Musulmans du Canada : les leçons du « débat » sur le foulard en France

La question du foulard en France a fait couler beaucoup d’encre. Pourtant, très peu ont essayé d’en tire

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dimanche 7 mars 2004

Musulmans du Canada : les leçons du « débat » sur le foulard en France

La question du foulard en France a fait couler beaucoup d’encre. Pourtant, très peu ont essayé d’en tirer les leçons pour les communautés musulmanes des autres pays occidentaux. Dans ces quelques lignes, je souhaite faire cet exercice pour les musulmans du Canada. L’importance d’une telle réflexion réside dans le risque, fort réel, de voir certains groupes, oeuvrant dans ce sens depuis déjà quelques années, réussir à susciter au sein des populations canadiennes la même phobie qui semble avoir justifié l’ostracisme qui vient de frapper nos coreligionnaires français. Des cas semblables à celui qui est actuellement en discussion auprès de la Commission des droits et libertés du Québec (une école privée qui veut interdire le port du foulard à ses élèves musulmanes) constitueraient à l’avenir autant d’excuses pour un remake à la française.

Mais il est d’abord important de faire ressortir les quelques éléments qui différencient la situation au Canada de celle qui prévaut dans l’hexagone ; éléments qui semblent laisser croire à d’aucuns que « le Canada n’est pas la France » ! Importants à garder à l’esprit, ces différences ne doivent toutefois aucunement nous inciter à l’immobilisme. Il en va de notre pratique religieuse, c’est-à-dire d’un devoir devant Dieu et d’un droit garanti par la Charte des droits et libertés.

Situations différentes, une même trame de fond

Outre le fait que nous sommes peu nombreux et plus scolarisés, nous vivons dans un pays où le multiculturalisme est une politique officielle, inscrite dans la loi, sinon dans les mœurs. Voilà en quelques mots ce que semblent être les forces de l’inertie. Mais, qu’en est-il en réalité ?

Numériquement parlant, la communauté musulmane du Canada, par rapport à celle de la France, est en effet moins importante : 579 600 personnes selon le recensement de 2001, moins de 2% de la population totale. Il faut tout de même souligner qu’entre 1991 et 2001 et grâce à une récente vague d’immigration originaire des pays du Maghreb, les musulmans ont enregistré le taux de croissance le plus élevé (129%) parmi toutes les autres communautés, faisant ainsi de l’Islam la deuxième religion du pays1. D’autre part, résultat de la nature très sélective de la politique d’immigration du Canada, les Canadiens de confession musulmane sont relativement plus scolarisés que les musulmans de France2. Ce fort niveau de scolarisation, qui se retrouve aussi bien parmi les hommes que les femmes et qui représente un des principaux traits caractérisant la communauté par rapport à la population en générale, n’empêche pourtant pas le chômage de sévir plus souvent parmi les membres de la communauté que parmi leurs concitoyens. En effet, dans « un rapport publié par la Ligue des droits et libertés paru avant les attentats [ du 11 septembre] , rapport qui fut passé sous silence dans les médias, confirmait que 35 % des gens de Québec [ la capital de la province] affirmaient sans ambages qu’ils n’engageraient jamais un Arabe »3.

Un sondage plus récent (mars 2003) de l’Association d’études canadiennes confirmait cette situation pour l’ensemble du Canada en soulignant que le taux de chômage parmi les Arabes (14%) représentait le double de celui qu’on trouve au sein de l’ensemble de la société. Plus inquiétantes encore, mais paradoxalement ignorées cette fois par les « leaders » de la communauté eux-mêmes, les données publiées par la presse canadienne au mois de mars 2003 à l’effet que 30% des canadiens, presque la même proportion au Québec, ont une image négative des Arabes4.

Nous reviendrons plus loin sur la question du multiculturalisme, mais il est déjà clair, je le crains, que si les situations sont différentes, la trame de fonds, elle, reste la même au Canada comme en France. L’actualité internationale aidant, la présence musulmane semble remarquée, mais incomprise et crainte. Ignorance et phobie : sont-ce pas là, tel que nous l’enseigne l’histoire universelle, les parents de l’horrible et de l’infâme ? Bref, méditer le cas de la France est un impératif pour éviter sa réédition au Canada comme ailleurs.

