Politique religieuse : ce que Nicolas Sarkozy était prêt à faire pour les croyants

Avant de « changer », Nicolas Sarkozy avait des idées précises. Et notamment en matière de politique re

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lundi 2 avril 2007

Avant de « changer », Nicolas Sarkozy avait des idées précises. Et notamment en matière de politique religieuse. Nous publions ci-dessous les principaux extraits d’une conférence qui aurait dû être donnée en septembre 2003 à Toulon par le conseiller de Nicolas Sarkozy en matière de cultes, Vianney Sevaistre (aujourd’hui sous-préfet d’Epernay dans la Marne). Ce dernier avait été invité par l’évêque du lieu, Mgr Dominique Rey. Finalement, pour des raisons non élucidées, Monsieur Sevaistre n’était pas venu et son propos était resté sous embargo (ou presque…).

Le contenu de ce texte montre que Nicolas Sarkozy était à l’époque prêt à faire beaucoup pour les croyants, pour qu’émerge enfin dans ce pays une laïcité bienveillante à l’égard des religions – toutes les religions. Depuis, notamment sous l’influence du mauvais génie de la droite française, le laïciste Henri Guaino, Nicolas Sarkozy a versé dans la mystique nationale-républicaine, au grand dam de certains membres de son entourage, comme la directrice des études de l’UMP et ancienne plume du ministre, Emmanuelle Mignon. Place au texte…

Rappelons d’abord le contexte. Vianney Sevaistre était à l’époque, en 2003, administrateur civil au bureau des cultes du Ministère de l’intérieur et, à ce titre, le principal conseiller de Nicolas Sarkozy en la matière. Son propos est donc celui d’un expert autorisé, et impliqué dans une politique marquée par un authentique souci de transparence. D’où la portée du titre particulièrement éloquent de sa conférence : « Pourquoi les cultes dits modérés sont-ils en perte d’influence »… L’honnêteté nous oblige à mentionner la phrase d’introduction : « Cet exposé n’engage que la responsabilité de son auteur à titre personnel sans engager les fonctions qu’il occupe et qui le placent en position privilégiée d’observateur des différents cultes. » N’empêche : ce qui suit reflète la politique suivie et prônée par Nicolas Sarkozy de 2002 à 2005.

Distinguant de manière très pertinente « ordre public » et « ordre établi », Vianney Sevaistre mentionne deux types d’attitude des croyants face à ces deux réalités. Première tendance, celle des « modérés », « pratiquants irréguliers voire non pratiquants » : « Le respect de l’ordre public, interprété comme l’ordre établi, est un préalable. Les fidèles sont porteurs d’un message qui s’inscrit dans le respect de cet ordre établi. En particulier la laïcité est vécue comme l’absence totale de la manifestation de sa foi en dehors de la sphère privée et du lieu de culte. » Deuxième tendance, celle des « non-modérés », « pratiquants réguliers » : « L’affichage de sa foi est un préalable, l’action ou le comportement est régulé a posteriori par le besoin de ne pas troubler l’ordre public mais il existe une volonté de ne pas respecter « l’ordre établi » quand il n’est pas conforme avec la doctrine religieuse. »

Il poursuit en affirmant : « Ces mouvements "non modérés" recueillent un succès certain pour les raisons suivantes : 1) l’esprit ambiant, hérité de 1968 ("interdit d’interdire", "pas de tabou", "Dieu est mort") a montré ses limites : l’ordre établi n’est pas porteur de valeurs positives ; 2) ces mouvements proposent le plus souvent un cadre fort, une discipline, une chaleur humaine, pour ceux qui ne trouvent pas ces valeurs ailleurs, dans la société ou dans leur famille. » L’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy note que ces cultes « sont actuellement prosélytes et recrutent ». Assez bienveillant, il remarque par ailleurs qu’il serait juste de les appeler « fervents » plutôt que « non-modérés ».

