Mars 2006 : Ibn Khaldoun et le 600ème anniversaire de sa mort

Au moment où les citoyen-ne-s de confession musulmane s’interrogent avec force sur la manière de retrouver

lundi 27 mars 2006

Originaire du Yémen, la famille d’Ibn Khaldoun immigre d’abord à Séville où elle occupe d’importantes fonctions politiques. Après la chute de Séville (1248), obligée de s’exiler, elle s’établit à Tunis auprès des princes Hafsides qui lui confient de hautes responsabilités. C’est dans cette ville, le 27 mai 1332, qu’Ibn Khaldoun voit le jour.

Il fut à la fois homme politique, sociologue et historien.[1] Après avoir mené une vie diplomatique mouvementée au service de différents souverains, il décide d’effectuer un retrait et commence à rédiger plusieurs ouvrages, fruits de ses recherches et lectures tout autant que de son expérience personnelle, dont l’oeuvre principale est la Muqaddima (Prolégomènes). C’est en 1406, le 17 mars, qu’il meurt au Caire.

Une pensée qui nous parle...

La pensée d’Ibn Khaldoun, après avoir été longtemps oubliée, réapparaît au 18ème siècle dans les milieux intellectuels turcs préoccupés par le déclin de l’Empire ottoman. Au début du 19ème siècle, à la suite de l’expédition en Egypte de Bonaparte, c’est autour de l’Europe, en pleine ascension, de découvrir ce penseur du 14ème siècle.[2]

Six siècles après, sa pensée nous parle plus que jamais. Tout d’abord, par rapport à sa modernité scientifique. En effet, Ibn Khaldoun 1) conçoit l’histoire en tant que science ; 2) développe des concepts tels « l’umran » et « l’asabiya » qui semblent provenir non pas du 14ème siècle mais de la sociologie moderne, fondée au 19ème siècle ; 3) pense l’histoire des civilisations et les causes de leurs grandeurs et décadences. « Ibn Khaldoun (...) a été l’un des premiers théoriciens de l’histoire des civilisations » [3], et il a également « conçu et formulé une philosophie de l’Histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays[4] . »

Elle nous parle également, car elle rappelle à quel point la présence massive des Musulman-e-s en Europe de l’Ouest[5] -depuis la chute de Grenade (Espagne 1492)- découle de cette période « précoloniale », que la pensée d’Ibn Khaldoun a finement analysée.

Aussi, au moment où les citoyen-ne-s de confession musulmane s’interrogent avec force sur la manière de retrouver (ou de se réapproprier) une place dans l’histoire, sans pour autant perdre les fondements de leur identité, l’oeuvre d’Ibn Khaldoun est probablement incontournable. Elle incarne l’idée qu’il est possible d’être tout à la fois un penseur libre, acteur de son histoire, et cela en restant fidèle aux fondements de son identité. Ibn Khaldoun était musulman (il fut aussi Grand Cadi Malékite d’Égypte) et cette qualité ne l’a point empêchée d’analyser à la fois scientifiquement et librement ses sociétés contemporaines.

Muqaddima : « l’umran » et « l’asabiya »

La Muqaddima, oeuvre principale d’Ibn Khaldoun, retrace l’histoire de la civilisation nord-africaine du 14ème siècle et témoigne de sa complexité, sur le plan des techniques, du savoir ou des formes de gouvernement. De son analyse émergent deux concepts fondamentaux : l’umran et l’asabiya.

L’umran désigne les phénomènes humains, la civilisation, la société, tout ce qui caractérise les organisations humaines dans les aspects de leur vie matérielle :

« la vie sauvage, l’adoucissement des moeurs...les divers genres de supériorité que les peuples obtiennent sur les autres...les occupations auxquelles les hommes consacrent leurs travaux et leurs efforts [6] ».

Mais l’umran est également désigné à travers ses aspects sociaux, culturels et spirituels :

« La religion, la cité, le domicile, la puissance, l’abaissement et l’accroissement de la population, sa diminution, les sciences et les arts (...) Enfin, tout ce que la nature des choses peut opérer dans le caractère de la société [7] ».

