Mercredi 23 mai 2012
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Pour le Malien

Une vie = une vie

Il n’a pour nous ni nom, ni visage, ni femme ni enfants, ni frères ni sœurs, ni père ni mère, ni ami-e-s en deuil. Les premières dépêches l’ont appelé « un Malien », les suivantes l’ont appelé « le Malien ». Certains journalistes l’ont ensuite appelé, encore plus salement, « le forcené », parce que son « gabarit » – seule information à laquelle nous avons eu droit – était « impressionnant », dixit la sacro-sainte « source policière », et parce qu’avec un marteau il avait « blessé légèrement » quatre policiers qui tentaient, à coups de gaz et de décharges électriques, de le « neutraliser » – c’est comme ça qu’on parle dans la France de 2010.

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Il n’a pour nous ni nom, ni visage, ni femme ni enfants, ni frères ni sœurs, ni père ni mère, ni ami-e-s en deuil. Les premières dépêches l’ont appelé « un Malien », les suivantes l’ont appelé « le Malien ». Certains journalistes l’ont ensuite appelé, encore plus salement, « le forcené », parce que son « gabarit » – seule information à laquelle nous avons eu droit – était « impressionnant », dixit la sacro-sainte « source policière », et parce qu’avec un marteau il avait « blessé légèrement » quatre policiers qui tentaient, à coups de gaz et de décharges électriques, de le « neutraliser » – c’est comme ça qu’on parle dans la France de 2010.

Le Malien, comme nous devons l’appeler, comme il a été décidé que nous devions l’appeler, est mort le mardi 30 novembre 2010 à l’âge de 38 ans, « à la suite d’une interpellation policière ». Plus précisément, on nous dit que la police cherchait à l’interpeller, au départ, pour une altercation avec un voisin, puis qu’il s’est avéré, circonstance aggravante, être un sans-papiers sous le coup d’un « arrêté de reconduite à la frontière ».

Le « forcené » risquait donc, tout bonnement, l’expulsion forcée – et par conséquent, en voulant à tout prix échapper à la police, et en n’hésitant pas pour cela à blesser légèrement quatre policiers, il n’a eu qu’une réaction parfaitement humaine et compréhensible, que chacun-e d’entre nous aurions pu avoir à sa place.

Cela, personne ne l’a souligné, ni dans les brèves dépêches qui ont « couvert l’événement », ni dans les quelques « réactions politiques » que ledit événement a suscitées. Trois jours ont passé et le débat est clos. Le Malien est aux oubliettes. Tout au plus une partie de la gauche – grosso modo celle qui est à la gauche du Parti socialiste – demande une enquête, voire un moratoire, sur les effets du « taser », dont les décharges de 50000 volts sont peut-être bien pour quelque chose dans la mort brutale d’un homme qu’on nous décrit par ailleurs comme robuste. Fidèles à une longue tradition, les syndicats policiers plaident sans le moindre fondement la « légitime défense » tandis que les plus hautes autorités de l’État – en la personne du ministre Brice Hortefeux – couvrent l’homicide en nous expliquant qu’il n’y avait pas d’alternative, sinon « les armes à feu ».

Quant à la Justice, par la voix du procureur chargé de l’enquête, elle nous dit prudemment qu’aucune « conclusion définitive » ne peut être tirée quant à l’origine du décès, même si l’autopsie tend à privilégier l’hypothèse d’une mort par « asphyxie », liée à l’absorption massive de gaz lacrymogènes et attestée par des traces de sang dans les poumons du défunt.

L’événement ne pose en somme pas d’autre question que celle, purement technique, des modalités les plus adéquates d’une mise à mort : vaut-il mieux gazer, électrocuter ou simplement abattre, à l’ancienne, ces « Maliens forcenés » qui vont jusqu’à « blesser légèrement » des policiers pour échapper à une expulsion ?

