Pleure, ô reine de Saba !

Superbe petit bout de femme, bourrée d’énergie et de volonté, elle offre sa propre vie aux lecteurs curie

dimanche 14 mai 2006

Pleure, ô reine de Saba !

L’histoire personnel, intime, de Khadija Al-Salami se mêle à la grande Histoire. Celle de son pays. Celle du monde en marche. Du monde en changement. Elle est une actrice courageuse et fière de ce changement. Aujourd’hui directrice du centre culturel du Yémen en France, elle est aussi réalisatrice de films courageux, notamment sur son pays...

Superbe petit bout de femme, bourrée d’énergie et de volonté, elle offre sa propre vie aux lecteurs curieux du monde et du Yémen. Lorsqu’elle parle du Yémen, son pays, elle parle d’elle-même. Le charme de ce qu’elle écrit sur sa propre histoire le dispute à l’intérêt historique, politique et sociologique de son ouvrage. La connaître est un honneur. La lire est une joie voluptueuse.

Elle confie une foultitude de détails. Loin de lasser le lecteur, ces détails sont la sève de son livre. Imaginez un peu : son histoire personnelle commence en 1966, date de sa naissance. Le Yémen, son pays est en pleine guerre civile. Cette guerre est elle-même l’une des conséquences de la guerre froide. A cette occasion, ce pays quitte le moyen age pour s’engouffrer dans une modernité qu’il souhaite vivement maîtriser et qui le dépasse.

Khadija Al Salami est le reflet de ces transitions. Au féminin. Ce point de vue féminin est essentiel à l’intérêt de l’ouvrage. Nous savons tous (ou presque...) que le Yémen fonctionne sur un modèle tribal. Savions nous qu’une femme pouvait s’y faire entendre... ? Le code de l’honneur offre - t - il à une femme la possibilité d’intervenir dans des affaires d’hommes... ? De sauver une vie..., celle de son petit frère... ?

Son texte raconte l’histoire récente du Yémen et donne des clés pour comprendre le fonctionnement de cette société tellement particulière, où le tribalisme partage la sphère publique avec l’autorité d’un Etat naissant. Elle nous explique aussi comment l’Etat se nourrit du tribalisme dont il tente par ailleurs de cerner les effets pervers. Khadija Al Salami nous livre aussi un très beau témoignage d’amour à son époux, américain, plus curieux du Yémen qu’elle-même au début de leur histoire... et qui l’a sans aucun doute aidé à « accoucher » de ce travail sur elle-même et sur son histoire...

Car l’histoire de cette femme est extraordinaire, au sens propre du terme. Femme, yéménite, musulmane, réalisatrice de talent pour la télévision, elle représente aujourd’hui son pays à Paris et porte haut les couleurs de la féminité et de l’engagement personnel.

Croyons nous lire un texte tout à la gloire de son pays, fonction oblige ? Nous trouvons un récit très honnête sur le Yémen et ses habitants, sur ses traditions, ses beautés et ses travers. Un texte qui sert bien plus ce pays qu’une campagne de communication. Car Khadija est profondément, irrémédiablement, amoureuse de son pays. Et comment ne pas l’être lorsqu’elle nous emmène en ballade dans de somptueux paysages, qu’elle nous invite à traverser des situations étranges qu’elle analyse et explique pour nous...

Khadija ne nous offre pas qu’un simple regard sur elle-même et sur son pays. Elle nous conduit aussi entre autre en France et aux Etats-Unis d’Amérique où elle a vécu, travaillé et aimé. Et le reflet de nos sociétés occidentales dans son regard est fascinant. Elle livre avec émotion ses étonnements, ses souvenirs, ses amours, ses amertumes et ses regrets. Elle dévoile ses désirs et ses passions. Ses rêves surgissent au détour d’un chapitre... Sa tendresse, maîtrisée, reste le fil conducteur d’une histoire personnelle et nationale qu’elle livre avec l’élégance d’une Reine, de la grande Reine de Saba !

Quatre questions à Khadija Al-Salami :

Arthur Nourel : Comment décririez vous le Yémen aujourd’hui ?

Khadija Al Salami : On peut dire que le Yémen a réussi son unification. Celle-ci est désormais solide. La démocratie est en marche. En 1993, 1997 et 2003, mon pays a connu des élections législatives. Les conflits frontaliers avec, notamment, le grand voisin saoudien, mais aussi avec Oman et l’Erythrée sont aujourd’hui réglés. Cela permet au Yémen d’améliorer ses relations avec l’ensemble de ses voisins.

La liberté de la presse dans mon pays est garantie. Le Yémen est un des pays les plus pauvres de la planète. A cela s’ajoute une situation économique fragile et une démographie en forte expansion. Cette fragilité économique peut déstabiliser le pays et favoriser la montée des intégrismes. 65% des femmes et 45% des hommes sont analphabètes. J’ai peur de la montée des intégrismes. Nous avons un besoin réel d’un plan de développement économique et social pour échapper à ces menaces.

AN : Eclairez nous sur le rôle des femmes dans votre pays ?

KAS : il y a 40 ans les écoles pour les filles n’existaient pas. Après la révolution l’état a ouvert des écoles pour les filles. A l’époque ce n’était pas facile de convaincre certaines familles de laisser leurs filles aller à l’école. A coté des problèmes matériels, il fallait faire évoluer les mentalités. Quarante ans plus tard, nous avons fait des progrès. A présent, les femmes travaillent dans tous les domaines. Elles occupent des postes de décision bien que leur nombre soit trop faible : une seule ambassadrice, deux femmes ministres et une femme élue à l’assemblée nationale.

C’est un début mais nous nous attendons à beaucoup plus de participation féminine dans un proche avenir si les femmes continuent de se battre pour leurs droits et exigent qu’ils soient appliqués. C’est à elles seules de tracer leur chemin vers l’avenir. La pression sociale et les contraintes diverses tendent à écarter les femmes du domaine public. Certains hommes politiques réclament des droits pour les femmes.

Mais ce discours est opportuniste et n’est entendu qu’au moment ou le vote des femmes est recherché pour les élections. A part ce moment, dés que des femmes manifestent une volonté de rôle public, alors ces mêmes politiciens tentent de leur barrer a route en invoquant la tradition et une société qui ne serait pas encore prête, selon eux, à ce que des femmes jouent un rôle majeur.

AN : Etes vous considérée par les responsables politiques yéménites comme une menace ?

KAS : Je ne suis pas considérée par les responsables politiques yéménites comme une menace mais certains intégristes et certains ignorants, ceux qui refusent l’évolution et le progrès, ceux qui rejètent les avis différents et passent leur temps à détruire au lieu de construire, me considèrent comme une menace. Malheureusement ils sont les plus dangereux pour l’humanité.

AN : Comment envisagez vous la suite de votre carrière ?

KAS : Continuer à faire des films et à écrire...

Propos recueillis par Arthur Nourel

« Pleure, ô, reine de Saba ! » Khadija AL-SALAMI, avec Charles Hoots, Editions Actes Sud, Traduit de l’ anglais par Céline Schwaller, mars 2006.

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