L’umran peut être urbain (umran hadari) ou rural (umran badawi). La majorité de la population vit cependant dans l’umran badawi, dont l’umran hadari n’est qu’un prolongement. Il semble en quelque sorte y avoir une interprétation évolutionniste et hiérarchique de ces deux modes de vie :

« La civilisation de l’umran hadari marque le plus haut degré du progrès auquel un peuple peut atteindre : c’est le point culminant de l’existence de ce peuple et le signe qui en annonce la décadence. L’umran hadari, état auquel aboutit l’umran badawi, la royauté, le peuple et tout ce qui marque dans la société humaine ont un temps limité pour exister, à l’instar de chaque individu d’entre les êtres créés[8] ».

L’asabiya, souvent traduit par « esprit de corps », est cette « force motrice » qui permet à un groupe humain organisé de se reproduire. Le concept est forgé dans l’histoire des Etats d’Afrique du Nord du Moyen-Age et ne vaut que pour eux. C’est bien ce principe qui accompagne chez Ibn Khaldoun le mouvement des sociétés nord-africaines de cette époque (le passage des campagnes à des cités organisées et riches) et leur reproduction (succession de période d’ascension-déclin) sur le temps long.

Une oeuvre originale d’une incroyable modernité scientifique

Ibn Khaldoun a pleinement conscience qu’il produit une oeuvre originale. Dans la Muqqadima, il affirme avec force : « J’ai suivi un plan original pour écrire l’Histoire et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi (...) en traitant de ce qui est relatif aux civilisations et à l’établissement des villes. Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle (...)[9] ».

Concevant l’histoire en tant qu’outil d’analyse scientifique, il formule avec précision son objet d’étude ainsi que le but qu’elle poursuit. Il écrit, « C’est une science sui generis car elle a d’abord un objet spécial : la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l’essence même de la société. »[10]

Son analyse des sociétés musulmanes en déclin du 14ème siècle (en particulier du Maghreb) est une analyse historique d’une incroyable modernité scientifique. Ibn Khaldoun non seulement convoque les connaissances rationnelles de son temps (philosophie, mathématique,...), mais il n’hésite pas à en fonder une nouvelle (l’histoire conçue comme science) dans le but d’identifier les causes à l’origine du déclin des sociétés maghrébines. Il n’hésite pas non plus à critiquer sévèrement ses prédécesseurs pour ne pas avoir pris conscience de la nécessité de fonder une nouvelle façon de penser les difficultés auxquelles les sociétés musulmanes étaient confrontées.

A travers son oeuvre, il nous enseigne non seulement qu’il n’y a pas de réponses simples dans ce domaine (les causes du déclin d’une civilisation sont multiples), et qu’il est donc nécessaire de convoquer plusieurs niveaux de connaissance (sociologie, économie, histoire, ...). Mais il nous enseigne surtout que si les connaissances contemporaines sont insuffisantes pour résoudre certaines questions fondamentales, il est dès lors indispensable de les critiquer et de s’en libérer, pour en penser de nouvelles.

Une analyse « précoloniale »

L’analyse d’Ibn Khaldoun sur les causes du déclin des sociétés d’Afrique du Nord, fournit un éclairage historique unique sur la période précédant la colonisation européenne. Mettre en lumière cette phase de l’histoire permet de mieux se situer dans le temps, avec plus de précision, en ayant à l’esprit qu’il y a tout d’abord eu « déclin », avant qu’il y ait « colonisation » et puis « émigration ».

Ainsi, à côté des nombreuses analyses traitant des questions « coloniale » et « postcoloniale », dont l’objet d’étude reste le « colonisateur » ou « l’ex-colonisateur », ne serait-il pas aussi pertinent d’analyser, à partir de l’oeuvre d’Ibn Khaldoun, la période « précoloniale » ? Une analyse où l’objet d’étude serait cette fois-ci non plus le dominant, mais le « dominé ». Celle-ci permettrait de mettre en lumière les causes, non pas externes, mais internes à l’origine de la domination des sociétés nord-africaines. Dans cette approche (replaçant le dominé au centre de l’histoire) ce n’est plus le dominant qui est la cause première de la domination, mais le dominé lui-même, défini comme sujet de l’histoire. Il s’agit là d’un renversement nécessaire dans la compréhension du phénomène.

