Que représente l’identité communautaire pour les religieux ?
Tout dépend, bien sûr, de la religion à laquelle on s’intéresse. Mais les
quatre grandes religions dont je traite dans mon livre - le judaïsme, le
catholicisme, l’islam et le protestantisme - répondent toutes, selon des
modalités certes très différentes, à l’appel de Dieu sur toute sa Création
et en particulier sur les hommes ses enfants. Dieu, dans ces quatre
religions, a un dessein de rassemblement sur les hommes. Il les veut unis
dans l’amour.
On ne peut donc séparer religion et communion, comme l’a
d’ailleurs récemment montré Régis Debray. Or, quelle est la traduction
concrète d’une communion ? C’est une communauté. Envisager la question
religieuse sans tenir compte de la dimension communautaire de chaque
religion, c’est passer à côté de la vraie problématique.
Comment cette
dimension communautaire de la religion se traduit-elle au plan sociologique
? Par une identité particulière, dont les médiations sont extrêmement
variées d’une religion à l’autre, mais sont aussi parfois de type commun :
l’attachement, par exemple, à une communauté locale de croyants - la
paroisse, la synagogue, la mosquée, le temple - et la participation à ses
activités spirituelles, caritatives, culturelles... C’est pourquoi la
question religieuse, par essence, ne peut être considérée comme une question
strictement individuelle et privée.
En dehors de son propre foyer domestique, le foyer d’un croyant, c’est la communauté de ses coreligionnaires, dans son village ou son quartier. Surtout à une époque de confusion générale des identités - qu’on soit français depuis trente
générations ou seulement depuis trois générations - où l’âme humaine, plus
que jamais, cherche à satisfaire son besoin "le plus fondamental", comme
dirait Simone Weil, c’est-à-dire l’enracinement. L’homme étant un être
naturellement religieux, il n’est pas anormal qu’il recherche des racines
dans les communautés religieuses qui s’offrent à lui, ou celles de ces
ancêtres, et qu’ensuite il fasse tout pour en défendre l’identité. C’est
comme défendre sa maison.
Quelles sont les principales revendications des religions ?
Elles sont de deux ordres : des revendications de contenu et des
revendications de participation. Les revendications de contenu consistent en
des convictions précises - principalement liées aux moeurs, à la liberté
religieuse, au soutien envers les plus pauvres - qu’on essaye de mettre en
avant, dont on fait la promotion auprès des responsables politiques. Les
revendications de participation consistent à réclamer "une place à la table"
comme disaient les chrétiens américains conservateurs dans les années 70 :
être reconnu comme acteurs de la vie en société, sur un mode particulier,
celui de l’appartenance spirituelle et religieuse.
Aujourd’hui, certaines religions brandissent des revendications de contenu parce qu’elles se croient suffisamment installées dans le paysage pour pouvoir négliger les revendications de participation : c’est le cas des catholiques, qui n’ont
pas encore pris conscience de leur situation de minorité parmi les
minorités, car ils ont toujours été habitués à représenter 90 % de la
population. Certaines religions, en revanche, mettent l’accent sur les
revendications de participation, alors qu’elles pourraient oeuvrer davantage
à promouvoir des revendications de contenu, compte tenu de leur poids
politique et démographique croissant : c’est le cas de l’islam, qu’on
n’entend pas beaucoup sur les questions de moeurs par exemple.
Qu’apporte la présence de l’islam dans le paysage religieux en France ?
Il n’y a pas à tergiverser ou à se voiler la face comme le font tant
d’observateurs : l’arrivée massive, en deux ou trois décennies, de millions
de musulmans sur le territoire français constitue un phénomène démographique
et sociologique - je ne parle même pas de religion ! - comparable à la crise
arienne du Vème siècle ou à la réforme protestante des XV° et XVI° siècle.
Bref, un événement comme il en arrive un ou deux par millénaire. Tous ceux
qui veulent minimiser ou détourner la réelle portée de ce phénomène - soit
pour diluer la question de l’identité musulmane dans la mystique grotesque
de l’intégration républicaine, soit pour alarmer les "bons français" sur la
prétendue "invasion" - sont des irresponsables et des malhonnêtes.
