N’est pas Salman Rushdie qui veut

J’entends de là hurler les bonnes âmes indignées : « Alors on ne peut RIEN dire sur l’islam ! » Q

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mardi 3 octobre 2006

L’histoire pourrait commencer comme un conte de fées : Il était une fois, le vénérable « sheikh al islam » d’un vieux royaume oriental – à moins que ce ne soit le chef d’un Etat théocratique après tout – qui avait l’habitude de donner régulièrement des avis à la ville et au monde ; un jour, il voulut parler des chrétiens, qu’il ne connaissait que de loin mais dont les rapports avec sa propre foi le préoccupaient : dans une qotba du vendredi, il se mit à citer l’Evangile, rappelant les paroles du Christ : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », pour préciser aussitôt, que ces propos avaient été tenus à l’époque où le Christ se contentait de prêcher en Palestine, qu’il était alors sans pouvoir et menacé, craignant pour sa vie, comme la suite de son histoire, aussi bien, allait le montrer…

Mais ce sheikh al islam cultivé connaissait aussi les pères de l’Eglise. Et il s’en vint à citer Saint Augustin, dont le rapport entre ses textes et le christianisme originel l’intriguaient car, comme je l’ai déjà écrit sur Oumma.com[1], si les tout premiers chrétiens, en effet, refusèrent de porter les armes et furent persécutés par l’Empereur Dioclétien (285-305), la conversion de Constantin, en 312, « donnant » l’Empire à l’Eglise, allait amener celle-ci à modifier ses positions, compte tenu de l’actualité de l’époque : il fallait défendre l’Empire contre les « barbares » - en l’occurrence les Germains, puisque le Sud, à l’époque, faisait partie du monde civilisé.

Le sheikh al islam savait tout cela, et bien plus encore : Saint Augustin (354-430) donc, qui venait justement d’Algérie, expliqua-t-il, fut le premier à avoir théorisé la notion de « guerre juste » : « Sont dites justes les guerres qui vengent les injustices, lors q’un peuple ou un Etat, à qui la guerre doit être faite, a négligé de punir les méfaits des siens ou de restituer ce qui lui a été ravi au moyen de ces injustices » - soit, notons le, au moins deux siècles avant l’apparition de l’islam.

Il poursuivit pas Isidore de Séville (560-636), contemporain du Prophète, qui ajouta à cette première définition : « Juste est la guerre qui est faite après avertissement pour récupérer ses biens ou pour repousser des ennemis  ».

En 1150 ces éléments furent repris dans un texte fondateur, le « Décret de Gratien », qui est l’un des fondements du droit canonique : « Une guerre est juste si elle est menée dans une intention droite, sous la direction d’une autorité légitime et dans un but défensif ou dans le but de reprendre un bien injustement pris »

Ce sont ces fondements qui servirent, entre autres, continua le sheikh, à donner des bases juridiques et théologiques aux ordres religieux militaires qui vont fleurir au Moyen Âge et que nous connaissons tous : Templiers, Hospitaliers, Teutoniques… Ordres chevaleresques qui s’illustreront particulièrement pendant les croisades.

Il conclut sa khotba en précisant que sur ce point, effectivement « Mahomet n’a rien apporté de nouveau ! »

Bien entendu, après toutes ces citations, il prit le soin de faire préciser à l’un de ses chargés des relations extérieures qu’il avait « à coeur » une « claire et radicale réfutation de la motivation religieuses de la violence »…

Il aurait pu ajouter aussi, il le fit certainement, qu’ « agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu »  : Dieu en effet, n’appelle-t-il pas les musulmans la communauté du milieu, qui doit pondérer ses sentiments et ses réactions, qui doit s’en tenir à un équilibre de la pensée et du geste ?

Cette khotba trouva-t-elle un écho plus profond que d’autres ? Le conte ne le dit pas ; elle suscita cependant des réactions passionnées en pays chrétien, dont les fidèles estimèrent leur foi insultée, quelques uns d’entre eux se livrant même à des excès sur de pauvres musulmanes qui n’en pouvaient mais.

