Musulmane, citoyenne et européenne, je voterai NON

Face à une France trop laïque et trop empreinte de sa mémoire coloniale, on voit certains musulmans ici et

par

lundi 23 mai 2005

Posons les vraies questions

L’Europe est-elle une chance pour l’islam ? Il semblait naturel de poser cette question à l’aune d’une actualité foisonnante sur l’Europe et les enjeux de la fameuse constitution européenne. L’acteur « islam » sera certainement un enjeu de poids dans cet espace européen en construction. On parle de plus de 15 millions de musulmans en Europe ; la masse des musulmans fait de ces derniers un acteur non négligeable qu’il faudra bien prendre en considération. Des questions se posent de la part des pays membres : le traitement spécifique de chaque pays concernant l’islam devra-t-il se soumettre à une vision plus concordante ? La conception de la séparation des Eglises et de l’Etat étant si différente selon les différents pays européens, faudra-t-il que des pays comme la France aient à reconsidérer les décisions prises concernant les cultes ? Quelle place pour ces minorités musulmanes qui pourraient mettre en danger la cohésion sociale des sociétés européennes ? Les attentats de Madrid, les discours brûlants d’un Abou Hamza anglais, les assassins néerlandais de Théo Van Gogh, etc... Tout cela laisse à réfléchir, et peut susciter la suspicion et le doute dans cette Europe en évolution.

De leur côté, les communautés musulmanes se posent elles aussi des questions : l’institutionnalisation et la représentation d’un islam national pourra-t-il espérer de voir émerger une représentation d’un islam européen institutionnel ? Allons-nous former une vraie communauté musulmane européenne ? Qu’ont les musulmanes et les musulmans à espérer de l’Europe ?

Quelle Europe veut-on ? Quels musulmans voulons-nous dans cette Europe ? Quelles seront les intentions des uns et des autres ?

Autant de questions qui présagent des débats à la fois houleux et compliqués en fonction des différentes façons de concevoir l’islam et de préparer l’Europe.

II - Histoire d’une connaissance et d’une reconnaissance, la question de l’identité

A/ Comprendre pour se construire

Depuis que l’Islam est devenu dans ce pays une véritable question de société, on a souvent interrogé les musulmans sur leurs intentions réelles. Des centaines de conférences se sont alors tenues dans toute la France, par des dizaines d’organisations et associations musulmanes ou non, toutes tendances confondues. Il s’agissait de connaître et d’apprendre ce nouvel acteur - l’islam et ses musulmans - qui n’était plus issu des pays de l’autre rive, mais qui était né et avait grandi dans nos quartiers et nos cités. Dans ce contexte à la fois nouveau et parfois tendu, il s’agissait d’apprendre à connaître l’« autre ». Qui étaient finalement ces musulmans et que voulaient-ils ?

De l’autre côté, il s’agissait de pouvoir découvrir et domestiquer un terrain encore trop mal connu. Il n’était plus question de regarder vers le sud dans l’espoir d’un éventuel retour. Tout se passerait ici et il fallait construire. Le discours et la vision du « bled » ne suffisaient plus car l’ambition était tout autre. Il fallait pouvoir comprendre et construire un discours basé sur notre volonté de créer un islam de France et non plus un islam en France, invité et temporaire.

Pour cela, il fallait apprendre à se dire, se faire connaître, jusqu’à parfois montrer patte blanche sur nos ambitions, nos projets, notre identité. Tout cela dans un contexte qui devait nous prendre désormais en compte. L’idée première était de montrer que l’islam pouvait s’insérer, s’acclimater et se marier aux couleurs du contexte français. Il fallait donc un discours cohérent démontrant nos bonnes intentions envers le cadre environnant. Ainsi, aux quatre coins de la France, les conférences se sont multipliées pour afficher notre attachement à notre identité, mais aussi pour affirmer notre citoyenneté et notre respect du cadre institutionnel. Tout le discours s’est établi en fonction de ces deux volontés : revendiquer notre identité et montrer notre respect envers la bonne mère France.

B/ Un discours binaire : l’islam et...

Le discours d’alors se situait dans la plus stricte binarité : les sujets principaux portaient sur l’islam et la République, l’islam et la laïcité, l’islam et démocratie, toujours l’Islam et...

