Ni Dieu, ni sexe

L’ouvrage de Martine GOZLAN, Le sexe d’Allah, veut se donner pour but de retrouver, caché sous le masque

mardi 23 mars 2004

L’ouvrage de Martine GOZLAN, Le sexe d’Allah, veut se donner pour but de retrouver, caché sous le masque de la violence islamiste, le sens vrai du Coran et de la civilisation musulmane, porteuse de sensualité.

Bien loin d’être un ouvrage d’herméneutique, qui nous inviterait à découvrir le sens vrai des Écritures, cet ouvrage s’inscrit dans la vague islamophobe contemporaine, qui se déverse sur les médias et la classe politique.

Pour asséner sa démonstration, l’auteur utilise une méthodologie contestable et des sources marginales. Elle prétend, à partir de cela, exprimer une connaissance sur l’islam et la sexualité musulmane.

I - La méthodologie et les sources utilisées :

A - La méthodologie :

Prétendant communiquer une connaissance sur l’objet de sa recherche - ce qui serait une démarche légitime, l’auteur ne fait en réalité qu’exprimer une opinion sans hiérarchiser ni classifier les sources utilisées.

Notons tout d’abord quel est le cadre implicite de cette recherche, le mètre étalon de toute appréciation sur l’islam : il s’agit d’une vision catholique et romaine du monde, qui délégitime tout ce qui n’en ressort pas : ainsi, page 52 : « Pas de confessionnal à Médine. » Pourquoi y en aurait-il eu un ? La question semble ne pas se poser...

Passons rapidement sur des erreurs factuelles : p. 136, le philosophe persan Sohravardi est qualifié de « soufi » - ce qu’il n’a jamais été, ou quelques curiosités de langage : p. 103, on nous décrit « l’époque abbasside, sûre d’elle et dominatrice » , curieuse référence à un propos jugé fort sévèrement en son temps ; p. 165 l’auteur nous dit que l’intégrisme devient « total » : Y a-t-il donc un intégrisme incomplet ? ou partiel ? Il est difficile d’y répondre à la lecture de ce livre.

L’auteur se fait ensuite juge de la qualité de la recherche orientaliste : tout ce qui sort de son champ de vision est illégitime : « Il est significatif que toute la recherche musulmane contemporaine libre et fertile (sic) ait axé ses travaux sur l’esthétique et l’érotisme » (p. 88). Henry Corbin sur le shi’isme, Robert Mantran, Gilles Veinstein et Nicolas Vatin sur l’Empire ottoman, Jacques Berque pour le Maghreb - et cette liste est loin d’être limitative - n’ont -ils pas travaillé de façon libre et féconde ? Leurs immenses travaux ne nous ont-ils pas permis de mieux comprendre la religion et la société de l’Autre, en l’occurrence musulman ? Cette cécité volontaire, si elle doit nous indiquer quelque chose, pointe du doigt tout l’intérêt qui s’attache à la méconnaissance.

Méconnaissance de la forme et du fond du sujet se révèlent également dans la mise en perspective des sources utilisée : sont cités pêle mêle des scientifiques et des romanciers, le « témoignage » de ces derniers étant valorisé, celui des premier étant délégitimé. Un intellectuel internationalement reconnu pour la qualité de ses travaux, Seyyed Hossein Nasr, se voit qualifié de « père la pudeur [...] angoissé par l’exubérance mahométane » (p. 56) : une opinion non autorisée a donc plus de valeur que le résultat d’une recherche rigoureuse.

Par ailleurs, l’auteur établit ses propres critères de référence, en refusant, pour parler de l’islam, ce que dit l’islam lui-même : à propos de la hiérarchie des « hadith », qui revêtent une autorité différente selon la catégorie à laquelle ils appartiennent, M. Gozlan écrit : « Il nous importe peu de savoir si les hadith sont « faibles » ou « forts » selon la classification des théologiens dans la chaîne de transmission des traditions » (p. 159). Il est effectivement beaucoup plus facile de récuser ce que disent les musulmans sur eux-mêmes si on procède au préalable à un « bricolage » intellectuel en assignant l’Autre à ce qu’on veut qu’il soit et non pour ce qu’il est.

En revanche, les citations tirées de romans sont nombreuses et semblent, à propos de l’islam, avoir une autorité plus grande que les textes canoniques eux-mêmes. Quelques exemples : p. 41, Amin Zaoui, et son roman La soumission , est mis sur le même plan que le hadith ; p. 86, Malek Chebel justifie la « nostalgie éperdue » - la référence au passé est une constante de l’ouvrage - des premiers émois au hammam ; p. 185, c’est au tour de la romancière libanaise Hanan el-Cheikh...