La présence de l’islam dans le paysage religieux change la France, un point
c’est tout. Un discours et une pratique politiques responsables
consisteraient à tenir compte de cette réalité et à engager les réformes qui
permettront à toutes les religions de vivre dans le respect et la paix
civile. En ce moment, on est en train de couvrir le chaudron de la question
religieuse avec le couvercle de l’idéologie républicaine laïcarde. Je le
répète, c’est irresponsable.
Les religions ne sont-elles pas absentes des débats présidentiels ?
Hélas, la question religieuse - dont Azouz Begag disait il y a quelques mois
qu’elle était au coeur des problèmes auxquels nous sommes confrontés, parce
qu’elle au coeur du problème de l’identité, dont tous les candidats parlent
aujourd’hui à qui-mieux-mieux - a été complètement évacuée de la campagne.
Pour ma part, je regrette que Nicolas Sarkozy, dont je me sens par ailleurs
assez proche, n’ait pas continué sur la voie qu’il avait ouverte, de manière
certes maladroite et perfectible, avec son travail auprès des musulmans et
son livre sur la République et les religions. Il a versé depuis le début de
l’année dans un discours populiste et électoraliste à relents anti-musulmans
qui n’est pas digne de lui. Mais il y a dans son entourage un lobby laïcard
particulièrement néfaste, notamment autour d’Henri Guaino, ancien
commissaire au plan.
Y a-t-il un vote religieux ? Si oui comment ce vote se
répartira-t-il sur les différents candidats ?
Je ne pense pas qu’il y ait un vote religieux au sens où les différentes
communautés ne voteraient comme un seul homme. Mais les discours qui
consistent à dire qu’il n’y a pas de vote juif, pas de vote musulman, pas de
vote catholique me font bien rire ! Tout le monde sait qu’il y a de grandes
tendances et qu’il faut analyser, non le vote de tous ceux qui se réclament
vaguement de l’une ou l’autre de ces religions, mais le noyau dur de chaque
religion, c’est à dire les croyants les plus engagés, les plus "cohérents"
comme dirait le théologien catholique Jean Miguel Garrigues. Les juifs
intellectuels plus ou moins assimilés - mais il y en a de moins en moins en
raison de la "séfaradisation" de la communauté juive - votent plutôt à
gauche, mais le gros des troupes votera Sarkozy, c’est sûr. Un récent
sondage de La Croix montrait que le noyau dur catholique voterait
massivement à droite.
Les archéo-protestants libéraux voteront certainement au centre ou à gauche, tandis que les néo-évangéliques privilégieront sans doute les candidats de droite. Quant aux musulmans, difficile à dire car, il faut le reconnaître, ils sont assez stigmatisés par une classe politique qui, toute considération idéologique mise à part, ne se rend pas compte de l’importance d’intégrer cette population dans sa réflexion stratégique électorale. Il y a fort à parier, tout de même, qu’ils rejettent la gauche, qui les a instrumentalisés et lobotomisés pour qu’ils sacrifient leur
identité religieuse sur l’autel de l’intégration républicaine - qui n’existe
pas, on le sait bien. Mais je crois que de nombreux musulmans - et de
nombreux croyants en général - attendent une nouvelle classe politique qui
aura enfin intégré les nouvelles réalités du siècle qui vient de s’ouvrir.
Inch’Allah ! Fiat voluntas suas !
Une alliance entre les religions sur des questions de société
est-elle possible en France ?
Non seulement elle est possible - comme l’a récemment montré la déclaration
commune sur le mariage homosexuel des responsables religieux de la région
lyonnaise, à l’initiative du Cardinal Barbarin - mais elle est souhaitable.
Les croyants de toutes confessions doivent comprendre - et je parle en tant
que catholique - que la cause à défendre, aujourd’hui, est celle de la
présence de Dieu et des religions dans le domaine public.
Propos recueillis par la rédaction
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