Il est un propre de la pensée que de se dégrader au fur et à mesure qu’elle tombe. Celle-ci n’y manqua point. Quelques temps plus tard, un grand journal d’un des pays voisin de celui du sheikh et longtemps qualifié de fils aîné de l’islam, publia dans ses colonnes le point de vue d’un « philosophe », qui ne dissimulait guère, sous cette appellation, son tempérament djihadiste[2], une ardeur guerrière et missionnaire s’étant, il faut le dire, emparée d’une partie des populations de ces contrées.

Que disait-il ? Il s’indignait des réactions qu’avaient pu susciter, chez les chrétiens, les propos de la qotba et, sachant qu’en islam « l’encre du savant est plus précieuse que le sang des martyrs » il apportait sa contribution à la science – du moins le pensait-il - d’un calame acéré comme un poignard : « Les réactions suscitées par l’analyse du sheikh sur le christianisme et la violence s’inscrivent dans la tentative menée par ce christianisme d’étouffer ce que l’Orient à de plus précieux et qui n’existe dans aucun pays chrétien : la liberté de penser et de s’exprimer. Le christianisme essaye d’imposer à l’Orient ses règles : mixité obligatoire partout sauf dans son Eglise, interdiction de caricaturer cette religion, exigence d’un traitement diététique particulier des enfants chrétiens le vendredi, combat pour le maintien d’une école catholique à côté de l’école laïque, accusation d’intégrisme contre ceux qui défendent l’égale liberté de culte. […] Le christianisme tente d’obliger l’Orient à se plier à sa vision de l’homme. […] Le recours à Jésus Christ renforce la haine et la violence. […] Le christianisme est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte la violence et la haine. Haine et violence habitent le livre dans lequel tout chrétien est éduqué, la Bible. Comme au temps de la guerre froide, violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, le christianisme, pour poser sa chape de plomb sur le monde. Le sheikh en souffre la cruelle expérience. » Il terminait par un véritable appel à une réactivation de la loi des suspects de sinistre mémoire : « Les adversaires de ce “ monde libre ”, fonctionnaires zélés de l’oeil de la Bible, pullulent en son sein. »

Mais l’histoire n’est pas un conte de fées…

Que s’est-il passé pour que les propos que j’ai pastichés en les plaçant dans la bouche du sheikh soient en fait tenus par le Pape ? Est-ce le décès d’Oriana Fallaci, qu’il avait reçue « discrètement », selon Libération[3] qui a pu troubler sa pensée ? A-t-il voulu honorer la disparition de celle-ci par des funérailles quasi royales en pastichant la formule « le Roi est mort, vive le Roi » par un « Oriana Fallaci est morte, vivent les idées éternelles d’Oriana Fallaci » ? S’est-il noyé dans l’oued de la pensée de la journaliste, qui écrivait un peu distraitement à propos des musulmans : « […] des messieurs qui, au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, passent leur temps avec le derrière en l’air, à prier cinq fois par jour », distraitement car elle ne prenait pas garde que cette position était la même que celle du défunt Jean-Paul II quand il embrassait le sol des pays qu’il visitait… Est-ce un nouveau gage au courant traditionaliste, avec lequel il entame des conversations en vue de réintégrer dans l’Eglise ? Plus ironiquement, a-t-il voulu tester le degré d’ignorance des dirigeants des pays musulmans, qui condamnent ces propos sans savoir apparemment que chrétiens et musulmans ont dit souvent, sur bien des sujets, les mêmes choses et qui se sont contentés de quelques phrases tirées de sa conférence plutôt que d’examiner la position générale de l’Eglise catholique sur la question ?

Plus sérieusement, comment expliquer ces propos lorsque l’on connaît à la fois la qualité de la diplomatie vaticane, la fiabilité de ses sources d’information et la haute culture de ses dignitaires ?