Puis il liste les « cultes "non-modérés" qui gagnent du terrain », en s’appuyant, non sur des statistiques, mais sur une « impression générale » dont on peut estimer qu’elle est objective, compte tenu de la fonction de l’observateur : « Chez les catholiques, les nouveaux mouvements (Chemin Neuf, Emmanuel, Foyers de Charité, certains monastères…) sont en développement. Ces mouvements recrutent simultanément dans la bourgeoisie et dans ceux que j’appelle les délaissés du Concile Vatican II : petits employés, personnes de niveau social modeste (…) Chez les protestants, les Eglises évangéliques se sont multipliées depuis les années 1970 (début de l’arrivée du Revival américain en Europe) et poursuivent leur essor, parfois dans un désordre certain.

Ces Eglises sont en effet, le plus souvent, indépendantes. Dans ces Eglises, l’entraide et la prière festive, autour d’un pasteur écouté, sont des points centraux (…) Chez les musulmans, les mouvements prosélytes sont ou ont été de deux sortes parmi les fondamentalistes (à prendre au sens premier du mot : ceux qui se réfèrent aux valeurs fondamentales du Coran ; le roi du Maroc Mohamed VI se présente ainsi comme un fondamentaliste). Les deux sortes sont porteuses de valeurs morales contraignantes, de chaleur humaine et d’une gestuelle forte.

Le premier est le Tabligh, un mouvement de pensée sans structure rigide et sans moyens propres. Il ne dispose d’aucun lieu de culte. Il serait présent dans 2/3 des salles de prière et mosquées et serait exclu manu militari du 1/3 restant par les fidèles. Le deuxième est l’UOIF, mouvement de pensée s’appuyant sur une structure associative forte et des moyens. » Sur ce dernier point, on peut s’étonner que Vianney Sevaistre ne fasse pas référence à l’émergence, au sein de la jeunesse musulmane, de courants d’idées revendiquant la particularité d’un islam de France qui ne soit assujetti à aucune puissance étrangère – le contraire de l’ « islam blédard ».

Après quelques suggestions pour que les cultes modérés « regagnent du terrain », Vianney Sevaistre en vient au cœur de son propos : une nouvelle définition de la laïcité, c’est-à-dire une nouvelle définition de la République. Bref, toutes les intuitions audacieuses qui avaient rendu particulièrement séduisant le discours de Nicolas Sarkozy à l’époque : « Le rôle de l’Etat, exprimé par le principe de laïcité, répond à un besoin acceptable par les croyants et les non-croyants : l’Etat est un régulateur de la société.

Ce qui motive l’Etat est l’ordre public ou le respect de l’ordre public. » Et il continue en remettant à sa place la fameuse – et difficile à cerner – « morale républicaine » : il considère qu’elle a simplement « pour objet le respect de ce qui est autorisé et de ce qui est interdit. La morale républicaine ne se définit donc pas par rapport au "bien" ou au "mal", ce n’est pas son rôle. » Voilà qui est clair : toute prétention à tirer des lois, normes et règlements en vigueur sur le territoire français une certaine idée de la République, avec toute la mystique afférente, est une œuvre idéologique. Vianney Sevaistre conclut d’ailleurs sans ambiguïté : « On peut s’interroger sur l’existence d’une morale républicaine ainsi définie. Une telle morale n’est pas mobilisatrice.

Elle ne développe pas en soi de valeur positive (…) La référence de la morale se situe dans le religieux, dans le spirituel. Cependant, que répondre à ceux qui n’ont pas la foi ? Ceux qui n’ont pas la foi se définissent par rapport à ceux qui ont la foi, donc face à des valeurs spirituelles. Finalement, tout le monde se définit ou se définira par rapport à des valeurs spirituelles. »

Ces propos datent de 2003. Ils sont tout à fait emblématiques du premier Sarkozy, celui qui semblait prêt à ouvrir les yeux et à mettre son énergie, son habileté, son intelligence au service d’une politique inventive consistant à faire face de façon pragmatique aux nombreux défis qui déstabilisent notre société. Il reste un mois au deuxième Sarkozy pour manifester clairement son intention d’accomplir la rupture attendue – en revenant, une fois n’est pas coutume, aux sources de son originalité d’homme et de responsable politique.

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Professeur d’histoire et essayiste. Dernier ouvrage paru : Traité à l’usage de mes potes de droite qui ont du mal à kiffer la France de Diam’s (Anne Carrière, Avril 2008).

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