Mon Far West

A l’automne dernier, alors que le couvre-feu venait d’être instauré, un ministre m’a confié que c’

mardi 4 avril 2006

Dans l’étendue quasi désertique du Nouveau-Mexique, quand on quitte la petite ville de Ruidoso sur la route 70, par l’est, on tombe sur la réserve des Apaches Mescaleros. C’est tout autant un village qu’un observatoire. Le terrain de golf et le casino n’ont rien d’exclusifs, au contraire. Pour les visites brèves, il reste un mélange de guirlandes de piments rouges, de bijoux d’argent et de turquoise, ou de calumet de la paix. Grâce aux films américains, il y eut peu de jours de mon enfance où je n’aie connu cette terre rose et bleutée avant de la fouler pour de vrai.

Les poursuites entre Indiens et cow-boys, ou la suspension même du temps sous un ciel implacable porté par quelques cactus, à la télévision, dans notre HLM, me donnèrent le sentiment d’une correspondance, si ce n’est d’une conversation avec un pays imaginé tout d’abord puis qui allait devenir le mien. Lorsqu’une maîtresse d’école ne parvenait pas à contrôler nos esprits rebelles, nous nous abandonnions aux coursives de nos immeubles, aux grand-places après le marché, pour goûter à l’exaltation du Far West en technicolor et nous métamorphoser en figures dangereuses parce qu’étrangères.

Plus tard on comprit que le cinéma que l’on se faisait ne nous absolvait pas de demeurer les Indiens pour quelque concierge ou épicier avec qui l’on avait fini par négocier le droit de traîner librement dans notre réserve, en échange d’une initiation à notre langue que déjà nos parents laissaient mourir. Une de mes tantes, accablée de tatouages d’un autre pays, révérait Anthony Quinn pour sa gueule de Grec-Mexicain-Peau Rouge-Arabe. Il était aussi un anti-John Wayne idéal pour qui il fallait avoir débarrassé la table avant de le recevoir sur le petit écran. Cette tante tirait de je ne sais quel répertoire comique les attitudes et les grimaces du Blanc condamné à ne jamais savoir se tenir dans le désert, ce terrain qui était moins la configuration des mes westerns préférés qu’une destinée dont le tracé avait pris tout son sens pour nos aïeux en 1962.

Quand la cavalerie chargeait, on se levait dans un profond soupir. Rassurés quand même que les Indiens aient pris notre place deux heures durant. Le film avait tourné court comme d’habitude. Dans la rue des sirènes de police avaient toujours le hoquet, et des espèces d’analphabètes qui empestaient le pastis ne se retenaient pas de nous demander nos papiers au nom du képi et de l’arme de service qu’ils arboraient. Parfois aussi dans un accès de générosité perverse, on nous suggérait qu’étant donnés notre énergie et notre sens du rythme, nous aurions eu tout à gagner à laisser tomber les études pour nous consacrer au sport, le football ou la boxe de préférence. Ils n’avaient pas tort. Un coup de boule, réel ou métaphorique, n’a-t-il pas son pareil pour asseoir une identité ?

Les années ont passé, nous ne feignons plus de nous méprendre sur les emplois réservés aux « bleu blanc rouge », ou sur les appartements loués « tout juste ce matin ». Il y a dans cette illusion nationale de la stratégie du convoi mis en cercle. Et plus on tourne en rond moins il y a de dépassement possible. Qu’ils se rassurent, cette terre sur laquelle nous avons sangloté et ri, peiné et travaillé, nous ne la prendrons pas avec nous, laissant même derrière les barres de douze étages, où les visages pâles avaient toujours l’air de pionniers. Autant pour le communautarisme subi. A l’automne dernier, alors que le couvre-feu venait d’être instauré, un ministre m’a confié que c’était bien dommage de voir de bons Français comme moi, « instruits et compétents », renoncer à la mère patrie. Avais-je donc si bien changé de rôle ? De sauvage inintégrable, j’étais passé à une statistique de la fuite des cerveaux dont on fait périodiquement la une au sujet des pays du tiers-monde.

Il est vrai qu’à l’heure où en France on envisage de plus en plus une immigration voulue, il serait utile de s’inquiéter d’une émigration presque nécessaire pour nous autres. En théorie nulle raison ne saurait justifier l’exil de son pays. Il faut se garder également de tomber dans les pièges des idéologies identitaires (ethnique, confessionnelle, etc.) pour apprécier le moment critique où la vie sera plus tolérable ailleurs. Voilà bien le cas de l’enfant d’immigré devenu immigré lui-même parce qu’il aura été un citoyen impeccable, un candidat sur-diplômé, mais pour qui les tentatives de vivre comme un vrai Français conduisent à une impasse.

Ceux qui s’accrochent encore à la France diront que nous n’arrivons pas à distinguer entre l’existentiel et l’actualité. Mais notre actualité se nourrit d’une crise existentielle ! En dépit des déchirements, quant on part on apprend à prendre pied sur un terrain qui aurait dû être familier dès notre naissance, celui de l’acceptation, de la reconnaissance et surtout de la fin des compromis. Que dire enfin des médias donneurs de leçons qui, pourtant, ont toujours une bataille de retard et réduisent la question à une problématique de banlieue ? Où sont-elles les gueules d’Arabes qui ont réussi dans la finance, dans les professions libérales, voire dans le monde politique ? Il est temps que ce Français qui ne sera jamais français se conçoive autrement, voire dans un autre pays. Another man another chance, dit-on ici.

Il arrive qu’un bout de terre, un morceau de ciel, soient comme des parenthèses qui surélèvent toute une existence. Cette femme au visage buriné, aux cheveux tressés, qui m’a proposé un tour à cheval dans le ranch tenu par son fils, aurait pu descendre d’un hameau de l’Atlas. Elle est si attentive, si complice, même si nous nous comprenons à peine. Je ne saurai plus grand chose de ces gens que pourtant je connaissais déjà. La route défile à nouveau dans ce pays, qui, comme l’a remarqué Garcia-Marquez, n’a pas de nom. Je lui en prête un volontiers : chez moi.

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