Nicolas Sarkozy, apprenti-sorcier de la laïcité

L’homme qui, depuis la tribune que lui offrait l’UOIF au Bourget, avait donné le coup d’envoi à la cam

par

mardi 12 février 2008

L’homme qui, depuis la tribune que lui offrait l’UOIF au Bourget, avait donné le coup d’envoi à la campagne qui a abouti, sous prétexte de laïcité, à la déscolarisation de centaines de jeunes filles, et provoqué un débat empoisonné qui a ouvert d’inutiles fractures dans la population de ce pays, reprend aujourd’hui à frais nouveaux la question de la laïcité.

S’exprimant depuis la basilique des papes à Saint-Jean de Latran, et tout en évoquant cyniquement « la liberté de ne pas être discriminé par l’administration en fonction de sa croyance », il déclare « que la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre ». Et il enfonce le clou : « La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû. »

La mention des « racines » est loin d’être anodine, puisqu’il insiste : « Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale, c’est dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. ». Ainsi, lorsqu’un ministère « de l’identité nationale » est institué, il faut comprendre que Sarkozy entend par là, entre autres choses, « l’identité chrétienne » de la France.

Dès lors, la régression fondamentale du régime institué par le Président s’exprime avec la plus grande netteté, lorsqu’il conclut sa tirade : « C’est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité, enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j’ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran. »

Que le président d’une République « laïque », dans laquelle le caractère séculier de la politique est non seulement constitutionnel, mais essentiel à la vie en commun, s’exprimant ès qualité, puisse déclarer qu’il « partage l’avis du Pape quand il considère […]que l’espérance est l’une des questions les plus importantes de notre temps » en dit long, si on l’éclaire par cet autre passage du discours présidentiel : « Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. »

Ainsi, dans la République de Sarkozy, il serait bon que les gens « croient ». Or, si la laïcité n’est en aucun cas une injonction à « ne pas croire », si elle n’a aucune raison de privilégier les athées, elle n’est pas pour autant compatible avec l’affirmation que la croyance religieuse serait utile à la République, que l’intérêt de la République serait que les gens « croient ». Libre à qui veut de le penser. Il n’appartient en aucun cas au représentant de l’état de le dire.

Certains ont voulu voir, pour s’en réjouir ou pour le déplorer, une contradiction entre la renonciation à la sécularité de l’État que manifestent les discours du Latran et de Ryad, et ce qui a été présenté, lors des débats de 2003-2004 qui ont abouti à la loi anti-foulard, comme un renforcement de la laïcité. Mais si l’on considère, ainsi que cela a été montré avec force à diverses reprises, que la loi anti-foulard était elle-même très éloignée de la conception de la laïcité qui a jusque là toujours prévalu dans ce pays , on voit clairement la cohérence d’ensemble de sa politique en la matière.

« La laïcité, conclut le « président de tous les français », est devenue une condition de la paix civile. Et c’est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l’interdiction des signes ostentatoires à l’école. »

Lorsque l’on pense aux débats publics qui fondent cette assertion, on comprend que la laïcité se résume pour le président à la défense de l’enseignement catholique et la chasse au foulard à l’école publique.

La République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ; ce sont les termes mêmes de la loi de 1905 portant séparation des Eglises et de l’Etat. Elle n’a pas non plus à dire, par la voix de son président, que « la République laïque a sous-estimé l’importance de l’aspiration spirituelle ».

À ce renversement de la perspective laïque, Nicolas Sarkozy ajoute le mépris pour les populations des quartiers populaires : Lui, qui réclame plus de « spiritualité », se plait ainsi à évoquer « le désert spirituel des banlieues ». Le promoteur de la loi « anti-foulard » du 15 mars 2004, sait pourtant bien que les banlieues sont précisément parmi les lieux de France où les pratiques religieuses sont les plus vivaces. Mais sans doute ne sont-elles pas celles auxquelles il pense.

Entre la loi du 15 mars 2004 et le discours du Latran, il n’y a pas de contradiction : il y a la continuité d’une conception réactionnaire et normalisatrice, centrée sur l’affirmation d’une identité française, chrétienne, et cultivant le culte d’un passé mythique.

Toute atteinte au principe de laïcité de l’État est source d’inégalités de traitement entre les citoyens, entre croyants et athées, comme entre croyants de différentes confessions. En renonçant de fait à ce principe, Nicolas Sarkozy joue les apprenti-sorciers.

Publicité

Auteur : Laurent Lévy

Auteur du livre " Le spectre du communautarisme" aux éditions Amsterdam

commentaires