Palestine, pub et télé du service public

Qu’on inviterait pour parler du monde arabo-musulman et du Moyen-Orient des intellectuels et des chercheurs

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samedi 17 janvier 2009

A première vue cela peut paraître indécent d’aborder la suppression de la publicité sur les chaînes du service public, au moment où les populations palestiniennes vivent l’enfer sous les yeux d’une planète pétrifiée d’impuissance. Mais on peut oser l’incartade puisque après tout, une institution aussi prestigieuse que Yahoo ouvrait le même jour sa Une sur un sujet qui préoccupe la très respectable AFP, laquelle nous apprend sur la foi d’un célèbre journaliste du « Times », que Tintin était gay.

L’information passait avant Gaza, avant le massacre d’enfants. Fort heureusement quelques centaines de jeunes victimes palestiniennes auront emporté dans leur mémoire l’image intacte du héros de la B.D. Cela devrait relativiser notre douleur puisque les enfants sont morts sans avoir appris cette tragique révélation.

C’est dire que Yahoo annonce clairement ses priorités en continuant à traiter les massacres à Gaza comme un simple fait divers. Ses choix dans le tri de l’information obéissent à des impératifs commerciaux et à des choix politiques ; deux raisons étroitement liées qui expliquent les manipulations auxquelles nous sommes habitués. C’est son affaire nous dira-t-on.

L’annonceur publicitaire, voilà donc le diable. Il ne nous reste plus d’autre solution pour accéder à une information relativement neutre qu’à rêver de médias totalement indépendants de l’argent et du politique. Si pour l’argument financier la solution semble en théorie toute trouvée dans la suppression de la publicité, pour le politique elle est plus difficile à garantir tant que la désignation du responsable d’une chaîne publique dépendra de l’Elysée.

Le Gouvernement s’est engagé à garantir la compétitivité du service public face aux chaînes privées en lui garantissant les ressources nécessaires par la mise en place d’un certain nombre de dispositifs que seul un régime démocratique et républicain peut garantir. Dont acte. En clair cela veut dire que les annonceurs ne viendront plus perturber la liberté d’opinion et que les lobbies ne dicteront plus leur loi. Cela pourrait prêter à rire quand on connaît la force des groupes financiers et le poids de l’argent dans la manipulation de l’information. Exit donc la publicité et place à des programmes qui répondent à l’attente de ceux qui les financent, à savoir les contribuables. Saluons l’augure.

Cela veut dire que le journaliste n’aura plus peur de risquer sa place, ni le chroniqueur d’être mis au placard si leur travail bouscule les vieilles habitudes et obéit aux seules obligations déontologiques. Le rêve étant par nature insensible à la censure, il est permis d’imaginer que nous verrions bientôt apparaître sur nos écrans des intervenants qui donneront une image de la France et du monde plus proche de la réalité.

Qu’on entendrait au sujet du Moyen-Orient des intervenants autres que les indéboulonnables Finkelkraut, Gluksmann, ou Antoine Sfeir. Qu’on admettrait enfin qu’il n’est pas difficile de trouver parmi six millions de musulmans des représentants qui ne soient ni barbus ni analphabètes ni béni-oui-oui et qui soient réellement représentatifs de l’Islam en France.

Qu’on inviterait pour parler du monde arabo-musulman et du Moyen-Orient des intellectuels et des chercheurs qui ne soient ni à la solde des groupes de pression ni obsédés par l’invitation aux dîners du Crif. Que les représentants de l’immigration ou de la diversité seraient réellement représentatifs et non pas les faux-nez des pourvoyeurs de subventions et des distributeurs de salaires de complaisance.

Qu’on pourrait s’indigner de la profanation de centaines de tombes de soldats musulmans morts pour la France sans être soupçonnés d’intégriste, et faire le rapprochement avec l’émotion gouvernementale suite à l’affaire de Carpentras sans être taxé de communautaristes. Qu’on pourrait critiquer Israël, Etat ô combien démocratique, et le considérer comme un Etat voyou qui se fiche comme d’une guigne des résolutions des Nations Unies qui expérimente sur des enfants les bombes au phosphore, qui tire sur les ambulances, et bombarde les hôpitaux, sans passer pour antisémite.

Qu’on pourrait rappeler à Bernard Kouchner que les Palestiniens espèrent toujours leur sac de riz et assurer à Bernard Henri Levy que les caméras seront là le jour où il visiterait enfin un camp palestinien. Qu’on aurait enfin une télévision publique aux couleurs de La France ; riche de sa diversité et débarrassée des restes des miasmes coloniaux. Et que la parole serait enfin rendue aux citoyens, libres de se réapproprier un outil qui leur appartient et qui ne devrait plus être l’otage d’aucun pouvoir que ce soit.

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Auteur : Saad Khiari

Cinéaste et auteur, dernier ouvrage paru : « Catholique-Musulman : je te connais moi non plus » aux éditions François-Xavier de Guibert

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