« On a un problème avec votre intégration »

11 décembre 2004. Les ministres et les chefs d’entreprise invités par le Haut Conseil à l’intégration

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lundi 11 décembre 2006

« On a un problème avec votre intégration »

11 décembre 2004. Les ministres et les chefs d’entreprise invités par le Haut Conseil à l’intégration (HCI) à fêter la « réussite des Français venus de loin » à l’Assemblée nationale ne lâchent pas leur coupe de champagne. En cette veille de Noël, le Haut Conseil à l’intégration, chargé d’orienter le gouvernement dans un domaine sensible, a tenu à honorer neuf Français issus de l’immigration qui se sont distingués dans différents domaines : civisme, entreprise, action sociale, médias, sport... En parcourant la liste des membres du jury – Thierry Breton, Claude Bébéar, Arnaud Lagardère, Michèle Cotta, Marc Tessier, Sonia Rykiel... –, on mesure l’importance symbolique que revêt l’événement organisé par Luce Perrot, fondatrice de la Journée du livre politique, à la demande de Blandine Kriegel. Mme Kriegel est la présidente de ce Haut Conseil. La manifestation a pour vocation de vanter les bienfaits du système d’intégration à la française. Car, depuis quelques mois, les rapports qui témoignent de la faillite des politiques menées en la matière et recensent les différentes formes de discrimination se sont multipliés.

Ce 11 décembre, pour Blandine Kriegel, il s’agit de balayer avec panache les critiques de plus en plus vives adressées au modèle républicain. Pour elle, il existe des inégalités acceptables, dans la mesure où elles traduisent des différences « de vertu et de talent ». Avec le Forum de la réussite des Français venus de loin, c’est ce principe de « méritocratie » qu’elle veut promouvoir. Or, beaucoup considèrent qu’il s’agit d’une illusion, dans la mesure où il est impossible de distinguer chez une personne ce qui relève de l’avantage socioculturel – lié à l’origine sociale – de ce qui est de l’ordre du mérite personnel. Une jeune membre du HCI, issue de l’immigration, n’hésite d’ailleurs pas à contredire sa présidente sur ce point : « Comment ignorer que le système de promotion, justement, ne repose pas sur le mérite ? Quand je vois comment fonctionnent les élites “blanches”, qui placent tous leurs copains à des postes clés, je me dis : “La méritocratie, c’est du pipeau, ça sert juste à maintenir les gens là où ils sont.” »

Le danseur noir et Marianne

Ce dimanche-là, à travers quelques exemples frappants, l’inflexible gardienne du temple (républicain), par ailleurs chargée de mission à l’Élysée sur les droits civiques et l’éthique, veut prouver que la société française n’est pas inégalitaire et que ceux qui veulent s’en sortir le peuvent. Parmi les lauréats de ce Forum de la réussite des Français venus de loin – quel euphémisme pour éviter d’utiliser les mots qui gênent –, on retrouve, pêle-mêle, un moniteur de ski, un colonel de l’armée de l’air, la P-DG de la marque de lingerie Princesse Tam Tam, un boxeur. Pour s’assurer de la présence des journalistes, le Haut Conseil a même convié des stars comme Isabelle Adjani, qui entraîne dans son sillage les caméras du journal de 20 heures, ou le cinéaste Claude Berri. Plus inattendue encore, la présence de Sofia Coppola, la réalisatrice américaine la plus branchée du moment, dont on ne saura jamais si elle a compris ce qui se passait à l’Assemblée nationale ce jour-là. La soirée ne manque pas de piquant. Ni de symboles plus qu’étranges. Pendant plus d’un quart d’heure, un danseur noir, torse nu et paré d’une écharpe tricolore, multiplie les entrechats et les pirouettes, avant de se prosterner devant un buste de Marianne en albâtre...