Condamner la guerre chez autrui, c’est bien ; la condamner chez soi, c’est sans doute mieux : le Pape devrait savoir que le Christ a dit aussi : « On voit la paille qui est dans l’oeil du voisin, mais pas la poutre qui est dans le sien »[4]. S’il est effectivement pleinement légitime de poser, pour toutes les religions, la question des rapports entre religion et violence, il m’a toujours semblé préférable de faire le ménage chez soi avant d’aller le faire chez les autres. Les propos de Saint Augustin sur la guerre juste, par exemple, n’ont jamais été, à ma connaissance, condamné par l’Eglise.

De plus, si de fermes condamnations ont été prononcées, voici quelques années, contre la théologie de la libération qui fleurissait en Amérique latine, le soutien des Eglises locales aux dictatures sud américaines, qui ne se sont pas fait connaître par des pratiques policières d’une douceur évangélique ont été plus… timorées. De tels propos sur l’islam sont en réalité aussi caricaturaux que les propos que l’on peut entendre dans certains milieux musulmans sur « l’esprit de croisade » qui animerait, par exemple, tous les orientalistes…

Certes, Mgr POUPARD a expliqué que Benoît XVI avait à coeur de « rejeter les motivations religieuses de la violence »  ; je ne doute pas que sur Saint Augustin, pour n’en rester qu’à lui, l’Eglise romaine ne byzantinise avec délices, expliquant que les choses sont en réalité plus complexes, qu’il faut comprendre ces propos dans leur contexte, etc… Ce qui est d’ailleurs vrai. Mais c’est exactement la même chose avec le « jihad »[5], qui est un concept à la fois religieux, philosophique et sociologique, qu’il convient de distinguer entre grand et petit jihad, le grand, répétons le une fois de plus, étant l’effort personnel que doit faire le croyant pour interpréter les textes et progresser vers un perfectionnement individuel, le petit jihad étant, lui, régi par des règles strictes et, comme toute guerre « juste » et non « « sainte », ne s’écarte guère en réalité de celles que j’ai citées plus haut à propos du christianisme.

Tout cela me paraît clair. Je m’étonne que la mosquée de Paris puisse encore réclamer des « clarifications »…

Que se passe-t-il ensuite pour que, dans le Figaro, Robert REDEKER puisse écrire de telles insanités qui marquent une grave dégradation de l’esprit public[6] ? J’ai modifié son texte en remplaçant simplement islam par christianisme, où certaines pratiques musulmanes par des pratiques chrétiennes comparables. Nous avons là un bel exemple de cette littérature indigente, platement binaire, dont la pauvreté saute à nos yeux d’Occidentaux lorsque nous appliquons ces propos à notre religion, littérature qui fleurit de part et d’autre de la méditerranée, préférant l’imprécation à une saine confrontation intellectuelle.

Le Coran un texte violent ? Ni plus ni moins que la Bible ; Livrons nous don au jeu des citations sorties de leur contexte et qui ne veulent rien dire : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive »[7], « tout abandonner, y compris son père et sa mère », « L’homme qui commet l’adultère avec une femme mariée : celui qui commet l’adultère avec la femme de son prochain sera mis à mort, lui, l’adultère, et le femme adultère. »[8]  ; « Vous poursuivrez vos ennemis, et ils tomberont devant vous sous le glaive. »[9] ; si « vous ne m’écoutez pas [dit Dieu] vous mangerez la chair de vos fils et vous mangerez la chair de vos filles. »[10] ; « Et si elle [la ville] ne fait pas la paix avec toi et engage avec toi le combat, tu l’assiègeras, et quant Yahvé, ton Dieu, l’aura livrée entre tes mains, tu frapperas toute sa population même du tranchant du glaive. »[11] ; « Lorsqu’un homme a un fils rebelle et indocile, qui n’écoute ni son père, ni sa mère, et quand ils le corrigent, ne les écoute pas, son père et sa mère le saisiront et le feront sortir vers les anciens de sa ville, à la Porte de sa localité, et ils diront aux anciens de sa ville : « Notre fils que voici est rebelle et indocile ; il ne nous écoute pas ; c’est un débauché et un buveur. » Tous les hommes de sa ville l’assommeront avec des pierres et il mourra. Ainsi tu balaieras le mal de chez toi… »[12] ; passer, comme le fait David, deux cents Philistins par le fil de l’épée et en rapporter les prépuces comme preuve qu’on les a bien occis afin de pouvoir épouser la fille de Saül[13], envoyer le mari de sa maîtresse à la mort pour être enfin tranquille[14]