La question qui n’est pas posée, même par celles et ceux qui ont raison d’appeler à l’arrêt de l’usage des « tasers », est celle beaucoup plus vaste, profonde et ancienne, de la violence policière, plus précisément du permis de tuer hors légitime défense dont bénéficient de facto les policiers, du permis de tuer une certaine population en tout cas , et des politiques étatiques qui rendent ces homicides non seulement possibles, mais plus que cela : nécessaires [1].

Il est évident en effet que le taser est une invention abjecte, et il est peu douteux, même s’il s’avérait que c’est l’asphyxie qui au final « a entraîné la mort », que l’usage dudit taser n’a rien arrangé, mais ce n’est pas la première fois que la police, avec ou sans armes, tue un sans-papiers, un immigré ou un « jeune de cité », en essayant de le « neutraliser ». Et si ces mises à mort engagent la responsabilité individuelle de chaque agent qui accepte d’honorer à ce prix les missions qu’on lui confie, elles engagent aussi, et il serait bon d’en parler, les ministres qui conçoivent lesdites missions et font, du « chiffre » en général et en particulier de l’« objectif chiffré » de « 25000 reconduites à la frontières par an », un impératif catégorique au regard duquel la vie humaine – ou en tout cas malienne – ne vaut pas grand chose.

Si tel n’était pas le cas, si une vie malienne valait une vie bien française et bien blanche, il serait évident pour tout le monde que, face à un sans-papiers fuyant une expulsion – autrement dit : un homme désarmé ne mettant en danger la vie de personne – l’alternative aux décharges électriques de 50000 volts n’est ni l’arme à feu, ni l’asphyxie par le gaz, ni (comme ce fut le cas pour d’autres « bavures ») l’étranglement Il serait évident qu’en ces circonstances, des « gardiens de la paix » dignes de ce nom, dans une « démocratie » digne de ce nom, n’ont rien de mieux à faire que de le laisser s’enfuir.

Si cet « abandon », cette « abdication », ce « laxisme » vous choque, s’il vous indispose plus que la possibilité – maintes fois actualisée – d’une mort d’homme, c’est bel et bien que la chasse aux sans-papiers est devenue un impératif catégorique, une fin qui justifie tous les moyens, et que cette mort d’homme ne vaut pas d’autres morts d’homme – ou, pour le dire autrement, que cet homme ne vaut pas d’autres hommes, ne vaut pas non plus le chien ou le chat dont la mort nous désole, ne vaut en fait à peu près rien.

Ces mots offensent, je le sais d’expérience. Comme je sais d’expérience, même si j’ai beaucoup de mal à le comprendre, que même à gauche j’offense beaucoup de monde si je conclus qu’il y a un racisme d’État et que ce racisme est meurtrier, et si je précise que la police exécute, que l’État commandite et qu’il y a trois jours, un homme a été tué soit par gazage soit par électrocution, soit les deux. Ces mots tellement « excessifs » et « inacceptables » vont indigner, scandaliser, révolter des gens que n’a pas vraiment indignés, scandalisés, révoltés la mort « du Malien », et qui n’ont pas jugé « inacceptables » les mots « neutraliser », « forcené » ou « légitime défense », et cette hiérarchie des indignations résume à elle seule la barbarie dans laquelle s’enfoncent nos pays « civilisés ».

De cette mise à mort barbare tout juste déplorée le mardi 30 novembre à 20H20 et oubliée dès le lendemain, il importe donc de se souvenir. Il importe de rappeler que ce n’est pas d’un « forcené malien » qu’il s’agit mais d’un homme, qui n’était pas que malien et qui n’était pas du tout « un forcené ». Qu’il n’a pas été « neutralisé » mais tué. Qu’il n’est pas « mort d’asphyxie » mais a été gazé et électrocuté. Que le coupable ne se nomme ni « Pas de chance » ni « Taser » mais Police nationale, Hortefeux, Sarkozy, et surtout « Maîtrise des flux migratoires ». Que sont en cause non seulement « 50000 volts » mais aussi « 25000 reconduites à la frontière ». Que ce n’est pas un « fait divers » mais une affaire d’État.

