Monsieur le Président, épargnez aux musulmans cette épreuve terrible

Je me permets de vous écrire parce que le moment est très grave et le sujet est très sérieux. Je vous éc

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mardi 9 décembre 2003

Monsieur le Président,

Je me permets de vous écrire parce que le moment est très grave et le sujet est très sérieux. Je vous écris monsieur le Président, au nom de notre famille et au nom de nombreux musulmans avec qui nous discutons souvent. Vous vous apprêtez monsieur le Président, dans les jours qui viennent, à avoir le dernier mot et prendre une décision éminemment importante : oui ou non à une loi sur le port du foulard à l’école. Par ailleurs, faut-il le rappeler, avant même que vous n’ayez annoncé votre décision, et sans même vous laissez le temps de consulter le rapport de la commission Stasi, des radios et des journaux citant des personnalités de votre entourage, vous prêtaient déjà des déclarations que vous n’avez jamais faites.

Le débat qui, à l’origine devait être une large réflexion sur la place de la laïcité dans la société française, se trouve aujourd’hui hélas biaisé, caricaturé, voire même, faussé par des déclarations réductrices et des propos moqueurs et suspicieux quand ils ne sont pas carrément accusateurs. Certaines personnalités politiques et d’autres médiatiques semblent hélas faire peu cas des sentiments des musulmanes et des musulmans. En effet, les musulmanes françaises et avec elles l’ensemble des musulmans de France sont stupéfaits et heurtés dans leur amour propre ; ils souffrent dans le silence et la dignité à entendre, depuis plusieurs mois maintenant, des déclarations incisives et menaçantes leur prêtant injustement des postures et des intentions qui n’ont jamais été et qui ne sauraient être les leurs. Les uns présentent le voile comme « une menace à la laïcité » ; d’autres prêtent aux musulmans des velléités de chercher à faire plier la république et.j’en passe. Or tout cela est faux.

Voyez monsieur le Président, je prends mon exemple ; je suis née en France, j’ai grandie en France, j’ai fais ma scolarité en France et j’ai travaillé pendant plus de dix ans avant de me consacrer à l’éducation de mes enfants. J’ai les mêmes aspirations que toutes les françaises et j’éprouve les mêmes besoins qu’elles. Je me suis toujours acquittée de mon devoir électoral et j’observe sans faille mes devoirs civiques. La seule chose qui, peut être me distingue, sans forcement me séparer, de certaines de mes concitoyennes c’est que j’ai foi en l’existence de Dieu et j’ai foi en un message divin qui me prescrit quelques croyances et pratiques qui me convainquent et me satisfont et que je tiens donc à observer.

Je tiens à respecter ma foi et à observer les pratiques qui en découlent, sans porter préjudice à qui que ce soit, sans heurter et sans blesser quiconque. Tout ce à quoi j’aspire, à l’instar de toutes les femmes de notre pays c’est entre autres, la liberté de penser, de choisir ma religion, de choisir mes amis, mon mari, ma maison, ma profession, ma tenue vestimentaire, l’éducation de mes enfants, choisir mes loisirs. bref tout ce à quoi j’aspire c’est tout simplement vivre et m’épanouir, dans ce bas monde, dans mon pays la France, sans que ma foi n’ait à en souffrir.

Je tiens à dire que chacun est libre de voire en le foulard ou le voile la chose qu’il veut. Libre à chacun d’être indifférent, pour, ou contre le port du foulard. Je dirais même que, quoique l’avis des concernées - celles qui le portent - et celui des spécialistes - à l’instar du sociologue Farhad Khosrovar qui a fait des enquêtes sérieuses - sont plus indiqués ; libre malgré tout, à chacun d’interpréter le port du foulard comme il l’entend. Cependant, nulle personne responsable et respectueuse ne saurait me prêter des intentions qui n’ont jamais effleurées mon esprit.

Si je porte un foulard aujourd’hui, et je suis lasse et navrée de me devoir sans cesse me justifier, ce n’est ni par prosélytisme, ni par ostentation. Et je tiens à préciser que si c’était le cas je serais en complète contradiction avec ce que me dicte l’islam, à savoir observer ses enseignements humblement et sincèrement loin de tout orgueil, et dénuée de la moindre vanité.