Je choisis volontairement mes exemples tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, pour une raison bien simple : d’une part l’Eglise a condamné l’hérésie marcioniste, qui affirmait la différence d’inspiration entre l’Ancien et le Nouveau Testament : la Bible est un tout, est toute entière la parole de Dieu, – comme le Coran du reste. D’autre part, l’absence systématique de références vétérotestamentaires dans les propos et articles hostiles à l’islam me confirme dans la conviction que l’antisémitisme n’est jamais très loin de l’islamophobie : l’occultation quasi systématique de l’Ancien Testament est en soi révélatrice d’une difficulté à accepter le judaïsme comme l’islam.

Les question réelles et non exprimées, toutes intimement liées, me paraissent être les suivantes : pourquoi donc refuser à l’islam la même complexité qu’au christianisme tout d’abord ? Pourquoi, ensuite, construire avec autant d’acharnement la figure d’un bouc émissaire qui n’a que peu de rapports avec ce que l’islam est réellement ? Pourquoi enfin refuser de consulter ceux qui, musulmans ou pas, sont capables de parler de l’islam avec pertinence, tout simplement parce qu’ils l’ont étudié et préférer les discours incantatoires ?

Loin de moi l’idée de prêter à Benoît XVI l’intention que des sauvages ne sauraient accéder à la complexité de la pensée : sur ce plan là, la hiérarchie catholique est bien plus a fait de la question que le fidèle de base, « qui voit les immigrés quand on lui parle du soufisme », comme on me l’a dit un jour. Vouloir le dialogue, le rendre possible, ce n’est pas redéfinir l’interlocuteur éventuel selon ce que l’on a envie qu’il soit, c’est d’abord l’accepter tel qu’il est, tel qu’il se définit lui-même.

Sur ces bases, il est possible de discuter sans que cela soit un monologue. Après, peut-être, les uns et les autres pourront modifier leurs points de vues et examiner ainsi l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes chez les autres, image effectivement souvent déformée et caricaturale. Cela permettrait peut-être d’éviter, à propos de la religion de l’autre, une vision essentialiste trompeuse. Trompeuse car ni le christianisme, ni l’islam du XV° siècle ne sont le christianisme et l’islam d’aujourd’hui : tant les doctrines que les pratiques ont évolué – ce n’est pas un jugement de valeur – qui ont fait de ces fois les fois de leur temps, adaptées à des contextes qui ont changé. Ainsi, si l’on examine la référence utilisée : un texte de l’Empereur Manuel II Paléologue (1350 – 1425), antépénultième Empereur byzantin, en lutte contre l’Empire ottoman en pleine ascension et en négociation avec l’Eglise catholique en vue de réparer le grand schisme. Peut-on dire que les positions officielles de l’Eglise post conciliaire sur les Eglises non catholiques et les autres religions sont les mêmes qu’alors ? Ce serait une grave erreur.

La vision précisément a historique que développe Robert REDEKER dans son article pose tout d’abord un problème d’ordre spirituel : comment se réclamer du christianisme et oublier le commandement : « tu aimeras ton prochain comme toi-même », second commandement, mis par le Christ à égalité avec le premier, qui est d’aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de toute sa pensée.[15] Je n’ai pas l’impression que M. REDEKER aime beaucoup son prochain musulman… mais, après tout, Charles MAURRAS qui, lui, avait au moins du talent, avait montré que l’on pouvait être catholique sans être chrétien : c’est peut-être son cas. En toute hypothèse, cela ne m’intéresse pas ; ce qui m’intéresse c’est de comprendre pourquoi ce ton d’inquisiteur, pourquoi cette construction d’un islam imaginaire, opposé à un christianisme qui l’est ici tout autant.

