Dans les quelques jours qui précédèrent et suivirent le 14 Janvier, les Tunisiens étaient devenus extraordinairement proches les uns des autres, extraordinairement fraternels et solidaires. Mus par une sorte d’instinct infaillible, ils semblaient savoir ce qu’ils voulaient et le chemin à prendre pour y parvenir. En un sens, chacun avait remis sa vie et sa mort entre les mains de chacun. Aujourd’hui, cette cohésion héroïque est malmenée, menacée par des comportements inconséquents ou irresponsables.
Dans les quelques jours qui précédèrent et suivirent le 14 Janvier, les Tunisiens étaient devenus extraordinairement proches les uns des autres, extraordinairement fraternels et solidaires. Mus par une sorte d’instinct infaillible, ils semblaient savoir ce qu’ils voulaient et le chemin à prendre pour y parvenir. En un sens, chacun avait remis sa vie et sa mort entre les mains de chacun. Aujourd’hui, cette cohésion héroïque est malmenée, menacée par des comportements inconséquents ou irresponsables. Le doute et la méfiance se sont installés dans l’esprit de beaucoup de nos compatriotes, qui donnent l’impression de ne plus être d’accord sur rien.
Les questions qui se posent inévitablement dans une période de transition révolutionnaire elles sont innombrables puisqu’elles concernent tous les aspects de l’existence nationale , ces questions ne sont plus perçues comme des occasions de débat, permettant de préciser les objectifs et de réunir les masses les plus larges autour d’un programme cohérent de changement social. Elles se sont transformées en disputes et en querelles sans fin, en motifs d’accusation et de dénigrement réciproques. Ces nouvelles attitudes ne peuvent pas contribuer à clarifier les idées et souder les rangs ; elles ne servent qu’à brouiller, à séparer, à opposer et à exclure.
Lorsqu’ils sont interrogés sur cette évolution inquiétante, certains milieux intellectuels et politiques commencent évidemment par la déplorer... tout en la justifiant immédiatement après. De fait, à leurs yeux, tout se passe comme si l’unité de la population, nécessaire lorsqu’il s’agissait de faire chuter la dictature, ne l’est plus maintenant que l’objectif est atteint et qu’il s’agit désormais de faire jouer la "compétition" démocratique. Pour eux, à la limite, trop mettre l’accent sur l’impératif d’unité serait même malvenu, dans ce nouveau contexte. La démocratie ne cherche pas l’unanimité, ajoutent-ils, elle s’exprime à travers des majorités, qui s’obtiennent par la mise en concurrence des forces en présence.
On ne sait trop s’il faut rire ou pleurer de ces rationalisations au rabais. Quoi qu’il en soit, la rengaine s’est répandue, ces dernières semaines, comme une maladie contagieuse. Il est temps d’y mettre le holà et de placer les protagonistes devant leurs obligations. Comment ? En rappelant cette vérité élémentaire : la révolution tunisienne n’est pas achevée, elle n’est qu’au début de sa course. L’ancien régime est toujours en place, malgré les coups qui lui ont été portés. Et les quelques résultats positifs obtenus jusqu’à présent par le soulèvement populaire n’ont encore rien d’irréversible ni de définitif. Dans ces conditions, l’unité politique de la population est toujours essentielle, et le restera longtemps encore, pour mener l’entreprise révolutionnaire à son terme. En d’autres mots : l’unité n’est pas une option possible, c’est une nécessite vitale, un impératif stratégique.
La société tunisienne, comme n’importe quelle autre, est composée de couches, de groupes, de catégories, de classes, de courants, de tendances, etc., dont les visions sont différentes et peuvent être parfois très éloignées les unes des autres. Spontanément, chacun regarde le monde à partir de lui-même et de ses préférences. Dans les derniers temps du régime Ben Ali, toutes les composantes du corps social se sont dressées contre le pouvoir, parce que celui-ci les opprimait toutes et qu’il les lésait. Il lésait les régions de l’intérieur parce que sa politique économique ne les prenait pas en compte. Il lésait les chômeurs et les jeunes diplômés sans-emploi parce que sa politique se désintéressait du développement national. Il lésait les salariés parce qu’il avait inscrit son action dans un environnement libre-échangiste qui ne leur reconnaissait plus aucun droit. Et il lésait les chefs d’entreprises, les honnêtes comme les moins honnêtes, parce que les exactions de la famille régnante n’épargnaient personne.