Il faudra du temps et des luttes pour imposer ces mots, rétablir cette vérité, rendre justice. Dans l’immédiat, que repose en paix le Malien sans nom et sans visage, et à ses parents et ami-e-s sans existence médiatique, toutes nos condoléances.

PS : Dernière minute : nous venons d’apprendre grâce à l’AME (Association Malienne des Expulsés) et à un article du quotidien malien Le Républicain que nous devons cette information [1], que « le Malien » se nommait Mahamadou Maréga.

C’est donc à un individu singulier dont nous savons maintenant qu’il se prénommait Mahamadou que rendra hommage un rassemblement le 8 décembre 2010 à 13H00 devant la préfecture de Nanterre.

Dédiée au Malien : La chasse est ouverte, par le MAP.

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Commentaires

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Comme toujours , pour décrire une situation , Monsieur Pierre Tévanian trouve : le verbe fort , les mots justes et pénétrants qui secouent en nous ces sentiments d’indignations endormis au fond de chacun de nous ! on ne peut , à la lecture de ce texte émouvant , ne pas se sentir coupable de ne rien faire ! Désarmés et impuissants pour changer les choses . Ces choses que nous ne voulons pas voir , mais qui nous dérangent et choquent quand elles nous explosent en pleine figure ! A part prier sur lui ; que faire ? Alors prions . Merci Monsieur Tévanian pour ce texte émouvant !

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Je ne suis pas dans le secret de l’instruction, mais je trouve que cet article va un peu vite dans son interprétation et un peu loin dans ses conclusions.

J’encourage l’auteur à accompagner les forces de police dans leurs actions de maintien de l’ordre. Je connais deux journalistes qui l’ont fait avec la BAC, et leurs jugements s’en trouvent un peu moins hâtifs et un peu plus prudents.

Les bavures existent, c’est une évidence. Elles sont toutes condamnables et redevables de sanctions à un degré que la justice doit établir.

Mais sur un autre plan, imaginez la vie de ces hommes et de ces femmes qui pour un salaire de fonctionnaire se retrouvent de plus en plus confrontés à des dangers potentiels sans commune mesure avec ceux qui existaient il y a 10 ou 20 ans, et souvent avec un délai de réflexion qui est quasiment nul. L’hypothèse de se faire tirer dessus avec des armes de guerre n’est plus improbable et doit être intégrée dans les procédures d’actions de maintien de l’ordre.

On se rapproche inexorablement de ce qui nous stupéfiait il y a quelques années aux USA où les armes sont foison, et où la délinquance peut être ultra violente.

La mode en ce moment est d’écraser les policiers et les gendarmes dans les contrôles. Vous le vivriez comment si vous étiez dans la situation de ces fonctionnaires ?

Encore une fois, je ne connais rien de plus que ce que la presse a écrit sur le drame de ce malien, et donc mon propos n’est pas de défendre telle ou telle thèse. Il est simplement de ne pas extrapoler sur ce qui est, ou peut-être n’est pas, une bavure à l’ensemble de l’action des forces du maintien de l’ordre.

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Cet article est trés émouvant...il traduit l’horreur et l’effroi qui se cachent derrière des chiffres, des quotas et des objectifs qui n’ont pour but que de rassurer et de capter les voix de l’extrême droite.

Bien triste République, qui pour masquer son impuissance à protéger économiquement son peuple, lui jette de la poudre au yeux en lui désignant le bouc emissaire responsable surement du chomage, de la crise, de la rapacité des banques, des augmentations des prix, des cadeaux fait aux riches, d’une médecine à deux vitesses et d’une justice à levier variable !

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et bien j’ai envie de dire qu’il est tout aussi naturel, de la part des policiers, de se défendre quand on est aux proies avec un type costaud et très motivé !!
N’auriez vous pas fait usage de votre taser dans un pareil cas ?