Les leçons proprement dites

1ère leçon : le sorcier, l’arme fatale de Pharaon

La première leçon, qui paraît évidente mais que je pense important de rappeler, est que les pays occidentaux sont des démocraties. En théorie à tout le moins, ces systèmes accordent une grande importance à l’opinion publique qui est, en fin de compte, le dépositaire ultime de la légitimité de l’action politique. En France comme ailleurs dans le monde dit « libre », le législateur n’est supposé procéder que pour inscrire dans la loi ce que l’opinion souhaite. Un genre de « ce que l’opinion veut, Dieu le veut », qui fait d’abord et avant quiconque le bonheur du faiseur d’opinion. Tel un sorcier, ce spécialiste des perceptions et des moments propices, qui maîtrise l’art de braquer les lumières sur le superflu pour mieux cacher l’essentiel, constitue l’allié redoutable, l’arme fatale, de tous les pharaons, anciens comme modernes. En d’autres mots, bien plus que la loi d’exception, c’est l’irrésistible « 75% des Français appuient l’adoption d’une loi sur les signes religieux » qui fait aujourd’hui mal aux musulmans de France. Quant au pourquoi de cette réalité, seul le sorcier pourrait totalement y répondre. Pour notre part, nous retenons seulement la leçon : l’opinion publique compte, à nous d’en déduire les implications.

En fait, bien compris, ce contexte nous enjoint incontestablement de sortir de notre frilosité post 11 septembre, de notre isolement communautaire, pour aller au devant de nos concitoyens, avec beaucoup d’humilité, mais également armés de la ferme volonté, d’une part, d’écouter pour comprendre, d’autre part, d’expliquer pour se faire comprendre.

2ième leçon : vrais problèmes et faux débat

Communiquer, expliquer, dialoguer et débattre. Voilà qui est plus facile à dire qu’à faire. C’est que, sur ce terrain, Pharaon n’a même pas besoin du sorcier. Véritable professionnel du ring, il excelle, mieux que quiconque, dans l’art de l’esquive et des coups bas, créant ainsi l’illusion du débat sans vraiment s’y prêter. Écoutons-le dialoguer avec Moïse et Aaron qui viennent lui annoncer : « Nous sommes les messagers du Seigneur de l’Univers, pour que tu renvoies les Enfants d’Israël avec nous. » [Coran 26 : 16 et 17]

Une requête on ne peut plus claire : permettre aux Enfants d’Israël de quitter cette terre d’injustice qu’est devenue pour eux l’Égypte. Or, s’adressant aux notables autour de lui, « Pharaon dit [ alors]  : « Voilà en vérité un magicien savant. Il veut par sa magie vous expulser de votre terre. » ! [Coran 26 : 34]

Qui parle d’expulser les Égyptiens de leur terre ?! Si ce n’est cette même volonté qui cherche à éluder les vrais problèmes en traduisant « pudeur » par « soumission », « prescription religieuse » par « "ostensibilité" », « droit à la différence » par « communautarisme », « participation » par « entrisme »... Vous voulez discuter des cités-ghettos de la France et des effets néfastes de la gestion sécuritaire de leurs problèmes socio-économiques ? Vous désirez rappeler le danger de la marginalisation qui menace l’avenir des mal-aimés de la République, ces éternels immigrés, et de la République elle-même ? Versant des larmes de crocodiles sur les damnés de la terre musulmane, on vous interpelle sur la question de la lapidation des Nigériennes Safiya et Amina, on vous questionne sur les Talibans, la burqua de l’Afghane, les Frères musulmans, …

On savait déjà l’avenir des musulmans d’Occident en partie fonction de la réalité du « monde musulman ». Mais de là à lui en subjuguer totalement leur participation citoyenne et leurs droits, il y avait un pas qu’une certaine France semble avoir franchi d’autant plus aisément qu’elle se destine à profiter, comme jadis de sa « mission civilisatrice », des politiques néo-libérales responsables, en partie, du marasme actuel que ce même monde vie, et, en totalité, de l’indigne duquel on veut empêcher les « beurres » de sortir, ainsi que beaucoup de leurs concitoyens qui vivent le mal-être en plein cœur de la société de consommation.