C’en est trop pour quelques-uns des invités, qui explosent et dénoncent une mascarade aux relents coloniaux sans qu’une seule caméra filme leur indignation : « On a confondu allégrement les lauréats qu’on prétendait célébrer et honorer, se souvient, amer, l’écrivain Abdourahman A. Waberi, qui a reçu le prix de la littérature et des sciences humaines. On a écorché prénoms et noms. On a invité sur l’estrade le scientifique en lieu et place du sportif. On a accroché sur le poitrail de Mouloud la médaille destinée à Mourad. » Le sucré du champagne ne fait pas taire les commentaires acides. Cela dit, la réception fait au moins un heureux. « Grâce à la réussite de certains “Français venus de loin”, j’ai pu voir Adjani de près ! » persifle un conseiller du Premier ministre. Pendant ce temps-là, en coulisse, la polémique enfle : un lauréat refuse carrément le trophée qui lui est promis. Excédé par l’intitulé du Forum, Larbi Benboudaoud, double champion d’Europe de judo, champion du monde en 1999, est resté s’entraîner au Japon. « Je ne suis pas “venu de loin”, je suis né à Dugny, dans le 93 ! Pendant combien de temps on va me rappeler que mes ancêtres ne sont pas gaulois ? » nous hurle-t-il dans le combiné téléphonique.

Quelques jours plus tard, Mourad Ghazli, secrétaire national du parti radical (affilié à l’UMP), pénètre dans la cour de l’Élysée. Le macaron accroché à son pare-brise lui offre certains privilèges, comme le droit de garer sa voiture dans la cour du palais présidentiel. L’ancien membre de l’équipe de France de judo est un fidèle de Jacques Chirac. Ils ont en commun le goût du sumo et une méfiance viscérale envers Nicolas Sarkozy. Le jeune père de famille gravit quatre à quatre les marches de marbre qui le mènent au « salon d’argent », le bureau de Jérôme Monod, le très proche conseiller politique du président de la République. « Ce Forum de la réussite a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. C’était totalement discriminant et stigmatisant vis-à-vis des Français d’origine immigrée ! assène-t-il au sherpa du président. Je lance une pétition exigeant la dissolution de ce conseil, poursuit-il énervé. Jusqu’à quand va-t-on nous seriner que nous ne sommes pas intégrés et que nous devons exceller pour l’être ? Ils nous prennent encore pour des gens qui débarquent tout juste du bled. » Ghazli dénonce l’ambiguïté de la mission du HCI : « En France, il n’existe que deux statuts légaux, français ou étranger. La loi ne reconnaît pas de Français de seconde catégorie, “moins intégrés” que les autres. Le HCI mène donc une politique discriminatoire. »

Plusieurs personnalités, comme Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’immigration et de la nationalité française, donnent raison au jeune homme. Depuis des années, Weil conseille plusieurs dirigeants socialistes sur ces questions. Pour cet ancien membre du HCI, l’intégration selon Blandine Kriegel et ses collaborateurs sonne comme une « injonction venue d’en haut. La multiplication des rapports rédigés par le Haut Conseil semble dire aux immigrés et à leurs enfants : “On a un problème avec l’intégration, avec votre intégration” ». Or « il semble que le problème soit moins le défaut d’intégration de ces personnes que la difficulté d’accéder enfin à l’égalité réelle », souligne le chercheur. Voilà pourquoi beaucoup souhaitent que le HCI soit remplacé par la Halde, chargée de lutter contre les discriminations.

Azouz Begag, le ministre délégué à l’Égalité des chances, ne s’en émeut pas : « Si le HCI disparaissait demain, qu’est-ce que cela changerait ? » s’interroge-t-il. Si cette jeune institution cristallise à ce point les critiques, c’est aussi qu’elle nourrit une vision largement mythique de la République. Au moyen de rapports et d’avis rendus tous les ans au Premier ministre, le HCI définit et promeut la doctrine officielle de l’intégration à la française. Un système unique, qui se veut une troisième voie entre l’assimilation qui gomme les différences et l’insertion qui préserve les particularismes. L’étranger arrivé en France doit faire siennes les règles de la République et suivre un corpus de valeurs communes (liberté, égalité, fraternité, laïcité). En échange, l’État garantit ses droits politiques, civils et sociaux. Mais le pacte républicain ne peut vraiment fonctionner que si l’égalité, pilier du dispositif, est respectée. Or ce n’est pas le cas. Les mécanismes d’intégration sont rouillés et les discriminations perdurent. De nombreux rapports montrent que les enfants de la République issus de l’immigration ne sont pas égaux devant l’enseignement supérieur, l’emploi et le logement. Bien qu’inscrite au fronton des mairies et gravée dans le marbre de la Constitution, l’égalité reste un principe sans traduction concrète pour des millions de Français. En occultant cette situation, le Haut Conseil accomplit sa tâche sans influer sur la réalité.