Si, je porte le foulard, monsieur le Président, je tiens à vous en assurer, ce n’est ni pour agresser quiconque, ni pour envahir l’espace public. Tout ce que je cherche c’est d’y trouver ma place ; une place légitime, inhérente à ma citoyenneté.

Je porte le foulard, humblement et sincèrement, par ce que je suis attachée à une religion et m’efforce de me conformer à ses préceptes. Et à ce propos, ce que j’espère de vous, monsieur le Président en tant que garant des libertés, c’est de m’offrir la possibilité de pouvoir respecter ma religion.

Si, je vous écris, aujourd’hui, monsieur le Président, c’est pour vous dire que si déjà sans loi et sans déclaration officielle -faisant du foulard quelque chose d’incompatible avec la laïcité- nombre de personnes ont des attitudes hostiles et agressives envers les musulmanes voilées, alors qu’en sera-t-il demain si par malheur une loi viendrait conforter et légitimer ce genre de comportement ?

Il est fort à craindre que les femmes musulmanes - qu’elles soient étudiantes ou travailleuses - ne seront pas seules à en pâtir ; car les conséquences de cette loi toucheraient l’ensemble des musulmans qui se verraient alors stigmatisés.

Voila monsieur le président ce que j’ai souhaité vous dire, en espérant que cela trouvera attention de votre part. A présent je laisse le relais à mon époux qui souhaite également vous faire part de ses appréhensions.

Monsieur le président,

A l’instar de mon épouse, moi aussi je suis français. Je suis français par acquisition de la nationalité française. J’ai choisi de demander la nationalité française après quinze années passées en France, parce ce que ce qui fait la France, sa devise dont elle est fière « Liberté, égalité, Fraternité » et la laïcité ne me poussent ni à nier mon histoire personnelle, ni à renier ma culture et ma religion.

Cependant, hélas je dirais, si la décision d’une loi - faisant du foulard une chose incompatible avec la laïcité - sera prise on se trouverait dans une situation terrible et inédite. Ce serait, et je pèse bien mes mots, la première fois depuis plus d’un siècle et demi - depuis que les musulmans font partie de la France soit en tant que ses sujets jadis, ou citoyens aujourd’hui - c’est la première fois que les musulmans de France voient une prescription de leur religion - prescription de caractère obligatoire - proscrite par la loi. Quelle terrible épreuve ? Que gagnerait la République à mettre une partie de ses citoyens dans cette situation terrible ? La jeune lycéenne qui a 16, 17 ou 18 ans se trouvera-t-elle demain à se dire : que faire, rester fidèle à sa religion - sans que cela ne soit, bien entendu, attentatoire à quoi que ce soit - , ou se plier à la loi ? Quelle terrible situation ! quelle terrible épreuve !

En défendant le droit, des musulmanes à porter le foulard, il ne s’agit pas pour les musulmans de défendre une position communautariste. D’ailleurs, les musulmans ne sont pas les seuls à s’opposer à une loi interdisant le foulard, puisque la conférence des évêques de France, l’épiscopat, le grand rabbin de France, la ligue des droits de l’Homme, la ligue de l’enseignement et nombre de personnalités politiques, associatives et universitaires et une bonne partie de l’opinion - en dépit même du parti pris des médias - sont contre ou non favorables à une loi interdisant le port du foulard à l’école.

Pour terminer, monsieur le Président, j’en appelle à votre grand sens de l’intérêt de la Nation ; je vous adjure, épargner aux musulmans cette épreuve terrible. Cette loi quelque soit sa formulation, tout le monde sait que c’est les musulmans qu’elle vise. C’est, en tout cas, la tournure que le sujet a pris depuis la rentrée. Monsieur le Président, la république - avec son prestige mondial de pays des droits de l’Homme - ne gagnerait rien à voir une partie de ses citoyens éprouvés dans leur chair, et stigmatisés.

Nous vous remercions, monsieur le Président, et vous prions d’accepter nos salutations les plus sincères.

Cordialement,

Vos concitoyens, Mr et Mme AOUSSAT Essonne, le dimanche 7 décembre 2003

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Mr Aoussat est enseignant, et Mme Aoussat est laborantine

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