La leçon des vrais problèmes et du faux débat nous invite à la vigilance. Nous ne devons pas permettre l’instrumentalisation du « fait islamique » dans les sociétés occidentales pour les besoins de questions conjoncturelles qui préoccupent les politiciens de tout acabit. En dépit du faux débat sur la question du foulard ou autre, et au-delà des conjonctures qui excitent les politiques au point de les inciter à violer les principes qu’ils prétendent défendre, il est primordial de comprendre que la vraie problématique c’est la participation citoyenne des musulmans d’Occident. Et parce que cette participation ne pouvant faire sens, dans une optique musulmane, que si elle s’inscrit totalement et sincèrement dans la construction d’un monde meilleur pour tout un chacun (sans égard à la religion, l’ethnie, etc.), cette problématique ne concerne pas seulement les occidentaux de confession musulmane, mais également tous ceux qui luttent pour les nobles idéaux que sont la liberté, la justice et la dignité. Ce qui m’amène à la troisième leçon.

3ième leçon : valeurs et interprétations

Liberté, justice et dignité. Ou, dans nos termes d’Occidentaux, laïcité et démocratie, état de droit et droits de l’homme, justice sociale et solidarité. Voilà, en terme de valeurs, ce que l’hypocrisie politicienne, appuyée par les marketers de la phobie, est en train de mettre en danger une fois de plus. De part la honteuse instrumentalisation dont elles ont fait l’objet, ces valeurs prêtent le flanc, aujourd’hui plus que jamais, à la critique de tous ceux parmi nous qui, bien ou mal intentionnés, ont l’habitude d’amalgamer principes et interprétations. Dans un tel contexte, il est nécessaire pour atténuer les dégâts causés, que les intellectuels musulmans prennent la parole, sur le terrain et parmi les fidèles, pour expliquer clairement et inlassablement que se sont moins la laïcité, l’égalité des sexes ou l’état de droit qui ont commis l’injuste qui frappe nos sœurs de France, mais bien plutôt une certaine arrogance culturelle qui non seulement interprète de façon tendancieuse ces valeurs universelles, mais s’arroge également le droit d’interpréter nos propres textes scripturaires !

Méditer le sort réservé par la France à la Laïcité, et comprendre les multiples stratagèmes qui ont permis son avilissement en faisant d’elle un instrument d’exclusion, permettra aux musulmans du Canada de nuancer la confiance qu’ils placent dans la notion du multiculturalisme. Par ailleurs, rappeler le rôle déterminant de l’interprétation, c’est également rappeler, si besoins est, que l’Occident n’est pas un, mais multiples. Non pas une interprétation, mais plusieurs. A nous donc d’en comprendre les prémices et les motifs qui sous-tendent et animent chacune d’elles, sans jamais les confondre avec ce dont elles prétendent toutes défendre : les valeurs universelles par rapport auxquelles notre adhésion ne doit souffrir d’aucune ambiguïté.

4ième leçon : leadership et efficacité

On le voit déjà que trop bien avec ce qu’il a été dit plus haut. Les défis sont énormes. Dans leur propre intérêt et de celui des sociétés dont ils font désormais partie, les musulmans d’Occident doivent relever ces défis du mieux qu’ils peuvent. Ce n’est pas là un choix. C’est une obligation morale exigée par leur religion, et un impératif civique conditionnant leur participation future.

Cependant, pour espérer relever ces défis avec succès, ces communautés doivent apporter, aussi bien sur le plan théorique que pratique, une réponse satisfaisante à une question fondamentale. Compte tenu du contexte dans lequel elles vivent et (inter)agissent, quelles sont les conditions de leur efficacité ? Le succès étant en effet fortement corrélé avec le degré d’efficacité qu’atteindront les actions initiées par les membres et les institutions de la communauté, il est raisonnable de penser que sur le plan intellectuel, la compréhension des conditions de l’action efficace devient une priorité. Consacrant l’œuvre de sa vie à cette problématique, Malek Bennabi nous apprend que l’efficace est meilleure dans « … le milieu qui crée les plus fortes des motivations, les plus sages des orientations et les plus dynamiques des actions »5.

  • Les puissantes motivations posent à mon avis la question du discours qui devrait viser à approfondir la prise de conscience quant au destin commun… parmi la communauté des fidèles, et au-delà avec tous ceux qui luttent contre les injustices d’où qu’elles viennent et qu’importent ceux qui la subissent.

  • Les sages orientations soulèvent quant à elles la question de la pensée (ou de la réflexion) qui devrait chercher à élever le niveau de la compréhension du contexte et permettre l’élaboration de solutions et de stratégies d’action.

  • Les actions dynamiques rappellent la question de l’éducation (psychologique et sociologique) qui devrait viser à habiliter le travail collectif.