Conçu comme une arme politique, il a toujours été employé comme telle par les gouvernements de gauche comme de droite. Ce fut le cas dès sa création par Michel Rocard, le 19 décembre 1989. Pour le Premier ministre de François Mitterrand, cet organisme devait aider le parti socialiste, alors aux prises avec l’extrême droite, qui opérait la première grande percée de son histoire. En publiant les « vrais » chiffres de l’immigration, le Haut Conseil était censé déstabiliser le FN, dont toute la campagne reposait – déjà – sur l’idée que le gouvernement « ment sur le nombre d’étrangers installés en France ». La fin de l’année 1989 est également marquée par l’affaire du foulard de Creil. Le spectre de l’intégrisme islamique agité par la droite et certains cercles de gauche, ainsi que les incidents répétés dans les banlieues, obligent le gouvernement à réagir. Grâce au HCI, pour la première fois, la question de l’immigration est abordée autrement qu’en termes de répression.

Quand la gauche revient au gouvernement en 1997, les locataires de Matignon ne se préoccupent plus guère du Haut Conseil, réduit à l’état de figurant. Celui-ci propose même son autodissolution au profit d’une autorité chargée des luttes contre les discriminations. Il n’en sera rien. Martine Aubry, alors ministre de l’Emploi et de la Solidarité, se contentera de créer le Groupe d’études et de lutte contre les discriminations (GELD) et un numéro vert censé recueillir les plaintes. On n’en entendra plus jamais parler. « Le désintérêt des pouvoirs publics était tel que j’avais redemandé la dissolution de la structure à la fin de mon mandat en 2001 », se souvient Roger Fauroux, qui a succédé à Simone Veil à la tête du HCI.

Mais la situation change avec l’arrivée de la droite au pouvoir, en 2002. Après une campagne présidentielle centrée sur le thème de l’insécurité, largement associé à celui de la faillite des politiques d’intégration, ces questions deviennent une priorité du gouvernement. Marseillaise sifflée en 2001 au Stade de France pendant un match de football opposant la France à l’Algérie, lycéennes voilées, émergence de la mémoire des descendants de colonisés... Les tensions s’aggravent. Des jeunes Français issus de l’immigration, happés par un islam rigoriste, sont accusés de remettre en question la laïcité. Pour les ramener sur le chemin de la République, le président croit nécessaire de « relancer une politique d’intégration ambitieuse ». « L’idée de faire “revivre” le HCI est née pendant la campagne présidentielle », confirme-t-on à Matignon. Nouveaux statuts, nouveau casting : le 22 octobre 2002, le Haut Conseil est dépoussiéré et attend son heure.

Les vertus des restaurants marocains

Pour Chirac, Blandine Kriegel, soixante-deux ans, avec son caractère opiniâtre – intransigeant, voire « stalinien », disent ses détracteurs –, est la femme de la situation. Fille du résistant communiste Maurice Kriegel-Valrimont et ancienne mao passée à droite, convertie aux lumières de la République et aux bienfaits du jacobinisme, elle incarne parfaitement la ligne voulue par l’Élysée. Professeur des universités et travaillant sur la notion d’État de droit, elle sera la caution intellectuelle du président. Ces deux-là se connaissent depuis longtemps. Pendant la campagne présidentielle de 1995, Blandine Kriegel fut l’une des rares intellectuelles à défendre sa cause. L’intéressé ne l’a pas oublié. Élu, il lui confie plusieurs missions, comme celle d’animer la commission de réforme de la justice et de rédiger en juin 2002 un rapport sur la violence à la télévision, dont les conclusions très radicales ne furent jamais mises en œuvre. Chirac la nomme néanmoins conseillère chargée des questions d’immigration et des droits de l’homme. En évoquant le président, la philosophe devient midinette, ses joues prennent la teinte de son tee-shirt Petit Bateau et ses yeux brillent autant que ses perles. Amie fidèle, elle a accepté la présidence du HCI sans hésiter, même si elle avoue, avec une parfaite désinvolture, « ne rien connaître au dossier ». Jusque-là, la femme de l’historien et éditorialiste Alexandre Adler, connu pour ses dénonciations répétées du « fascisme musulman », déambule davantage dans les couloirs du CNRS et des palais de la République que dans les barres HLM. Ses amis s’appellent Alain-Gérard Slama, Régis Debray. Ses maîtres à penser, Aristote et Descartes.