De manière plus grave, d’autres auteurs sont cités non pas parce que ce qu’ils écrivent est pertinent, ce qui devrait être le critère de toute recherche, mais parce que leur origine et leur sexe rend pertinent ce qu’ils écrivent ; Fatima Mernissi et Leïla Babès font les frais de cette méthode : p. 58, on peut lire : « S’il faut faire toute sa place à Mernissi, c’est qu’elle est, non seulement une intellectuelle, mais une croyante. Pas seulement une enquêtrice [c’est nous qui soulignons]  : une actrice. [...] Femme, c’est une amoureuse. »  ; l’actrice, la femme amoureuse, sont préférables à l’enquêtrice de qualité qu’est Fatima Mernissi. Page 124, c’est au tour de Leïla Babès à être convoquée comme témoin à charge au procès, face à Tareq Oubrou, dont on nous dit, page suivante, qu’il s’énerve. Il n’est effectivement pas présenté à son avantage dans ce débat. Pour autant, peut-on faire l’économie, lorsque l’on parle de ce dernier auteur, de toute la réflexion qu’il a engagée sur ce qu’il appelle « la chariah de minorité » ? De fait, c’est un débat moins croustillant et moins « vendeur » que le sexe, mais dont les conséquences pour la société française et les musulmans qui y vivent peuvent être autrement plus fécondes.

Plus pitoyable encore, p. 141, aucune distinction n’est opérée entre un témoignage sur les talibans et la « doxa » musulmane ; il est d’ailleurs piquant de remarquer à ce propos que M. Gozlan procède de la même manière que ces islamistes qu’elle prétend pourfendre, en ne distinguant pas entre politique et pratiques sociales d’une part, et religion d’autre part.

B - Les sources utilisées :

Nous avons déjà signalé plus haut qu’une partie des sources utilisées l’était de manière incorrecte : elles sont redéfinies par l’auteur non pour ce qu’elles montrent mais dans le but d’assigner l’Autre dans le rôle que l’on veut lui voir jouer.

Un mention spéciale doit être faite ici des Mille et Une Nuits, livre posé comme texte fondateur de la culture musulmane (cf. p. 10), et qui permettrait de mesurer le passage de « l’élégie orgiaque » « dont les soupirs inspirent toute [c’est nous qui soulignons] la civilisation islamique » (id.) à une actualité mortifère.

Les Mille et une Nuits sont citées à maintes reprises :

  • p 15 : on nous explique la vie d’une parfaite épouse qui « cumule les agréments de la conversation la plus suave et du sex-appeal le plus torride » ;

  • p. 18 les Mille et une Nuits sont qualifiées de texte « érotico-prophétique », puisqu’il anticipe, p. 19, « le GIA, les talibans, les wahhabites saoudiens » ;

Par la suite l’auteur nous renseigne plus précisément sur ce qui semble être ses propres fantasmes : les femmes de toutes conditions « impatientes de forniquer » (p. 93) deviennent, p. 93, celles qui, « citadine[s] ou paysanne[s] choisi[ssent] et pren[nent] ses amants ».

De la même manière que les islamistes se tournent vers un passé idéalisé - en l’occurrence, souvent, la période des quatre premiers Khalifes - l’auteur procède à une double idéalisation :

  • celle d’un texte marginal dans la culture arabe d’une part ; en effet, recueil de contes populaires autant d’origine persane qu’arabe, si les Mille et Une Nuit ont eu un rôle central, c’est plus grâce à la traduction d’Antoine Galland et au rôle considérable qu’elles ont joué dans la formation de l’image d’un Orient idéalisé pour l’Occident, que dans le monde musulman proprement dit.

  • D’autre part, M. Gozlan, avec constance, idéalise un passé dans lequel aurait régné une sexualité débridée, propre aux Orientaux. Les mythes orientalistes du harem et du hammam sont constants tout au long de l’ouvrage.

Au-delà de l’épanouissement sexuel qu’ont pu effectivement trouver de bons auteurs en Afrique du Nord, de Flaubert à Montherlant et qu’aujourd’hui, loin des clichés littéraires, on appellerait le tourisme sexuel, le propos de M. Gozlan n’est en réalité qu’un appel aux arabo-musulmans à retrouver les valeurs du passé qu’on leur assigne, en vertu d’une vision orientaliste - au sens où l’entend Edward Saïd - de leur monde ; au-delà d’un prétendu propos libertaire, celui de Mme Gozlan est en réalité profondément réactionnaire et réducteur : il appartient à l’Autre d’être conforme à l’image et aux prouesses sexuelles que l’on attend de lui. Nous, Occidentaux, pourrons toujours penser à sa place.

Cette méthodologie aléatoire et ces sources partielles sont mises au service d’une idéologie particulière qui prétend délivrer une parole pertinente sur l’islam.

II - L’idéologie et ses fantasmes :

A - L’orientalisme :

L’ouvrage s’inscrit dans une idéologie ancienne, celle de l’orientalisme colonial.