Vous me faites marrer à toujours avoir cette vision bipolaire du monde, avec les méchants d’un côté, et les gentils de l’autre

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"Les bavures existent, c’est une évidence" oui en effet, les bavures existent surtout vis à vis de certains c’est une évidence !

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Bob
"et bien j’ai envie de dire qu’il est tout aussi naturel, de la part des policiers, de se défendre quand on est aux proies avec un type costaud et très motivé !! N’auriez vous pas fait usage de votre taser dans un pareil cas ?

Vous me faites marrer à toujours avoir cette vision bipolaire du monde, avec les méchants d’un côté, et les gentils de l’autre"
mon cher Bob, l’auteur voulait juste rendre son humanité à un être mort d’une manière violente, personne n’accuse la police de violence, mais juste dire que ils donnent une version que l’enquête doit affirmée ou pas et souvent dans pareil cas on apprend que la version initiale est bidon !

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Oui Bob :

"Vous me faites marrer à toujours avoir cette vision bipolaire du monde, avec les méchants d’un côté, et les gentils de l’autre"

Oui vous avez raison Bob, vous vous n’avez pas une vision bipolaire du monde, n’est ce pas ?

Vous, vous mettez les sans papiers dans le méchants et la police dans les gentils !

C’est sûrement ce qui vous différencie de ceux qui ont une vision bipolaire du monde ?

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Un homme est mort,paix a son âme.Nous ne savons rien de cette affaire,sauf que le propriétaire un Sénégalais a fait appel a la police car son locataire un Malien était très violent quand le proprio est venu pour encaisser le loyer.Nous n’avons que des bribes d’informations sur l’attitude des uns et des autres.Le taser
est une arme non létale,donc un progrès par rapport a un revolver.Mais certains qui ont le coeur fragile peuvent y passer.
Toutes les supputations de cet article ne sont là que pour étayer une idéologie de la victimisation.

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A Mokthar :

"Toutes les supputations de cet article ne sont là que pour étayer une idéologie de la victimisation."

Je vois que vous êtes toujours dans le même registre d’argumentation.

Votre petite phrase de conclusion traduit à elle seule votre mépris par rapport à cette victime et dénote quelque peu avec votre introduction "Un homme est mort,paix a son âme" !

Qui a dit que les écrits échappés à leurs auteurs ?

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J’ai été aussi choquée que Pierre Tevanian lorsque pour la première fois cette affaire a évoquée et que tout au long des journaux télévisés il n’a été question que d’un" Malien".

Cette deshumanisation qui consiste à désigner un être humain par un mot sans aucune épaisseur exactement comme on aurait dit un chat, une pomme ou un acacia est assez révoltante.

Cet homme mort dans la violence et la souffrance se résume à ces deux syllabes qui ne donnent aucune idée de sa vie, sa famille, ses difficultés, ses projets. Le mot "Malien" lui tient lieu de nom, de métier, d’appartenance sociale , religieuse etc.

Et il se trouve, sur ce site où toute la compassion du monde aurait dû s’exprimer , des Bob, des Mark et des tartempions pour venir déverser leur venin. Laissez-nous pleurer notre frère et allez vaquer à vos affaires.

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Bravo et merci pour cet article. Moktar ce qui est excessif ce ne sont pas les propos de PT mais l’arrogance et le silence qui ont accompagné la mort de Mahmadou - suffit juste d’imaginer les réactions politique et le tapage médiatique auquel vous auriez eu droit si un noir avait tué un flic. Comment dans un pays démocratique un Ministre de l’Interieur peut-il se permettre de disculper les forces de l’ordre quelques heures apres le drame et alors qu’aucune enquête n’a été menée ? Ils lui ont volé sa vie et ils lui ont aussi volé sa dignité ! Ce qui est tout aussi ahurissant c’est le niveau d’aliénation de nombreux basanés Français qui pensent que leurs relations, status ou diplômes les préserverons de la discrimination et du mépris ambiant...