Contre cette calamité qui les frappait tous sans distinction de rang ni de fortune, les Tunisiens ont fini par se dresser en bloc, pour ne plus former qu’un seul poing serré, tendu par une volonté unique : débarrasser le pays de l’engeance qui le gouvernait. Ils ont osé lutter et osé se battre. Et ils ont vaincu, gagnant le droit de vivre libres et ouvrant une nouvelle page d’histoire pour eux et pour l’ensemble des Arabes, dont les divers pays connaissent des situations similaires.
Dans cette confrontation avec une dictature impitoyable, les Tunisiens se sont littéralement reconstitués comme peuple et comme communauté. Ils se sont battus comme s’ils ne formaient plus qu’une seule cellule immense, un seul homme. En exil dans une ville du sud de la France depuis 1995, je n’ai pas vécu, parmi mes concitoyens, ce moment de passion brûlante, cet instant de communion sacrée, où des multitudes, séparées et dispersées, se retrouvent et se reconnaissent et, par le fait même de la révolution qu’elles font lever en elles, se transforment en pouvoir souverain, seul détenteur de l’autorité légitime. Je n’ai pu vivre cet avènement en y participant de mes propres mains une espérance nourrie pourtant depuis ma première jeunesse. Mais de retour à Tunis fin janvier, j’ai pu en ressentir l’éclat dans les yeux des enfants et des jeunes d’aujourd’hui. Et j’en ai été comblé et apaisé.
Aussi belle, aussi émouvante, aussi formidable qu’elle ait été, cette période d’unité fusionnelle des Tunisiens est désormais derrière nous. Et elle ne reviendra pas, sinon de manière fugace. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes plus dans l’acte inaugural de conquête de la liberté. Parce que la révolution est un processus sinueux et torturé, où les moments de fraternisation universelle sont l’exception et jamais la règle. Et parce que les combats qui se dressent devant nous seront plus difficiles et acharnés que ceux déjà engagés et gagnés.
En janvier 2011, les Tunisiens se sont retrouvés pour abattre la dictature malfaisante de Ben Ali ; ils doivent dorénavant passer de la destruction de l’ancien à la construction du nouveau. C’est-à-dire passer d’une activité simple à une activité complexe. La destruction est une activité simple parce que l’objet à détruire est connu et repéré avec certitude. Ce n’est pas le cas avec la construction : le nouvel objet à créer n’est pas connu et n’est pas aisément identifiable.
C’est ici que nous retrouvons le problème des divisions sociales. Chaque groupe, chaque couche, chaque catégorie, chaque classe projette spontanément sa propre vision et ses propres calculs, sans doute aussi ses propres fantasmes, sur le nouvel objet à construire. Chacun veut que l’on édifie la nouvelle société le nouveau régime politique, le nouveau système économique, les nouvelles références culturelles, la nouvelle articulation sociologique , selon l’image idéalisée qu’il se fait de son propre intérêt, présenté en l’occurrence comme l’intérêt général.
Après le 14 Janvier et la fuite honteuse du dictateur, on a vu ainsi son Premier ministre Mohamed Ghannouchi faire formellement allégeance à la révolution, chercher ensuite à canaliser la colère de la rue contre le seul clan familial de Ben Ali, et s’efforcer de ramener le changement politique à l’élection d’un nouveau président de la république, au nom du respect d’une soit disant continuité constitutionnelle. En clair : donner un os à ronger, sans toucher au système.
Les manœuvres n’ont pas été le fait des seuls adversaires de la révolution. D’une certaine manière, les tentatives de récupération ont aussi concerné plusieurs des acteurs de la révolution, ceux qui s’y sont impliqués dès le début comme ceux qui ont rallié le courant pour faire bonne figure. On a donc vu des responsables de partis d’opposition rejoindre le gouvernement Ghannouchi le cautionner , puis accuser ceux qui dénonçaient leur défection de faire courir de graves dangers à la démocratie naissante en livrant le pays, par intransigeance, à un inévitable coup d’Etat militaire. Le chantage à la peur visait à casser l’élan populaire, tout en profitant pour soi des espaces de pouvoir qu’il avait dégagé. (Mais peut-être avaient-ils réellement peur, et peut-être qu’elle les aveuglait au point qu’ils ne pouvaient plus comprendre que la population ne se laisserait pas impressionner par leurs petites trahisons ?)