Outre les approximations habituelles comme la confusion entre « sérail » (qui signifie en réalité « palais » en turc) et « harem » (qui est « l’interdit » : en l’occurrence la résidence des femmes) p. 13, le texte joue systématiquement sur le fantasme des femmes captives livrées à la concupiscence masculine : « Les maîtres sont obsédés par les vapeurs d’attente qui montent du harem pléthorique. [...] combien de foules femelles rivées à un seul homme, torturées par son indifférence ou électrisées par son approche ! ».

Au fantasme du harem, à propos duquel l’auteur semble ignorer que la polygamie n’a jamais été une pratique universelle en islam, ne serait-ce que pour des raisons économiques, s’ajoute celui de la jalousie : « Quand le calife s’en va-t-en guerre, que va-t-il se tramer derrière le moucharabieh ? » L’utilisation de mots « exotiques » (calife, moucharabieh) pour donner de la légitimité au propos n’en cache pas moins une antienne que l’on connaît depuis Montesquieu et les Lettres Persanes : Usbek découvrant les frasques de ses femmes révèle la personnalité profonde de l’Oriental, autoritaire, indifférent, cruel et sans pitié.

Cette idéologie est à proprement parler réactionnaire : les références nostalgiques à un « bon vieux temps » qui n’a jamais existé ailleurs que dans la littérature reviennent comme un leitmotiv ; en outre, p. 32, le « témoignage » d’un « écrivain algérien » n’est là que pour conforter le refus traditionnel du fait musulman, qui ne serait que le masque superficiel d’une réalité profonde, ante islamique, qui ne demanderait qu’à émerger. Comme la colonisation avait « inventé » Volubilis et valorisé tout le passé romain de l’Afrique du Nord, l’auteur oppose la « tolérance » ante islamique, au fanatisme musulman. Sait-elle, à ce propos, qu’à la différence de ce qui se passe en islam, les filles sont traditionnellement exclues de la succession de leurs parents chez les Kabyles ?

C’est sur le fondement de cette vision que l’auteur, en fin de volume, somme les musulmans de « commencer » leur histoire !

Cette idéologie est la clé de lecture des deux éléments essentiels de l’ouvrage : l’islam et le sexe.

B - L’islam et le sexe :

L’islam tel qu’il est décrit dans l’ouvrage est essentiellement une création « sui generis » , qui semble être le fruit d’une grande confusion.

L’auteur fait tout d’abord la preuve d’une méconnaissance des concepts de base, qui devraient être acquis lorsque l’on parle d’une religion, concepts d’autant plus facilement accessibles, du moins en principe, lorsqu’il s’agit d’une religion monothéiste, qui se fonde sur des écrits.

L’auteur, dans son souci d’opposer la supposée tolérance ante islamique et le fanatisme musulman, méconnaît tout d’abord profondément le sens de l’Hégire ; elle écrit ainsi (p. 39) : 

« Du passé, table rase.

« Départ vers Yatrib. Emigration, Héjire.

« Islam, An I ».

Si tel était le cas, s’il avait été effectivement fait table rase du passé, comment se fait-il que ce que l’on appelle les versets « mecquois » du Coran aient été conservés ? Pourquoi celui-ci ne se limite-t-il pas aux versets « médinois » ? Plus largement, pourquoi, alors, la révélation mohammedienne prend-elle le soin de s’inscrire dans la lignée des monothéismes antérieurs, qui ne sont pas abolis mais complétés ?

Cette « table rase » n’est que l’une des idées fausses de l’ouvrage.

En second lieu, l’auteur retient un sens totalement littéral du Coran (serait-elle une salafiste qui s’ignore ?) en nous disant par exemple (p. 27) que « ... la récompense suprême dans l’au-delà consiste à faire l’amour à perpétuité ». Ce faisant, elle ignore des pans entiers et des siècles d’exégèse, qui ont appris à ceux qui le veulent bien la multiplicité des profondeurs ésotériques du texte exotérique.

Plus anecdotiquement, en écrivant (p. 11) que « L’Islam, lui, adopte dès le départ une position langoureuse. Son prophète est un sensuel. Le magnétisme qu’il dégage est nimbé d’érotisme », M. Gozlan méconnaît là encore tout le courant issu, notamment, de Ruzbehan de Shiraz, qui a fait de la beauté l’une des voies d’accès à la connaissance de Dieu. Cette voie est toujours active dans le monde musulman et est en particulier pratiquée par certains courants soufis.

Mais comment le saurait-elle, puisque les musulmans, selon elle, « récitent précisément le Coran, notamment dans les madrassas du Pakistan et d’Indonésie, les école du fanatisme, sans avoir la moindre idée de ce qu’il recèle  ». Les lumières de la science et de l’entendement sont décidément étrangères aux musulmans, tout juste capables d’ânonner un texte qu’ils ne font même pas l’effort de comprendre. Avec moins de talent que lui, M. Gozlan, reprend les propos que Renan tenait au XIX° siècle sur le « cercle de fer » qui enserrait la tête des « croyants ».