Ces premiers débats interrogeaient l’islam et les musulmans sur leur potentialité à vivre au sein de cet espace républicain, laïque et démocratique. Le discours « intégrationniste » était de mise : le mot d’ordre de cette période était d’affirmer notre possible intégration. Pourtant, certains avaient déjà bien compris qu’on ne pouvait pas demander à des citoyens français - fussent-ils musulmans - de s’intégrer dans une société qui était déjà la leur et souvent, la seule qu’ils connaissaient.

Puis, depuis ces dernières années, la binarité s’est focalisée sur des débats de société dans lesquels la position de l’islam était discutable : c’est le temps de la question de l’islam et du féminisme, islam et mondialisation, etc.

Certaines organisations musulmanes - les plus anciennes pour la plupart et surtout celles issues des pays d’origine - se sont lancées dans la représentation d’un islam de France à travers son institutionnalisation. C’était pour elles - quoiqu’on en pense - la possibilité de pouvoir faire reconnaître leur rôle incontournable et la place indéniable de l’islam en France.

Les autres acteurs associatifs musulmans se sont engagés davantage sur un axe éducatif et/ou social. Pour ce dernier cas, certains se sont même investis dans des partenariats positifs avec des organisations et mouvements de la société civile.

Cette mise en place d’un réel paysage islamique français, à la fois divers et foisonnant tendait à montrer que la question identitaire était réglée et que les musulmans pouvaient prétendre à une réelle contribution positive et décomplexée.

Cependant, il semble quelque peu précipité de penser que tout est réglé, loin s’en faut. Aujourd’hui, la binarité est toujours de mise : il s’agit encore et toujours de situer l’islam en comparaison, en opposition, en altercation avec « un autre » qu’on définit en fonction d’une actualité ou d’une thématique qui fait vendre.

On parle encore de l’islam en tant que système s’opposant à un autre et finalement éternellement incapable de partager, échanger, ou tout simplement contribuer.

Cependant, si bien évidemment les blocages se font encore largement ressentir au niveau des institutions et de la société française, force est de constater que beaucoup des freins sont liés à notre compréhension de nos valeurs religieuses et à la conception de notre implication citoyenne.

C/ Passer à l’étape suivante

Certes, cette étape, à travers une meilleure compréhension de nos Textes et de notre contexte, a permis de formuler un discours montrant bien qu’il n’y avait pas d’incompatibilité. Cela a été une étape nécessaire et difficilement contournable.

Au sein du tissu associatif musulman, ce discours fut rassembleur et unificateur ; tout musulman qui aspirait à vivre de façon épanouie sa citoyenneté s’y reconnaissait.

Aujourd’hui, ce discours ne peut plus suffire, et d’ailleurs il est, pour beaucoup, largement dépassé. Conscients dorénavant de ce que nous sommes, de notre cadre, de nos valeurs et de notre citoyenneté, nous devons désormais aller plus loin et nous poser d’autres questions : que fait-on de nos valeurs et de cette citoyenneté qui nous permet d’agir et de réagir ? Que voulons-nous réellement ? En tant que citoyens de confession musulmane, quelle sera notre contribution pour notre société, pour l’Europe, puisque c’est d’Europe qu’il s’agit ici ?

Des interrogations qui vont obligatoirement impliquer des remises en causes et des positionnements qui seront nécessairement beaucoup moins rassembleurs et unificateurs au sein de la communauté musulmane.

II - Faire des choix, la question des valeurs

A/ Quand les intérêts priment sur les valeurs, la trahison...

Ainsi, mettre l’Europe en face de l’islam - ou vice-versa - contribue de cette volonté de toujours mettre en adéquation deux systèmes qui pourraient s’opposer et/ou se confronter. La binarité est toujours de mise, pourtant l’enjeu se situe bien au-delà. La question n’est pas de savoir si l’Europe est une chance pour l’islam, voire même éventuellement le contraire.

La véritable et fondamentale question est de savoir si les musulmans sont prêts à construire et faire évoluer cette Europe, et si oui, au nom de quelles valeurs. De même, l’enjeu fondamental est de savoir si l’Europe est prête à admettre et accepter que les musulmans puissent contribuer efficacement, en partenariat et dans la plus totale implication à sa propre construction.

L’islam est une religion, une doctrine, un système. Mais elle se détermine fondamentalement en fonction des femmes et des hommes qui la composent et qui la portent. Il en est de même pour toutes les religions et toutes les philosophies politiques.