  • Or, en dépit d’un discours digne de la langue de bois - le « leadership » musulman ne cessant de tenir un langage moralisateur sur la nécessité de l’unité sans réellement travailler à la mise en place des conditions de sa réalisation -, on constate, quand vient le moment de s’entendre sur telle ou telle action, une incapacité généralisée de retenir ces pulsions qui compromettent la possibilité d’un tant soit peu de coordination.

    Sur ces trois plans (discours, réflexion et action), tout reste à faire au Canada. Malgré la multiplication des initiatives ces quelques dernières années, le travail associatif reste figé dans des formules trop peu propices à enclencher un travail intellectuel pouvant mener à une véritable intelligence du contexte, à un discours plus intelligible et à une meilleure coordination dans l’action. De surcroît, toutes les organisations (ou presque) sont-elles pensées en fonction du mythe de la protection identitaire, ce qui nécessairement crée chez le « citoyen » musulman un désintérêt de la chose publique, particulièrement quand celle-ci est perçue comme n’ayant aucun rapport avec les questions de l’islam ou des musulmans. Outre l’isolement dans lequel elle confine les forces vives de la communauté, une telle attitude donne de cette dernière l’image d’une communauté égocentrique complètement détachée des luttes sociales et politiques de la majorité des citoyens. Pourquoi en est-il ainsi ?

    Dans un autre contexte, Tariq Ramadan disait : « Nous (« élites musulmanes ») ne fonctionnons souvent qu’à travers et par nos leaders, alors que pour faire fonctionner le processus, il convient d’agir avec la communauté. Le problème des associations réside dans ce leadership sclérosant, alors qu’un encouragement, - en fonction des compétences - à la réflexion et à l’action des femmes et des hommes constituant cette communauté serait nettement plus avantageux. Une telle démarche conditionne totalement la réussite ou l’échec d’une action. … Tant que ces associations penseront pour la communauté et non avec elle, elles lui mentiront. Il est temps de s’opposer au processus structurel ou à la coalition dans l’opposition pour capitaliser les compétences populaires. »

    Je crois, et c’est là la dernière leçon que je retiens du cas français, qu’il est effectivement temps que les musulmans d’Occident, pour être crédibles auprès de ceux-là même à qui ils demandent de changer leur attitude envers l’Islam et les musulmans, de poser la question de leur « leadership » paralysant. Sensé animer la communauté, ce leadership semble dans les faits se complaire dans des pratiques ne faisant aucune place à ce principe islamique (Ô combien à la fois connu et trahi !) que représente la shoura, c’est-à-dire la consultation. En d’autre terme, cette quatrième leçon nous rappelle que des Pharaons et des sorciers nous en avons également parmi nous… et combattre ceux-là, c’est également lutter contre ceux-ci.

    « En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce que est en eux-mêmes. » [Coran 13:11]

     

    Notes :

    1 Presque 80% résident dans les deux principales provinces du Canada : l’Ontario avec 352 500 personnes ; et le Québec, seule province francophone du pays, avec 108 600 personnes. Toujours selon les données du recensement de 2001, le taux de croissance de la communauté musulmane dans chacune de ces deux provinces a dépassé 142% pour la période de 1991 à 2001.
    2 Parmi les membres de la communauté musulmane du Canada, le taux de personnes détenant un diplôme post-secondaire dépasse les 60%. On ne possède pas de chiffre officiel équivalent pour les musulmans de France, puisque le choix de catégoriser des personnes par la religion dans les études démographiques est contesté dans ce pays. Toutefois, combien même on exclut les membres de la 1er génération d’immigrants, issus majoritairement de la classe ouvrière, on peut présumer que ce taux est beaucoup plus faible parmi les musulmans de France, et ce, à la lumière de plusieurs études portant sur la difficile scolarisation des enfants d’immigrées, en France en particulier et en Europe de façon générale.
    3 Source:Le québécois (entrevue avec Rachid Raffaa, Président du Centre Culturel Islamique de Québec), 01/11/2002
    4 Bien que les questions posées par les sondages de l’Association d’études canadiennes se réfèrent à l’arabité, le fameux amalgame, arabe égale musulman, qui prévaut chez beaucoup de personnes instruites, certaines se présentant comme « expertes » (journalistes, islamologues, etc.), nous autorise à croire que les résultats des sondages s’appliquent globalement, mais sûrement, à la réalité qui prévaut auprès des musulmans du Canada.
    5 Malek Bennabi « Le musulman dans le monde de l’économie ». Traduction libre.

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    Auteur : Abdelaziz Djaout

    Correspondant d'Oumma.com pour le Canada

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