Après ces épisodes peu glorieux, et vite clos, on allait assister à une véritable déferlante d’actions revendicatives de toute sorte. On a vu des chefs d’entreprise exiger une "plus grande flexibilité du travail", et on a vu des ouvriers réclamer des hausses de salaires et le licenciement des patrons. On a vu des paysans pauvres s’emparer de terres qui ne leur appartenaient pas et de gros exploitants agricoles faire pression sur les autorités pour récupérer les terres domaniales. On a vu des chômeurs réclamer des emplois "tout de suite" et des habitants de régions défavorisées exiger des réparations immédiates... et on a vu des ministres leur promettre qu’ils allaient s’en occuper sans tarder.
On a vu des fonctionnaires refuser leurs anciennes hiérarchies et celles-ci se défendre en rappelant la compromission de tout le monde avec le RCD. On a vu des partis dénoncer les intérêts étrangers et d’autres partis expliquer que le pays ne pouvait pas se développer sans s’ouvrir aux capitaux extérieurs. On a vu des laïques entrer en guerre contre les islamistes, en les présentant comme des suppôts de l’obscurantisme, et on a vu des islamistes accuser en retour les laïques d’être les suppôts du diable. On a vu des "femmes démocrates" réclamer l’égalité dans l’héritage, tandis que des "femmes voilées" réclamaient le droit de porter le voile...
Bref, on a eu à supporter tout et son contraire. La chape de plomb qui étouffait les demandes populaires (sociales, économiques, idéologiques) s’était brisée et les réclamations fusaient par rafales entières, dans une cacophonie indescriptible. On dira que les débordements sont inévitables en période d’effervescence révolutionnaire. Sans doute. Il faut néanmoins garder un minimum de lucidité.
Je ne veux pas mettre tout le monde dans le même sac, ni discuter du bien-fondé dans l’absolu de telle ou telle initiative, mais m’en tenir à une appréciation générale de la situation. Les manifestations rapportées ici ont une caractéristique majeure commune : elles sont de nature "corporatiste". Elles défendent des intérêts particuliers, catégoriels. Et elles le font de manière "opportuniste", dans le sens strict du terme : on exploite des circonstances qui paraissent favorables "opportunes" , pour améliorer sa position, et rien qu’elle. Dans la mesure où le gouvernement provisoire paraissait faible et désemparé, chacun a du se dire que c’était le moment ou jamais de faire avancer ses propres pions. Que l’"opportunité" ne se représenterait peut-être plus.
Lorsqu’ils se laissent prendre dans un tel engrenage d’enchères et de surenchères, les acteurs oublient deux principes essentiels, dont le respect est indispensable à la poursuite victorieuse du processus révolutionnaire. Premier principe : chaque groupe particulier a des devoirs par rapport à lui-même, mais il a aussi des obligations vis-à-vis de l’ensemble de la communauté. Deuxième principe : il faut donner du temps au temps ; autrement dit, accepter de hiérarchiser les demandes, établir des priorités, fixer des calendriers sortir du "tout, tout de suite" et se projeter sur l’avenir.
Lorsque l’on néglige ces règles de base, qui sont aussi des règles de prudence, on tombe dans ce que les jeunes appellent le jeu perso. Beaucoup parmi nous sont tombés dans ce jeu perso, cela à un moment où les Tunisiens venaient juste de commencer à apprendre à jouer collectif. Ce qu’il faut ajouter, pour compléter le tableau, c’est que les différents adversaires ne disposent ni des mêmes cartes ni des mêmes atouts dans un jeu perso. Répétons-le. A l’heure actuelle, alors que la révolution entre dans son cinquième mois, le système Ben Ali demeure encore largement en place.
Je ne parle pas du seul appareil répressif, je pense surtout à la composition des cercles dirigeants, à la nature des choix de politique économique, à l’orientation de la politique étrangère, à l’influence de certaines ambassades, etc. Sur tous ces plans, il n’y a eu aucune rupture significative depuis le 14 Janvier. Dans ces conditions, où rien de décisif n’a encore été accompli, s’amuser à parler et à revendiquer au nom de sa seule corporation, expérimenter sa liberté d’expression toute fraîche en se fichant du voisin c’est diviser le camp populaire, c’est faire le jeu de l’ennemi principal.