Blandine Kriegel présente d’une façon originale son approche des questions d’intégration : « J’ai découvert, étudiante, la question de la différence par une amie directrice du CNRS. Elle m’a invitée à dîner dans un restaurant marocain, dans le quartier Latin. Je me souviens lui avoir dit : “Un pays qui mange comme ça ne peut être qu’une grande civilisation !” » s’enthousiasme-t-elle dans un salon de thé du 7e arrondissement. « Comme beaucoup de Français (sic !), dit-elle en minaudant devant un filet de bœuf, je n’avais pas appréhendé qu’il existait une autre réalité. » En bonne élève, Blandine Kriegel s’investit totalement dans sa nouvelle fonction. Depuis son arrivée, cette femme énergique et susceptible se bagarre pour redonner du lustre à l’institution en déshérence. Volontaire, elle joue de sa légitimité intellectuelle pour exiger des moyens financiers supplémentaires. Elle sera entendue. Dès lors, il faut agir. Aux dix-neuf autres membres du Haut Conseil, tous bénévoles, elle impose des méthodes « tout à fait novatrices », selon elle. Son principe de base : pour saisir la réalité, il faut traverser le périphérique. L’audace, encore et toujours ! Elle se contente pourtant du classique « banlieue tour », qui comprend les mêmes visites d’associations depuis dix ans.

« Sur le terrain », la présidente s’éclate. Elle noue même des amitiés avec des femmes issues de l’immigration maghrébine, ce dont elle n’est pas peu fière : « Je voyais régulièrement Rachida Dati (conseillère technique de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur). Nous nous sommes connues en banlieue ! » raconte-t-elle.

Un club inutile ?

Ces virées permettent aussi de fédérer son équipe, constituée de membres nommés sur proposition du Premier ministre, aux profils très disparates. Au Haut Conseil siègent Lilian Thuram, qu’on ne présente pas, mais aussi Jacky Dahomay, professeur de philosophie en Guadeloupe, Jeannette Bougrab, maître de conférences à la Sorbonne, ou Yves Jégo, député UMP proche de Nicolas Sarkozy. Zaïr Kedadouche, lui aussi ancien footballeur professionnel devenu inspecteur de l’Éducation nationale et conseiller à l’Élysée, Nelly Olin, ancienne ministre déléguée à l’Intégration, l’écrivain et académicien d’origine chinoise François Cheng, l’éditorialiste au Point Claude Imbert, Jacqueline Costa-Lascoux, présidente de l’Observatoire des statistiques de l’immigration et de l’intégration participent aussi aux travaux. Le degré de motivation varie d’un membre à l’autre. Un mur sépare Yves Jégo, l’un des lieutenants de Nicolas Sarkozy, qui pense que « le conseil est un sympathique club d’intellectuels totalement inutile », de l’assidue Jeannette Bougrab, proche d’Alain Juppé, qui ne rate pas une réunion. Au Haut Conseil, les avis divergent fréquemment, et la parole est si libre qu’on n’hésite pas à afficher des points de vue radicaux.

Ainsi, en 2000, lors d’un colloque animé par l’avocat Gilles-William Goldnadel, Zaïr Kedadouche avait déclaré : « Pourquoi tente-t-on de cacher l’origine ethnique des auteurs des violences antisémites ? Pourquoi ne dit-on pas combien il y a de musulmans en France ? Quels sont les vrais chiffres de l’immigration ? Parce que le gouvernement a peur de la vérité : les trois quarts des Français adhéreraient au Front national. » À l’époque, il n’était pas rare que « Zaïr le Gaulois », qui fut proche d’Éric Raoult quand il était ministre de l’Intégration entre 1995 et 1997, reprenne à son compte, en petits comités, ce genre de clichés. Certes, ses origines devraient lui éviter de passer pour hostile à l’islam – islamophobe, comme on dit –, mais c’est pourtant arrivé. Le 24 octobre 2003, sur la chaîne LCI, c’est au tour de Claude Imbert de faire son coming-out : « Il faut être honnête. Moi, je suis un peu islamophobe. Cela ne me gêne pas de le dire [...] j’ai le droit, je ne suis pas le seul dans ce pays à penser que l’islam – je dis bien l’islam, je ne parle même pas des islamistes – en tant que religion apporte une débilité d’archaïsmes divers, apporte une manière de considérer la femme, de déclasser régulièrement la femme [et] en plus un souci de supplanter la loi des États par la loi du Coran, qui en effet me rend islamophobe. » Malgré une réunion à huis clos convoquée en urgence pour statuer sur son sort, Claude Imbert participe toujours aux réunions.

