de cette équipe qui avait (re)lancé l’idée d’un vivre (et surtout d’un réussir) ensemble a laissé place à la crispation, au déni de faciès et souvent, à l’insulte d’une partie de la population française.

L’Etat, neutre et garant de la cohésion nationale, se livre lui-même à des interprétations douteuses du Coran, en oubliant les principes de laïcité : séparation de l’Église et de l’Etat.

La classe politique qui, au lieu de tempérer les peurs et les tensions, maintient une sorte d’incompréhension à l’égard des musulmans n’hésitant pas à parler de loi de concorde nationale, comme si les musulmans devaient se sentir exclus de cette concorde.

Les médias, toujours à la recherche d’événementiel et de sensationnel, entreprennent un jeu très dangereux de diabolisation et de disqualification d’une communauté entière. Les débats tronqués, orientés par avance, dans un pur déséquilibre des opinions ont pullulé comme des champignons de même saison. La circulation circulaire de l’information que Bourdieu a maintes fois dénoncé a tué le vrai journalisme d’investigation, neutre et objectif. Les journalistes n’hésitent plus à donner leurs opinions (donc subjectifs), au travers des reportages, au mépris de la déontologie.

On en appelle aux fast thinkers (penseurs rapides), spécialistes des rédactions de même vitesse et de connivence à peine « voilée », que ce même Bourdieu avait décrit pour parler des Finkielkraut et autre BHL.

La part de musulmans « qui ne posent pas de problème » (comme si l’on parlait d’une population en fonction du degré de problème) étant proche de 90% selon les spécialistes, la proportion des reportages télévisés tend à s’inverser en ce qui concerne la réalité de l’Islam en France.

Des termes, pleins de connotations négatives, font aujourd’hui référence : on ne parle plus de communauté musulmane mais communautarisme islamique. Il serait temps de dire que la quasi totalité des enfants musulmans poursuivent leurs études à l’école publique et laïque, gage d’intégration et d’adhésion à des valeurs communes, et non pas dans des écoles privées, synonyme malgré tout d’un enfermement communautaire.

Loin de nier une certaine réalité de cette communauté, il faut remettre les choses à leur place et à leur juste mesure. Condamner la violence d’une population à travers le prisme de son identité religieuse, sans interroger les réalités socio-économiques qu’elle rencontre, est non seulement une erreur de jugement et d’analyse, mais plus, s’apparente à un délit d’opinion dont l’objectif est la disqualification sociale.

A croire certains, le sarrasin est de retour. Ce sarrasin (de l’arabe Charaquiine -les gens venus de l’Orient- et non pas Saraquiine -les voleurs- comme les orientalistes ont voulu nous le faire croire), connu de tous les élèves de classe de seconde, décrit dans la première œuvre littéraire épique La chanson de Roland, attendrait sa vengeance…

L’Islam n’a cessé depuis son existence d’alimenter des fantasmes et des peurs au travers des auteurs et des siècles.

Même si l’on a pu lire d’éminentes personnalités de l’histoire admirer l’Islam ou son prophète, force est de constater que l’histoire française s’est nourrie d’une animosité, voire d’une haine de la religion islamique au fil du temps.

Dès lors, on pourrait se poser la question des positions françaises actuelles vis-à-vis de l’Islam comme résultantes d’une vieille islamophobie latente agitée par la présence de plus en plus visible de l’Islam en France dans une époque post-coloniale.

Au delà des hypothèses, et dans le contexte actuel, l’énergie dépensée par nos élites n’aurait rien de condamnable si elle ne révélait leur fâcheuse tendance à appréhender les questions de société en partant principalement de la réglementation et fort peu des valeurs communes et du sens de que l’on donne au « vivre ensemble ». L’interdiction est toujours un échec et la Fraternité, qui doit réunir tous les enfants de la République, semble laisser place à l’individualisme. Or, il est difficile de penser que des relations durables de tolérance et de respect puissent s’établir dans un pays où l’individualisme s’impose comme seule perspective d’épanouissement des personnes. Une vision où la différence est suspectée, où prise de position divergente est tout de suite caricaturée et discréditée, présage une société uniforme, noyée dans un consensualisme hypocrite, niant les réalités sociales et culturelles qui forment les individus de son ensemble.

D’ailleurs, si un nombre croissant de personnes se tourne vers un repli communautaire de culte, d’idéologie ou de bande, c’est parce que la République n’offre plus de projet fédérateur qu’ils attendent, la chute de l’Etat-Providence assurant de plus en plus difficilement son rôle d’unificateur nationale.

C’est pourquoi la promotion de la Fraternité, au sens large et républicain, peut aujourd’hui donner à la laïcité la place qu’elle aurait dû prendre, au delà des acceptions que certains ont bien voulu lui « imposer ».

Les manifestations du 14 février dernier sont un premier pas pour dire « non » à la fracture communautaire et sociale, aux jugements hâtifs et aux évidences de comptoir que toutes science humaine rebute, à l’exclusion d’une partie de la population que la loi malheureusement promeut et dont les conséquences sont encore insoupçonnées.

Au contraire, ces manifestations ont démontré une richesse française de cultures et d’opinions unies par une conviction commune : le vivre ensemble est possible, à condition que chacun y mette de sa fraternité. Le chemin n’est finalement pas très long…à condition qu’on le veuille.

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Auteur : Djamel Mahiaoui

Chercheur en sciences humaines Université Paul Valéry, Montpellier

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