Musulmans du Québec : institutionnaliser la concertation pour enrayer l’islamophobie

Le 12 janvier dernier, des associations musulmanes ont rencontré, à sa demande, Mme Lise Thiriault, ministr

mardi 24 janvier 2006

Le 12 janvier dernier, des associations musulmanes ont rencontré, à sa demande, Mme Lise Thiriault, ministre québécoise de l’Immigration et des Communautés culturelles[1]. Au cours de cette rencontre, ces associations ont demandé à la ministre libérale la mise en place d’un mécanisme de concertation pour enrayer la montée de l’islamophobie dans la province[2]. Selon ces associations, seul un tel mécanisme composé d’un comité permanent regroupant des représentants du gouvernement et des cadres associatifs musulmans permettra d’éviter de nouvelles erreurs politiques, à l’image du vote de la motion du 26 mai 2005.

On se souvient en effet que l’Assemblée législative du Québec avait voté, à l’unanimité, une motion relative à la question controversée des tribunaux islamiques qui soulignait : « Que l’Assemblée nationale du Québec s’oppose à l’implantation des tribunaux dits islamiques au Québec et au Canada ». Le tissu associatif musulman, structuré autour d’associations et de personnalités n’était pas favorable à la création de ces tribunaux et avait jugé la motion inutile, en raison du code civil québécois qui interdisait déjà tout recours à un arbitrage religieux. Selon ces mêmes cadres associatifs, la formulation même du texte de la motion stigmatisait les musulmans. Aussi, à la mi-septembre 2005, une vingtaine d’organismes musulmans, outrés par l’adoption de la motion, avaient publié une déclaration citoyenne dans laquelle ils réclamaient son retrait[3].

Suite à cette déclaration relayée par les principaux quotidiens de la province (La Presse, Le Devoir et la Gazette), des représentants associatifs ont été reçus par plusieurs personnalités politiques et parlementaires de premier plan, presque tous membres du Parti Québécois (PQ). Une de ces rencontres a permis aux délégués de se réunir à la fois avec Mme Louise Harel, chef de l’opposition officielle à l’Assemblée Nationale, Mme Monique Richard, Présidente du Parti Québécois (PQ), et Mme Elsie Lefebvre, députée et porte-parole de l’opposition officielle en matière d’action communautaire, mais aussi avec Mme Jocelyne Caron, députée et porte-parole de l’opposition officielle en matière de condition féminine, ainsi que trois de leurs attachés politiques.

Du côté du Parti Libéral du Québec (PLQ) actuellement au pouvoir, à l’exception d’une entrevue avec le député et ministre délégué aux Affaires autochtones, M. Geoffrey Kelley, toutes les audiences demandées à la fois auprès du Premier ministre M. Jean Charest, du ministre de l’Immigration Mme Lise Theriault, et de Mme Fatima-Houda Pépin (députée d’origine marocaine qui a proposé au vote la motion du 26 mai) ont été refusées. Seule Mme Lise Theriault, ministre libérale a jugé bon de rencontrer les cadres associatifs musulmans suite aux contacts établis par ces derniers avec les responsables de l’opposition incarnée par le Parti Québécois.

Même si elle n’a pas atteint son objectif de départ (le retrait de la motion), la démarche initiée par les signataires de la déclaration semble néanmoins avoir porté ses fruits. La rencontre du 12 janvier, leur a en effet permis de déposer officiellement une requête qui, en cas d’acceptation, institutionnalisera au Québec la concertation entre les autorités publiques et les militants associatifs musulmans. Cette institutionnalisation, nécessaire pour juguler l’islamophobie grandissante dans la province, risque toutefois de déboucher sur un processus semblable à celui du CFCM français : l’officialisation d’une voix musulmane inféodée au pouvoir politique.

Au Québec, sans être contre le principe même d’une représentation crédible et légitime de l’islam québécois, beaucoup de cadres associatifs musulmans demeurent cependant sceptiques quant à la maturité du terrain associatif pour une telle représentation. Selon ces derniers, il est impératif, avant de penser à cette représentation, de régler le déficit démocratique qui caractérise actuellement le fonctionnement de la plupart des organismes formant le tissu associatif musulman de la province.



[1] Étaient présents notamment : le Conseil Musulman de Montréal, le Forum Musulman du Canada, Astrolabe, Présence Musulmane Montréal, l’Association Bel Agir, la Fondation Internationale Azzahra (shi’it), l’Association musulmane de bienfaisance (les ahbash) et les responsables d’un groupe soufi Naqshbandi.

[2] Dans un article récent, Flux migratoire des pays musulmans et discrimination de la communauté musulmane au Canada (in L’Islam entre discrimination et reconnaissance. La présence des musulmans en Europe occidentale et en Amérique du Nord, ouvrage collectif publié sous la direction de Ural Manço, Paris, L’Harmattan, 2004, la sociologue québécoise Denise Helley, rapporte que 40 crimes haineux ont été perpétrés dans la seule ville de Montréal durant le mois d’Octobre 2001, et que « ces attaques diminuèrent par la suite mais ne disparurent comme le montre le recensement de 83 évènements à caractères haineux à Montréal entre septembre 2001 et septembre 2002 ». L’auteur remarque par ailleurs : « que l’intervention du gouvernement fédéral en matière d’islamophobie est déficiente ». Le même constat peut être établi quant à l’action du gouvernement provincial.

[3] Voir le texte de la déclaration publié le 15 septembre 2005 sur Oumma.com.
http://oumma.com/article.php3 ?id_article=1682&var_recherche=canada

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