Emmenés par Blandine Kriegel, les membres du Haut Conseil enfantent leur première œuvre en juillet 2003 : l’Observatoire des statistiques de l’immigration et de l’intégration. « Pour la première fois, nous avons publié les chiffres officiels de l’immigration légale, sans donner lieu à des polémiques comptables sans fin », s’enorgueillit-elle. La nouvelle structure est pilotée par les chercheuses Jacqueline Costa-Lascoux et Hélène Carrère d’Encausse, historienne dont la perception des questions liées à l’immigration et à l’intégration semble pourtant pour le moins caricaturale. Interrogée par la télévision russe sur les violences urbaines qui secouèrent la France à l’automne 2005, l’académicienne, âgée de soixante-seize ans, n’a pas hésité à désigner les « Africains polygames » comme les auteurs des troubles... Pour la première année de son exercice, en 2003, l’Observatoire recense cent soixante-treize mille nouveaux immigrés légaux. S’ensuit, six mois plus tard, un rapport qui, tout en faisant le constat de la panne d’intégration, rappelle et renforce le socle idéologique sur lequel le système français est fondé. C’est le cœur de la mission que lui a confiée l’Élysée.

La ronde des rapports

Blandine Kriegel peut enfin déployer son goût pour les grands principes. Sans sortir toutefois des sentiers battus : le « contrat d’accueil et d’intégration », qui prévoit des cours de formation civique et des heures d’apprentissage du français, n’est que « le renforcement des réseaux d’accueil qui existent depuis 1974 », selon Catherine Wihtol de Wenden, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) et consultante pour l’OCDE. Le dispositif a englouti un budget considérable au détriment des associations. Pendant la crise des banlieues, d’aucuns ont déploré la baisse notable des moyens alloués aux acteurs de terrain, qui maintiennent le lien social. Autre critique, idéologique celle-là : les responsables associatifs craignent que ce contrat ne constitue « une sorte de diplôme d’intégration, devenant indispensable pour pouvoir obtenir un titre de séjour ou une régularisation ». Il est devenu en 2006 l’un des piliers de la loi sur l’immigration de Nicolas Sarkozy, qui entend désormais « choisir les immigrés qui entrent en France ». Par ailleurs, le HCI réclame que soit mise en place une « politique positive ». Là encore, rien de nouveau sous le soleil. Il ne s’agit pas de mesures concrètes pour rétablir l’égalité des chances, mais seulement d’enjoindre l’État à « faire preuve de volontarisme », notamment en faveur des jeunes des quartiers difficiles.

Les solutions proposées ? Stages, parrainages, meilleure orientation professionnelle, aide pour préparer des concours... Des idées pas très nouvelles et jamais réellement appliquées. Lors des auditions qui ont précédé la rédaction de cette étude, le Haut Conseil a entendu Yazid Sabeg, l’auteur du rapport Les Oubliés de l’égalité des chances. Pendant des heures, le capitaine d’industrie a répété à la dame de fer de l’intégration que la méritocratie républicaine avait atteint ses limites. Il a essayé de démontrer que la France égalitaire était un leurre, que les jeunes diplômés issus de l’immigration comptaient deux fois plus de chômeurs que leurs compatriotes « de souche », que 66 % des CV à patronyme maghrébin restaient sans réponse et qu’un jeune sur deux issu de l’immigration se retrouvait déclassé sur un poste d’exécution contre un sur cinq pour la moyenne nationale... Rien n’y a fait : la réalité ne s’impose pas aux membres du HCI comme au reste de la société. Chez les membres du Haut Conseil comme pour leur présidente, la bienveillance affichée se teinte même, parfois, d’une pointe de misérabilisme.