C’est d’autant plus vrai que la plupart des disputes où l’on se déchire aujourd’hui sont, sinon suscitées, du moins largement utilisées et exploitées par ceux qui sont toujours aux commandes. Ceux-là savent c’est le fruit d’une longue expérience que pour rester en place et préserver leurs privilèges, rien n’est plus indiqué, par temps d’orage, que de donner l’impression de céder tout en s’employant avec méthode à diviser les rangs des opposants.
Le phénomène de la multiplication des partis politiques auquel nous assistons nous avons passé le cap des 50 partis reconnus et ce n’est pas fini s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans cette optique. Cela indépendamment des intentions subjectives des uns et des autres. A court terme, cette explosion partisane va accentuer la fragmentation et accroître le vacarme et la confusion.
Comment sortir de cette foire d’empoigne ? Comment éviter les basses polémiques et les faux clivages ? Comment empêcher le débat public de sombrer dans l’outrance, la provocation et l’hystérie ? Comment raisonner ces "libéraux", par exemple, qui annoncent une imminente dictature bolchévique, ou ces "progressistes", qui redoutent d’être submergés par la vague intégriste, ou encore ces "islamistes", intimement convaincus de l’existence d’un complot maçonnique visant à supprimer toute référence à l’islam en Tunisie ? Comment ramener tous ces compatriotes ils sont nombreux à une plus juste perception des choses ? Comment les persuader que leurs inquiétudes ne sont pas aussi fondées qu’ils le pensent, et que l’agitation permanente qu’ils entretiennent aujourd’hui ne réduit pas les menaces réelles qui pèsent sur nos têtes, mais au contraire les accroît et les alimente ?
Pour commencer à redresser la situation, il faut revenir aux fondamentaux. C’est-à-dire revenir à ce qui constitue le sens véritable, la visée essentielle de la révolution, afin d’en tirer des principes directeurs, non seulement pour pacifier nos relations aujourd’hui, mais également pour préciser le mode d’organisation sociale que l’immense majorité des Tunisiens voudraient voir s’établir après la liquidation du système Ben Ali. La préservation de notre unité actuelle me semble, en effet, directement conditionnée par l’étendue des convergences que nous saurons réaliser autour du projet de société à construire. La définition d’un tel projet représente la tâche collective la plus urgente à laquelle s’atteler.
La révolution n’est ni une énigme, ni une nouvelle divinité ; nous n’avons ni à déchiffrer ses mystères ni à interpréter ses décrets. Mais sa matrice est féconde. Notre révolution a déjà résolu, dans la pratique, la plupart des questions qui nous tourmentent. Il reste à expliciter ses réponses par le travail de la pensée, par le discours et une patiente pédagogie.
En s’attaquant au système Ben Ali en tant que système et non pas à ses seules excroissances claniques et maffieuses , les Tunisiens ont clairement indiqué ce vers quoi ils tendaient : établir la pleine souveraineté du peuple sur lui-même et sur son destin. Dans un monde arabe marqué par la division, la dépendance et la tyrannie, une révolution de ce type n’a rien d’un ovni tombé du ciel. C’est la dernière étape en date d’un long processus d’émancipation démocratique et national, qui a commencé à se généraliser dans les années vingt du siècle dernier, qui est passé par la création d’Etats formellement décolonisés dans les années 1940 et 1950, et qui culmine aujourd’hui dans ce que les journalistes appellent le "Printemps arabe" : l’éclosion pratiquement simultanée de soulèvements populaires de masse dans une région devenue, depuis les années 1970, la principale "zone des tempêtes" de la politique mondiale.
Dirigée contre la dictature intérieure, cette révolution arabe est d’abord démocratique. Et elle est vécue et ressentie d’abord comme telle par ses propres artisans. Mais évoluant dans un contexte de dépendance, elle est aussi, et de manière peut-être plus profonde encore, une révolution nationale, parce que l’indépendance à l’égard des puissances extérieures est la première condition de la souveraineté d’un peuple sur lui-même. Les slogans de la révolution tunisienne sont d’ailleurs là pour l’attester. Si "Ech-chaab yourid iskaat el-nidham" était certainement le mot d’ordre le plus largement répété en décembre et janvier derniers, celui qui venait juste après par sa fréquence était le fameux "El khobz oual hourriya oual karaama el wataniya".