Bien des choses se sont passées au nom de la religion et jusqu’aujourd’hui, elle reste un enjeu manipulé et manipulable au nom d’intérêts autres...

Les principes de fraternité et d’amour sont fondateurs de l’Église chrétienne. En leur nom, l’abbé Pierre a fondé une entreprise sociale, humaine et profondément fraternelle en France. Pourtant, en Amérique du Sud, ces mêmes principes n’ont pas empêché le pape défunt Jean-Paul II d’assister passivement et de façon assez complaisante à l’écrasement du mouvement des théologiens de la libération, mouvement qui pourtant ne réclamait que justice et dignité pour les plus pauvres. Des prêtres furent assassinés, des sœurs furent violées, des populations entières furent spoliées au profit des multinationales nord-américaines en particulier, tout cela dans le silence complice de la sainte Église.

De même, le judaïsme a pu produire une civilisation remarquable en Andalousie médiévale à travers notamment les œuvres de Maïmonide. Juif espagnol de culture arabe, homme de science et de foi, il fut, tout à la fois, talmudiste, philosophe, juriste et médecin. Il fut parmi ceux qui contribuèrent à l’essor des sciences expérimentales, des sciences médicales et sociales et qui ont préparé la renaissance européenne. Cependant, au siècle dernier, c’est en se référant au judaïsme qu’on créera une doctrine raciste - le sionisme - qui, devenu Etat, n’hésitera pas à tuer et à humilier un peuple au nom de son droit à disposer d’une terre dite promise. Un Etat qui sera d’ailleurs le fidèle soutien et le garant des intérêts américains dans la région.

Dans le même ordre d’idées, qui mieux que nous peut connaître les valeurs sur lesquelles s’est fondée la civilisation musulmane ? Qui peut mieux savoir quels sont les principes profondément humains de l’islam ? Pourtant, force est de constater que nos deux premiers lieux saints sont sous la protection d’un des États dictatoriaux les plus rétrogrades au monde. C’est avec la complicité intéressée de la puissance américaine et à travers sa gestion égoïste de ses énormes richesses pétrolières, que cet État finance et cautionne un ordre mondial profondément injuste.

Pour continuer, aujourd’hui, le chef de l’État le plus puissant au monde peut sans gêne ni justification mener une guerre contre le Mal, au nom de sa religion, de sa conception très personnelle du Bien. Encore une fois, la religion a des élans très intéressés et partisans.

Les religions ne sont pas les seules à souffrir des trahisons de ses adeptes. Il en est de même pour des institutions ou des systèmes politiques : on peut s’interroger d’une laïcité capable de tant de définitions et de conceptions. Dire la laïcité aujourd’hui peut se faire de manières radicalement opposées : elle peut être l’espace neutre qui permet à toute confession ou spiritualité de s’épanouir et de s’émanciper dans le respect de l’autre. D’un autre côté, elle peut cacher un athéisme d’État qui ne dit pas son nom et qui s’oppose à toute visibilité religieuse. Elle a même été, en son temps, une mission civilisatrice qui avait pour but de contrôler les peuples musulmans sous domination coloniale.

Ainsi, la religion, comme d’autres systèmes, peut être à la fois le plus beau message d’humanité et le plus grand ennemi de l’homme. Elle peut être à la fois une chance mais aussi l’arme la plus redoutable manipulée par les gouvernants. Et tout peut être commis au nom d’une religion, même le pire. Finalement, le problème ne se situe pas tant dans les religions que dans les raisons pour lesquelles elles sont utilisées.

Et l’islam n’échappe pas à cette règle. Dire aujourd’hui islam, pour nous musulmans, ne nous protège pas de tout. Nous devons impérativement savoir comment nous nous déterminons face à notre spiritualité pour entrevoir la façon de considérer notre implication dans notre environnement européen et de nous positionner face aux enjeux politiques, économiques et sociaux.

B/ D’une dichotomie stérilisante à une vision universelle commune

Si spirituellement, nous restons fermement convaincus que c’est Dieu qui fait et définit l’islam, nous devons garder à l’esprit que ce sont nous, musulmanes et musulmans, qui lui donnons sa vocation en fonction de l’utilisation que nous en faisons. Et à ce niveau, les musulmanes et les musulmans ont un choix à faire et des priorités à donner.

Il s’agit de savoir qui des valeurs ou de l’intérêt exclusif de la communauté va primer. Quel est notre but réel dans cette Europe ? Est-ce défendre à tout prix l’intérêt économique et politique des musulmans ? Est-ce de pouvoir créer un lobbying fort afin d’imposer nos revendications communautaires ?