La colonisation n’est évidemment pas un phénomène tombé du ciel ; les sociétés nord-africaines ont été colonisées parce qu’elles étaient colonisables [Malik Bennabi]. Cette « prédisposition » à être colonisée, ou dominée, chez Ibn Khaldoun, ne s’inscrit pas dans une vision essentialiste, mais fondamentalement dans une dynamique historique. L’analyse d’Ibn Khaldoun place en effet la problématique du dominé dans le mouvement de l’Histoire (succession de période d’ascension-déclin), et non pas dans des catégories immuables « black », « blanc », « beur », conceptualisées par la pensée coloniale pour légitimer la domination.

Son oeuvre, plutôt que de servir à glorifier un passé révolu - « Nous les Musulmans nous sommes à l’origine des sciences modernes », ou encore « La civilisation islamique a été... » - pourrait aujourd’hui servir à mettre en lumière les raisons historiques qui ont produit au 14ème siècle le déclin à l’origine de la colonisation de l’Afrique du Nord, et puis de l’émigration massive de sa population vers l’Europe de l’Ouest. Pour cela il est nécessaire tout d’abord que l’oeuvre d’Ibn Khaldoun soit enfin reconnue, étudiée et enseignée, non plus uniquement individuellement par les plus grands penseurs de notre époque (F. Braudel, A. Toynbee,...), mais également au sein d’institutions, telles que les universités, mais aussi les manuels d’histoire et de sociologie.

Ouvrir à nouveau les portes de l’Histoire

Cet anniversaire constitue une occasion exceptionnelle de (re)découvrir, partager et débattre de la pensée et de l’oeuvre d’Ibn Khaldoun. Les colloques, conférences, séminaires, voyages dans les villes où il a séjourné (Grenade, Fès, Tlemcen, Tunis, Caire, ...), expositions, concerts, débats, articles, livres, films, etc., en tous genres, ne seront probablement pas de trop pour célébrer, sous toutes ses facettes, un tel événement. L’occasion aussi de rappeler que la présence massive des Musulman-e-s en Europe, aujourd’hui européen-ne-s à part entière, résulte de cette période cruciale, c’est-à-dire de cette période précoloniale où les sociétés musulmanes ont commencé à basculer hors de l’Histoire.

Par ailleurs, la commémoration de cet anniversaire constitue également l’occasion d’exprimer, symboliquement, la volonté (ou l’assabiya) qu’ont de plus en plus de femmes et d’hommes, rejetant l’immobilisme et la victimisation, d’ouvrir à nouveau les portes de l’Histoire.

« Ô toi qui cherches le chemin qui conduit au secret, reviens sur tes pas car c’est en toi que se trouve le secret tout entier » (Ibn ’Arabi, 1165-1240).



[1] « Ibn Khaldoun est [aussi] considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie politique ». F. Braudel (1959), Fernand Braudel, Histoire des Civilisations : le passé explique le présent publié en 1959 dans « L’encyclopédie française » et repris en 1997 dans « Les Ambitions de l’Histoire », Paris, Éditions de Fallois, 1997. (http://www.archipress.org/ts82/braudel.htm).

[2] Pierre Lepape, Monde Diplomatique, Janvier 2003.

[3]Fernand Braudel, Op.cit.

[4] Arnold Toynbee cité par Fernand Braudel (1959), Ibidem.

[5] En Europe de l’Est (Hongrie, Bosnie, Roumanie,...), la présence musulmane résulte, non pas du déclin, mais de l’ascension de l’Empire Ottoman.

[6] Ibn Khaldoun (1377), Prolégomènes, T.II, traduction De Slane, p.254 cité par Y. Lacoste (1998), Ibn Khaldoun : naissance de l’histoire, passé du tiers monde, Paris, La Découverte, 1998, p.124-125.

[7] Ibn Khaldoun (1377) in Y. Lacoste (1998), Op.cit , p.124-125. 

[8] Ibn Khaldoun (1377), in Y. Lacoste (1999), Op.cit., p.128.

[9] Ibn Khaldoun (1377), in Fernand Braudel (1959), Op.cit.

[10] Ibidem.

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