C’est de la notion centrale de souveraineté populaire qu’il faut donc tout faire dériver. Il s’agit, en d’autres mots, de traduire concrètement ce principe de souveraineté dans toutes les dimensions de notre vie collective, notamment dans trois domaines décisifs : la politique, l’économie et la culture.
Concernant le premier point, le domaine politique, la percée effectuée est remarquable. En dépit de toutes les insuffisances constatées, malgré aussi les revers ponctuels qu’ils ont pu connaître depuis le 14 Janvier, les Tunisiens ont néanmoins réussi à imposer, de haute lutte, un véritable consensus national autour de l’objectif stratégique de la convocation d’une nouvelle assemblée constituante. Nous sommes là bien loin de la parodie de démocratisation à laquelle voulait nous plier le premier gouvernement Ghannouchi : une simple élection présidentielle, dans le cadre de la constitution de 1959.
La révolution aurait irrémédiablement avorté si l’on s’était laissé abuser. On se serait retrouvé avec un nouveau président, sans doute confortablement élu, mais disposant d’un pouvoir absolu et de prérogatives illimitées. On aurait été bien avancé ! Mais la manœuvre a été mise en échec. A travers une succession d’épreuves de force (Kasbah I et Kasbah II), le peuple et la jeunesse sont parvenus à imposer leur propre vision du changement suspension de la constitution de 1959, dissolution des chambres, élaboration d’un nouveau code électoral, élection d’une nouvelle assemblée constituante avec, comme effet immédiat, la disparition des structures du pouvoir provisoire actuel.
Cette nouvelle constituante, élue au suffrage universel, va réunir des représentants du peuple qui auront la responsabilité d’élaborer, en son nom, la prochaine organisation politique de l’Etat et le régime des libertés individuelles et publiques. Sur le plan des principes démocratiques, cette orientation est la formule la plus conséquente et la plus aboutie pour en finir réellement avec la dictature et construire, pour la première fois dans notre histoire moderne, un véritable pacte républicain. Un pacte qui jouira, dès lors, d’une réelle légitimité populaire et qui, par le fait même, obligera toutes les parties, aussi bien dans la société que dans l’Etat.
L’objectif ainsi défini reste encore virtuel : les élections n’ont lieu que le 24 juillet. D’ici là, bien des pièges devront être déjoués. Mais la perspective qu’il dégage représente d’ores et déjà un accomplissement majeur, qui fait de notre révolution non seulement la première dans le monde arabe aujourd’hui du point de vue de la chronologie, mais aussi la plus avancée par sa radicalité et son authenticité démocratique.
La république démocratique comme forme d’organisation de la liberté politique est le cadre idéal de l’exercice de la souveraineté populaire. Mais réduite à cette seule expression, elle n’est rien d’autre précisément qu’un cadre, ou encore une enveloppe, un contenant. La chose en elle-même est importante, mais il y a beaucoup plus important : c’est le problème de savoir quel contenu, quelle substance, quelle matière réelle on va mettre dedans. Je veux bien sûr parler ici des rapports sociaux, du système économique et des références intellectuelles et morales de l’Etat.
Or l’on observe que c’est paradoxalement sur ces questions de contenu et de substance donc sur les questions les plus déterminantes pour l’avenir de la révolution que le débat public en Tunisie reste le plus obscur et le plus médiocre. Cela ne veut pas dire que ces sujets ne sont pas abordés. Ils le sont, au contraire, et de plus en plus fréquemment. Mais les controverses qu’ils suscitent demeurent bornées, superficielles, et leur ton est de plus en plus dogmatique et violent. La fitna menace.