Cette référence est déjà bien moderne : l’auteur va puiser plus loin encore dans le passé.

Un autre aspect est ici plus grave et touche au statut de la révélation. M. Gozlan reprend ici à son compte l’idéologie médiévale - que l’on croyait oubliée - d’une religion fabriquée de toutes pièces par un imposteur pour justifier ses besoins et envies du moment : « Un verset tombe à pic pour combler cet oubli... » (p. 42), « [...] pour faire taire les médisants, il recueille fort à propos de l’ange Gabriel la révélation suivante... » (p. 45), « Et le verset du voile (sourate 24, verset 31) lui fut imposé sous la pression des circonstances » (p. 92).

La modernité de M. Gozlan ne va pas jusqu’à Vatican II...

La reprise de l’imagerie médiévale concerne l’autre aspect fondamental de ce livre : le sexe. Au principe est le sexe : la phrase « Dans l’état de barbarie auquel l’intégrisme a réduit l’Islam, le sexe occupe une place exorbitante » ouvre l’ouvrage (p. 9). L’angoisse devant le sexe qui « tenaille » l’islam (p . 27) est la clé explicative du monde musulman et plus particulièrement de l’islamisme : c’est un nanti frustré qui a niqué les « Twin Towers » (Baudelaire savait déjà que « seule le brute baise bien ») ; « [...] le sexe organise la furie de tous les désaxés du Djihad » (p. 20) : que l’islamisme ait des causes politiques, sociales et économiques que des orientalistes comme François Burgat ou Olivier Roy aient décortiquées depuis des années ne semble pas effleurer notre auteur - il sont sans doute relégués dans la catégorie des chercheurs ni libres ni féconds. Non, le sexe seul est le critère explicatif. Curieusement, le sexe ne semble pas expliquer la guerre contre l’Iraq déclarée à l’initiative de George Bush : pertinent dans un cas, le critère ne le serait-il plus dans un autre ? Peut-on en rechercher l’explication p. 98 ? Un paragraphe me paraît éclairant : « Avec celui qu’elles appellent [de divers noms] ses femmes fantasmatiques ont le dessus en amour [c’est nous qui soulignons]. Comme la statue de Shéhérazade sculptée par Mohamed Ghani. « Sur » l’homme au propre et au figuré. Le montant comme des amazones. Cavalières émérites, l ’épuisant sous la chevauchée » . Et plus loin (p. 99) : « En terre d’Islam, le sexe féminin, le vrai, celui qui déclenche l’érection et sa projection sublimée [...] est un sexe actif, tout-puissant, tout-conquérant » La nostalgie qui parcourt le livre ne serait-elle pas en réalité celle-là ?

Sur ce chapitre, une fois encore, et comme les auteurs médiévaux qui accusaient le Prophète Mohammed de tous les vices, M. Gozlan écrit : « [...le monde musulman, nimbé contre vents et marées par l’aura érotique de son messager, a inventé un art d’aimer et de jouir, qui a fascine l’univers. » (p. 65). Si l’on ajoute cela à ce que nous avons dit plus haut, des sourates révélées pour justifier l’obsession sexuelle supposée du Prophète, M. Gozlan renoue avec la tradition médiévale des VIII° - XII° siècles, féconde en biographies fictives et polémiques de celui-ci, qui ont eu pour but avoué de préparer les esprits à la croisade et à la reconquête.

C’est ici que le propos est grave. Ce livre ne mériterait pas de retenir l’attention pour ses qualités intrinsèques : il n’a aucune valeur scientifique. Il s’inscrit en revanche dans la vague islamophobe, entretenue sous couvert de professionnalisme par une catégorie de « journalistes » , de « chercheurs » qui, sous couvert de dénoncer les excès de l’islamisme, reconstruisent un islam « sur un monde imaginaire, puisant dans les différents registres de notre mémoire collective » comme l’écrit fort justement Vincent Geisser dans La nouvelle islamophobie (p. 20).

Quel est en fait le message que nous délivre l’ouvrage de Martine Gozlan au moment où, en période électorale, les thèmes de l’insécurité refont leur apparition : sous une apparence libertaire, se cache une réalité : la présence d’une forte immigration musulmane qui n’a le choix qu’entre l’obsession névrotique du sexe ou la pratique d’une sexualité débridée, justifiée par les commandements de sa religion. Le message est clair : pères, gardez vos femmes et vos filles, le danger est à nos portes.

Nous savions les classes laborieuses dangereuses et vicieuses. Nous savons désormais que certains journalistes ne le sont pas moins.

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