La tentation est grande. Le poids démographique pourrait compenser la faiblesse économique et politique et envisager enfin une réelle implication dans ces deux derniers domaines. Les musulmans seraient enfin considérés en tant que communauté et acteurs d’importance dans le paysage européen. Une telle vision communautariste induit une conception purement utilitariste de l’Europe.

Face à une France trop laïque et trop empreinte de sa mémoire coloniale, on voit certains musulmans ici et là appeler un peu trop vite à voter oui au projet de constitution européenne, mesurant ainsi très mal les enjeux globaux et généraux d’une Europe en soif de puissance économique. Ils espèrent ainsi fonder un islam institutionnel fort et revendicatif dans une Europe qui mettrait en évidence son aspect communautaire.

Est-ce que nous voulons réellement, nous citoyens européens de confession musulmane ?! Une telle conception est pourtant réductrice du projet réel de l’islam et nous aurons alors perdu l’esprit universel de notre foi et trahi les valeurs qu’elles véhiculent. En fait, la vraie question est de savoir si nous préférons privilégier des valeurs ou seulement une communauté - fusse-t-elle la nôtre - , de savoir si nous voulons seulement défendre l’intérêt d’une minorité ou, aussi et d’abord, apporter une véritable contribution pour un monde meilleur...

De même, l’Europe peut simplement être la forteresse économique qui se pose en acteur de poids face aux États-Unis, à la fois son partenaire et son concurrent, et participer ainsi à une gestion économique injuste du monde. C’est d’abord et surtout dans cet esprit-là qu’a été élaboré cette constitution européenne. Une telle Europe ne sera alors qu’un outil utilisé pour protéger les intérêts d’un petit nombre au détriment des plus pauvres - desquels font partie la plupart des musulmans.

Mais l’Europe peut aussi être le terreau commun des différentes sensibilités et communautés qui la composent. Elle peut être un espace commun dirigé par les valeurs fondamentales permettant le vivre ensemble telles que la Justice, le Droit et la solidarité ; nous aurons alors réussi l’enjeu d’une Europe dont la vision se fonde véritablement sur un universel commun, sur la base du respect de nos identités respectives.

Il ne s’agira plus finalement de l’Europe d’un côté et de l’islam de l’autre et de cette vision dichotomique stérilisante ; on ne cherchera plus à savoir si l’un est une chance pour l’autre. Non, nous tenterons plutôt le pari de la contribution effective des uns et des autres au profit de tous.

III - Conclusion : Des valeurs qui nous spécifient et nous dépassent à la fois

Nous l’avons vu, la simple proclamation de notre appartenance à une religion ou à une pensée politique ne nous protège en rien des possibles trahisons et manipulations des uns et des autres. Aujourd’hui, il faut questionner nos intentions, comprendre les valeurs que nous voulons défendre et mieux saisir les véritables enjeux.

Au nom de nos responsabilités communes, conscients des enjeux et des risques d’un projet européen au service des pouvoirs économiques et financiers,on ne peut que dire que NON à ce projet de constitution.

Nous ne devons ni ne pouvons nous limiter à défendre des intérêts communautaires. Au-delà de l’erreur stratégique, c’est surtout une trahison à nos principes. Au nom de notre spiritualité, nous ne servons pas une communauté, mais des valeurs et des principes. N’oublions pas non plus que si les valeurs de justice, de dignité, de solidarité sont fondatrices de notre spiritualité, nous en n’avons pas l’apanage. C’est un dépôt que Dieu a mis, non seulement dans le cœur des musulmans avertis, mais dans celui de tous les hommes afin que, quelle que soit notre confession, nous puissions, dans le respect mutuel, construire ensemble une société dans laquelle nous puissions vivre les uns aux côtés des autres. Ces valeurs qui nous dépassent et qui fondent notre humanité doivent être le catalyseur de l’ambition et de la forme que nous voulons donner à ce projet européen, afin que ces mêmes valeurs puissent s’épanouir dans cet espace et au-delà. L’Europe deviendrait alors l’exemple pour le monde où des gens de cultures, d’origines et de religions différentes peuvent coexister ensemble et cela prouverait ainsi combien est caduc la théorie du choc des civilisations...

Publicité

Auteur : Siham Andalouci

commentaires