Il devient donc urgent de les aborder sans détour, d’en rappeler les enjeux et d’engager une vraie discussion de fond. Je reviendrai, dans un prochain texte (Bourguiba, l’islam, la laïcité et les Tunisiens), sur le problème des références culturelles. Pour l’instant, je souhaite attirer l’attention sur les changements économiques et sociaux que la population est en droit d’attendre du processus révolutionnaire en cours. Au préalable, rappelons encore une évidence : une révolution, ce n’est jamais le simple remplacement du personnel dirigeant de l’Etat ; pour cela, un vulgaire putsch militaire suffirait. Seule mérite la qualification de révolution une transformation globale des structures du pays, qui entraîne une configuration nouvelle de l’économie et une nouvelle répartition des ressources et des revenus. Une révolution véritable, ce n’est pas d’abord un paysage politique différent ; c’est avant tout et par dessus tout un paysage économique et social différent.
Cette évidence rappelée, posons la question classique : quelle est la cible de la révolution tunisienne et quelles sont ses forces motrices ? Pour le dire autrement : quelle est l’assise de classe du régime Ben Ali et quelle sont les composantes sociologiques du camp révolutionnaire ?
Commentaires
La "révolution" ne devrait être perçue autrement qu’une étape, d’ailleurs pas nécessairement souhaitable,...a contrario => atmosphère peu propice à la réflexion sereine et sur le long terme !
A Dieu ne plaise que la révolution ne se transforme en une sorte de "boussole" que d’aucuns ne manqueraient pas d’instrumentaliser ou de brandir (et ça me semble déjà, un peu, être le cas dans ce texte ci-dessus) sur un modèle utopique. En Iran, les exclamations du genre, "trahir (l’esprit de) la Grande Révolution" ont été légion (et le sont encore).
C’est le sort du Tunisien, et non de la révolution, qui devrait rester central, ses difficultés quotidiennes sur le plan économique, sanitaire, juridiques, etc. L’instituion judiciaire, devrait, me semble-t-il, être rapidement, mais efficacement, mise en fonction (lui allouer les plus gros moyens).
Cette priorité respectée,l’instrumentalisation
se fera dès lors moins importante, car au fil des résultats souhaités atteints, de certains changements concrets et directs réalisés, d’autres défis très précis continueront, eux aussi, naturellement, à s’esquisser... !
Même s’il est permis de rêver, d’idéaliser, la résolution progressive des problèmes urgents devraient naturellement tenir les Tunisiens fort occupés, aussi leur resteraient-ils beaucoup moins de temps à consacrer à l’écoute de propositions, quelque volontaristes soient-elles, pour l’élaboration de structures idéales dans une très lointaine et future société.
Et puis, cette dynamique permettrait surtout d’éviter le piège de l’escalade de la violence que les concurrences de modèles utopistes risquent de générer, comme semble le déplorer l’auteur du texte.
Je suis complétement en accord avec vous, Leilà.
J’ajouterai, pour ma part, la crainte que m’inspire le lendemain des révolutions. La démocratie ne sort pas d’elle-même de la chute des tyrans. Elle a été parfois plus difficile à s’instaurer que ne l’a été la révolution elle-même à réussir.
Après la chute, ou on observe un chaos, ou on voit l’émergence de pouvoirs à issus des groupes politiques rendues plus ou moins extrémistes par le fait de la répression antérieure.
Il y a un réel danger de la désorganisation de la société, avec des conséquences dramatiques sur les populations. Beaucoup de révolutions ont donné des suites pires que le régime qu’elles avaient renversé.
C’est la raison pour laquelle, il paraît inévitable de reconstruire le pays avec les compétences existantes, y compris si ces compétences étaient au service du tyran. C’est ce qui s’est passé en 1944 en France, quand de Gaulle a volontairement limité l’épuration des vichystes aux vrais collabos. Le pays a redémarré avec l’essentiel d’une administration et d’une économie qui avaient fait bon ménage, voire avaient travaillé pour le fascisme.
A l’inverse, la révolution russe de 1917, avec ses épurations massives et son changement radical et imposé de système, a provoqué des catastrophes humaines effroyables d’une ampleur inégalée à ce jour.
Oui la révolution ne doit être qu’un étape vers quelque chose de nouveau,et non une fin en soit
Dans le cas tunisien, la chose la plus facile (comme dans tous les pays) c’est de savoir contre qui on agit.
Mais on peut être contre quelqu’un ou quelque chose pour des raisons différentes.