Des exemples. La violence exaltée : j’en prendrai une illustration, tirée d’un hadîth. Un jour qu’il se battait, l’Imâm ‘Ali était sur le point de vaincre son adversaire ; celui-ci lui cracha à ce moment là à la figure. L’Imâm alors s’arrêta, remis son épée – Zulfikar – au fourreau, et dit à son adversaire : « Désormais je ne puis plus te tuer : si je le faisais maintenant, ce ne serait plus en combat loyal, ce serait une vengeance. » Et il lui laissa la vie sauve. J’entends déjà un objection : c’est une légende… Et alors ? Quand bien même c’en serait une, ce qui est important est sa signification, l’enseignement que l’on a voulu donner en la rapportant : la condamnation de la violence aveugle qui n’aurait que soi, que la satisfaction de son ego pour justification.

Plus généralement, comment expliquer qu’un texte prétendu aussi violent ait pu servir de source d’inspiration à l’oeuvre d’un Rûmî, pour qui l’amour est la voie de la connaissance de Dieu ? Comment expliquer, par exemple, cette citation :

« Toi qui es centre de l’existence, sache que la différence

« Entre croyants, guèbres ou juifs est question de point de vue.[16] »

Comment peut-on oser faire l’étalage d’une ignorance aussi crasse avec un tel aplomb ? Cela montre bien que l’on peut TOUT dire sur l’islam, j’y reviendrai.

L’islam, toujours selon ce même article, procèderait par violence et intimidation. Loin de moi la tentation de nier l’existence et l’horreur des violences que certains prétendent pratiquer au nom de l’islam : le meurtre de cette religieuse en Somalie, après les propos de Benoît XVI, par exemple, est inexcusable ; le terrorisme, la violence, n’ont aucune légitimité dans des régimes démocratiques. Tout cela est clair. Pour autant, violence et intimidation sont-elles propres à l’islam ?

Sans rappeler les exactions dont ce sont rendues coupables certaines dictatures se réclamant expressément du christianisme, le non droit dans lequel on maintien en France la pratique de l’islam, la quasi impunité de ceux qui violent la loi à cet égard, ne sont-ils pas eux aussi une violence faite à des citoyens ou des résidents à qui est refusé la participation à l’Etat de droit ? Ainsi, je participais récemment à un débat au cours duquel un intervenant déclarait avec assurance que l’on ne pouvait appliquer « tel quel » le Code de l’urbanisme aux porteurs de projets de mosquées, trouvant ainsi naturelle une « suspension du droit », en l’occurrence le droit à construire, en considération de la religion ou de l’origine ethnique personne (son propos n’était pas très clair). 

L’intimidation, les tentatives de délégitimation ? Tous les chercheurs sur l’islam sont bien placés pour savoir qu’elles sont monnaie courante : des exemples ? Ainsi, certains ont tenté d’expliquer à des journalistes les positions sur la construction des mosquées d’un de mes collègues chercheurs – position favorables, faut-il le dire ? – par une conversion supposée à l’islam, qui délégitimerait ses propos : il ne ferait finalement que « prêcher pour sa paroisse ». Il est catholique pratiquant : l’être tout en étant favorable à la construction d’une mosquée semble être dans l’impensé de quelques uns. Certains encore, tentent d’exploiter mon récent voyage en Iran comme le signe d’un engagement islamiste : je ne serais pas proche des musulmans, mais, en réalité, de dangereux et fumeux « groupes islamistes »…

C’est ridicule ? Bien entendu. Mais « il n’y a pas de fumée sans feu… » précisément ; toutes les ressources du prétendu bon sens populaire sont appelées à la rescousse de ceux qui manquent d’arguments, qui prétendent défendre le « monde libre » et les valeurs de l’Occident, mais qui ne supportent pas l’indépendance de la recherche, l’existence d’un autre point de vue que celui du sens commun. « Les experts sont les plus mal placés pour parler de leur sujet » a-t-on même un jour osé me dire ! Dois-je en conclure que pour savoir si on doit faire faire une opération du coeur il faille aller chez son boulanger demander ce qu’il en pense ?