Comme ce matin où la philosophe doit boucler un rapport sur les vieux travailleurs migrants. Des milliers d’hommes âgés, démunis, qui ont sué sang et eau pour la reconstruction de la France d’après-guerre et dont l’existence solitaire n’a eu de sens que par le travail. Thierry Tuot, ancien directeur du Fonds d’action sociale (FAS), connaît bien leur situation : « Pour ces hommes âgés, la retraite est douloureuse. Ils sont seuls en France, n’ont personne pour s’occuper d’eux, vivent dans des foyers insalubres où l’on compte dix fois plus de cas de tuberculose qu’ailleurs. Les couvertures que l’on trouve dans certains endroits datent de 1945 ! Les services sociaux devraient être mobilisés à leur chevet. » Thierry Tuot a des idées très précises sur la façon dont on peut améliorer les conditions de vie de ces vieux travailleurs. Et pour cause. Lorsqu’il était au Fonds d’action sociale, il a lui-même commandé le onzième rapport – en vingt ans – sur la question... « Les études sur les vieux travailleurs migrants se suivent et se ressemblent. Celle qu’a rendue le HCI n’apporte rien aux onze précédentes, s’énerve le conseiller d’État. Les conclusions sont toujours les mêmes, et la situation ne change pas. Assez de rapports, maintenant, il faut mobiliser des crédits ! »

À suivre Blandine Kriegel, on réalise qu’elle ne voit l’immigration qu’à travers ses extrêmes. Comme s’il n’existait rien entre Zidane et une primo-arrivante mariée de force. Pour le HCI plus exactement, un(e) Arabe, en France, est un modèle d’intégration républicaine, une victime ou un islamiste. La majorité silencieuse des Français de culture arabo-musulmane – cadres, balayeurs, parents d’élèves – ne fait pas partie du paysage. « C’est un trait récurrent chez les élites, a constaté la sociologue Catherine Wihtol de Wenden. Quand elles n’ont pas une vision méritocratique de la question de l’intégration, elles versent volontiers dans le misérabilisme, d’où la récurrence des thèmes des “vieux travailleurs migrants” ou des “violences faites aux femmes”... La plupart du temps, ces milieux ont en plus une vision exotique des Français issus de l’immigration... » Cette tendance à considérer l’autre comme une victime et un éternel étranger s’est répandue jusqu’au sommet de l’État. C’est ce dont témoigne la conférence de presse organisée par la ministre de la Parité et de l’Égalité professionnelle à laquelle se rend Blandine Kriegel le 7 mars 2005 en fin d’après-midi. Alerté par le HCI sur les conditions difficiles des « femmes de l’immigration », le cabinet de Nicole Ameline a mené l’enquête. Entre mariages forcés, excisions, répudiations, discriminations à l’embauche, la palette des horreurs est large.

Le point presse s’achève par un spectacle tout à fait charmant. Et exotique. Sous les lambris et les dorures, une femme en tenue traditionnelle secoue des clochettes puis déclame un poème. Entouré de jeunes filles en boubous qui frappent dans leurs mains, un Malien, membre de la commission d’abolition des mutilations sexuelles, chante. Dans la salle, les chargées de mission de la ministre se trémoussent. Pour l’occasion, elles ont toutes passé un tailleur en tissu africain, confectionné « par une dame très gentille » qu’elles ont auditionnée. Décidément, on ne s’ennuie pas en suivant Blandine Kriegel. Difficile de savoir ce qui est le plus choquant, du ton condescendant et paternaliste de la ministre à l’endroit des femmes africaines présentes dans la salle ou de l’exotisme déluré de ses conseillères...

Globalement, les rapports du HCI se suivent et se ressemblent donc. Le plus souvent, ils rendent responsables les Français d’origine étrangère de leur situation et ne remettent pas en cause le système. Avril 2006 : les membres du Haut Conseil sont partiellement renouvelés. En revanche, la présidente est toujours là. En haut lieu, « on » est satisfait de ses bons et loyaux services. C’est ce qui s’appelle la continuité... sans le changement.

Extrait du livre Stéphanie Marteau et Pascale Tournie"Black, blanc, beur... : La guerre civile aura-t-elle vraiment lieu ?" Albin Michel, 2006.

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Stéphanie Marteau est journaliste indépendante.

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