Il y a ceux qui veulent détrôner le roi pour que personne ne s’assoie sur le trône, et ceux qui veulent détrôner le roi pour y mettre un des leurs. Donc forcément quand il s’agit d’agir pour bâtir quelque chose, il n’y a plus d’unité.
Les révolutions françaises et russes ont été "exemplaires" sur ce sujet, où chaque faction a éliminé les concurrentes qui ne se battaient pas pour les mêmes choses.
A partir du moment où il n’y a qu’une nouvelle maison à bâtir, et que chacun vient avec des plans différents, il apparait automatiquement des tensions.
Donc il faut que les divers mouvements se rappellent d’où ils viennent et où ils veulent aller, et où ils ne veulent pas aller, et arrivent à se mettre d’accord pour la cadre commun du système en devenir que doit construire al révolution, et laisser les détails "de la décoration" dans les mains des électeurs. La révolution ne réussira que s’ils arrivent à construire une maison commune qui peut accueillir le plus grand monde.
Je me permets de revenir à un point d’histoire auquel Aziz Krichen pense revenir « (Bourguiba, l’islam, la laïcité et les Tunisiens) » non pour m’y étaler mais pour comparer. D’abord, je ne dirai pas « la révolution tunisienne n’est pas achevée ». Je dirai plutôt que cette révolution tant souhaitée depuis, au moins 1960, je dirai même, que la Révolution n’a pas eu lieu. Et, à voir ce qui se passe dans le pays, elle n’aura pas lieu. Pessimisme exacerbé ? Réalisme "nu" ?
Comme le dit Aziz Krichen, et toute personne réaliste, : « une révolution, ce n’est jamais le simple remplacement du personnel dirigeant de l’Etat ». Une révolution est un renouvellement de mentalité sur de nouveaux critères s’imbriquant logiquement dans le présent et préparant le futur. Cela, ne peut se réaliser qu’à moyen, ou long terme, partant sur l’enseignement et engageant les médias sur un consensus, non unanime parce que impossible, mais majoritaire dans la population élective. Or, rien de cela ne fut fait. Des gens qui n’ont aucune légitimité, aucun droit, se sont imposés « révolutionnaires », « législateurs », « surveillants de la révolution », « juges » et « objecteurs de consciences » et se sont ligués pour palabrer de manière pire que la byzantine ou celle des « Ahl_ulkalaam » chez les musulmans. En fait, ce n’est rien d’autre, au fond, que le même remake historique. Voyons, voir.
Dès le 15 Janvier 2011, la Tunisie s’est retrouvée, encore une fois à certains points de sa longue histoire, lors de la « chute du système », c’est-à-dire d’une famille régnante. Arrêtons nous à l’avant dernier, le plus proche : 1954.
Un certain 31 Juillet 1954, un certain Mendès France, chef du gouvernement français, annonçait au palais de Carthage, à un certain Bey de Tunisie (Muhammad Lamyn) la fameuse « indépendance intérieure de la Tunisie ». Tout le monde concerné, en Tunisie, à part le Bey peut-être, savait que c’est la fin du « système » existant. Cette annonce, condamnait définitivement la colonisation et la monarchie. Même si le Bey et le colonisateur existaient encore physiquement, on savait que ce n’est plus pour longtemps. Il y a, donc vide constitutionnel à remplir et à qui sera le plus « malin », le plus opportuniste, le plus acharné à prendre le pouvoir. La Tunisie plongea dans un guerre civile, dite "youssoufite", le terrorisme et la terreur pendant presque deux ans. Finalement, Bourguiba s’est investi Président de la République, avant terme et historiquement de façon illégale même s’il s’est coalisé avec l’UGTT pour éliminer Salah ben Youssef du parti et comme prétendant à l’investiture suprême.
Quel rapport avec le 15/01/2011 ?
Le colonialisme français n’est pas parvenu à faire le « vide politique » dans le pays malgré ses arrestations en masse, ses déportations, ses saisies et interdictions de journaux. Seul Bourguiba y est arrivé puisqu’il le pratiquait depuis 1934, déjà !