J’entends de là hurler les bonnes âmes indignées : « Alors on ne peut RIEN dire sur l’islam ! » Qui na pas déjà entendu cela ? Cette exclamation est pour le moins étrange, car en fait on peut TOUT dire sur l’islam, et surtout des sornettes : reprenons les livres que j’ai critiqués sur ce site, ajoutons ceux d’Oriana FALACCI, les nombreux articles de la presse écrite ou les reportages de la presse audio-visuelle… Le pire est toujours dit, répété, encore et encore. « On ne peut rien dire… » signifie en réalité qu’il est scandaleux aux yeux de certains que ceux dont on parle puissent s’indigner de ce que l’on dit d’eux et nous le faire savoir, sortant de la posture de l’indigène à qui l’on demande de savoir tout juste assez de français pour dire de temps en temps : « oui, mon bon maître ! »

Alors effectivement, je suis d’accord avec Robert REDEKER quand il dit que certains tentent de « poser une chape de plomb sur le monde » et que l’on tente aujourd’hui d’empêcher ce qu’il y a de plus précieux dans le monde entier : la liberté de penser et de s’exprimer. Mais le danger ne vient pas toujours de là où on le croit. Ici, chez nous, il est chez ces inquisiteurs autoproclamés, qui jugent sans connaître et entretiennent l’intérêt à la méconnaissance, ne reculant devant aucune perfidie, comme je l’ai montré, pour tenter de délégitimer ceux qui essayent de tenir un discours équilibré sur l’islam, il est chez ceux qui revendiquent la liberté de penser au nom de nos principes, et nous la refusent au nom des leurs.

On ne peut pas avoir à leur égard la formule : « pardonne leur, mon Dieu, ils ne savent pas ce qu’ils font » : ils agissent bien souvent de façon parfaitement consciente, se faisant les complices d’un idéologie porteuse de haine, montrant, par leurs propos, qu’ils ne croient pas à ce qu’ils prétendent défendre, le christianisme et les lumières, le respect de l’autre et le libre examen, l’Etat de droit et le débat démocratique. Il est temps que tombent les masques et de n’être plus dupes de ce type de discours, dont ceux qui les tiennent se prennent ensuite pour des victimes.

Je ne cacherai pas mon pessimisme devant ce que j’ai appelé plus haut la dégradation de l’esprit public, dont le quotidien me nourrit d’exemples. Que reste-t-il ? Désormais nous ne pouvons qu’espérer, comme dans Parsifal, que « Seule guérit la blessure l’arme qui la fit. »



[1] Cf. « Une fois encore », 16.09.2004.

[2] Au sens vulgaire et journalistique du terme, bien entendu…

[3] Libération du 15.09.2006

[4] Luc, VI, 41 – 42

[5] On peut lire à ce propos, notamment, l’interview qu’a donnée Rochdy ALILI sur Oumma.com le 21 septembre dernier.

[6] Le Figaro du 19.09.2006

[7] Matthieu, IX, 34

[8] Lévitique, XX, 10

[9] Idem, XXV, 7

[10] Idem, XXVI, 29

[11] Deutéronome, XX, 12 - 13

[12] Idem, XXI, 18 - 21

[13] I Samuel, XVIII, 25 - 27

[14] II Samuel, XI, 14 et ss

[15] Cf. Evangile selon St Matthieu, XXII, 37-39

[16]RÛMÎ (Djalaloddîn), Mesnevi, livre III, vers 1257 - 1259

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Auteur : Jean-Michel Cros

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