Sans nier quelques mérites à Bourguiba, il est honteux et décevant pour une « révolution » de vouloir refaire le même chemin avec quelques maquillages appropriés surtout au contexte international. Il est même inconcevable qu’on veuille réhabiliter un certain « bourguibisme » réduit à un CSP et à une pseudo « laïcité » incongrue. On oublie son despotisme absolu, sa répression aussi dure, sinon plus, que celle de son successeur. On oublie la dilapidation du trésor public par sa femme, sa nièce ses premiers ministres ses ministres ses gouverneurs et son parti. On oublie que c’est lui qui instauré la mentalité « sécuritaire » et qu’il a transformé le ministère de l’Intérieur en pieuvre sanguinaire et mafieuse devenant un super état étouffant le pays et la société entre ses longs bras dans un climat de peur terrorisée. On oublie qu’il a maintes fois ordonné à l’armée de tirer sur des manifestants. On oublie qu’i s’est toujours appuyé sur un homme, un seul, pour diriger le pays et y faire ce qu’il veut avec sa « bénédiction » « paternelle » ou plutôt papale. On oublie que parce qu’il a fait le vide politique, il n’a trouvé dans ses cauchemars qui le hantaient qu’un colonel ignare et sanguinaire pour lui livrer le pays et son peuple. La suite tout le monde la connaît. Cette funèbre période, n’est que le résultat et la suite logiques du « bourguibisme ». Il est certain que si c’était un autre que Ben Ali, quel qu’il aurait été, il aurait fait la même chose et plus encore. Rappelons-nous feu Mohamed Mzali.
Et, revoilà, aujourd’hui, la Tunisie dans la situation du vide constitutionnel. Et, revoilà le pays dans une guerre civile. Elle est bien là, cette guerre civile. Déclenchée par certaines vociférations, elle s’est généralisée grâce aux médias sous-développés par la volonté de Bourguiba. Elle set, là par les actes de sabotage, par l’odeur infecte du régionalisme le plus primaire. Elle est là par la démagogie du discours de tous les tenants et prétendants au pouvoir. Elle set là par le jeux irresponsable de l’UGTT voulant se dérober de rendre des comptes comme tout le monde. Elle là par les calculs politicards mesquins de gens plus mesquins. Elle est là parce qu’un un certain courant « gauchiste » veut faire le vide politique à la bourguibienne.
Oui, « La destruction est une activité simple parce que l’objet à détruire est connu et repéré avec certitude ». Et, parce que beaucoup de tunisiens ont perdu depuis longtemps leur faculté exceptionnelle de construire, grâce à Bourguiba, ils se sont mis « consciemment » à détruire. C’est peut-être aussi parce qu’ils ne savent pas « quoi » construire. Ou, encore, parce qu’ils voient certains « construire » à leur place ce dont ils ne veulent pas et ils en ont marre.
Alors, comment construire ? D’accord, il faut impérativement connaître « le nouvel objet à créer » et le « définir » dans les limites du possible dans sa modélisation. C’est possible et le moyen existe. Un pouvoir de transition qui veut vraiment transformer la chute d’une famille régnante en Révolution vraiment « exemplaire » aurait dû recourir aux sondages d’opinions sur les principaux dossiers : système politique souhaité, modèle d’élection ; qui élire (pourquoi pas le président de la république, le président de la Chambre et le Premier ministre ?) ; durée du mandat (entre 3 et 5 ans pour chacun et inéligibilité deux fois consécutives) ; âge à la fin du mandat (65 max.) et non à l’élection ; comment prévenir le retour à la dictature ? ….
On peut faire un sondage tous les 15 jours à condition qu’il ne soit pas derrière les portes d’un ministère quel qu’il soit et qu’il soit entre de « bonnes » mains. Oui, mais …
On ne sort pas indemne d’un Tohu-bohu sécuritaire, il faudra bien plusieurs années avant de pouvoir redessiner le schéma de l’appareil répressif en Tunisie.
Un vrai casse-tête et une doctrine d’après certain spécialistes.
Une police politique, en tant qu’appareil, serait une solution démocratique et aurait pour mission, de veiller à la protection de la Constitution contre toute forme "d’extrémisme", comme par exemple : Office en Allemagne.
Et ce n’est qu’en reformulant les compétences des différents services de sécurité dans cet esprit constitutionnel que les Tunisiens pourront aspirer à tourner la page de leur Securtitate.
Là seulement elle pourra prétendre à une "vraie" démocratie(corruption transparente) !!!