Manifester, pourquoi ?

Le texte publié ici est une première version longue : la publication dans le quotidien Libération a néces

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mercredi 14 janvier 2004

Le texte de loi contre le foulard est rédigé et déjà présenté au Conseil d’Etat. Les choses s’accélèrent du côté du gouvernement. Il faut aller vite, très vite… et les élections régionales approchent. L’enjeu est d’importance et la surenchère politicienne de mise : alors que M. Luc Ferry a proposé une formulation qui permettra d’interdire tout signe manifestant « ostensiblement l’appartenance religieuse » dans les établissements scolaires ; le parti socialiste, par la voix de M. François Hollande, dit vouloir se battre pour que l’on parle de « signes visibles ». Au-delà de ces joutes, au fond aussi incroyables que dérisoires, le débat sur le foulard devient le prétexte d’un affrontement politique dont l’enjeu consiste, à gauche comme à droite, à rivaliser d’efforts pour montrer combien chacun est décidé à défendre la République, l’unité nationale, la laïcité, la culture et, au fond, une certaine idée de « l’identité française ». Forts de la certitude qu’une majorité de Français soutient l’idée d’une « loi contre les signes religieux », la classe politique, obnubilée par la course aux voix, fait mine de ne pas se rendre compte que les raisons de cet alignement majoritaire sont nourries par des considérations troubles et troublantes. Le climat international de terreur et de violence, la peur entretenue de l’islam et des musulmans, la visibilité de plus en plus grande de ces derniers dans la société française (notamment à l’horizon fracturé des banlieues) de même qu’une augmentation caractérisée du racisme sont autant de phénomènes qui expliquent la réaction d’une majorité de citoyens français : ils ont peur, se sentent en danger, voire envahis, et leur perception de l’islam est largement négative. Pour élargir leur électorat, les politiques, sans vrais projet social alternatif, surfent sur cette vague dangereuse où se mêlent les doutes, les peurs et trop souvent la xénophobie. On ne saurait trop dire leur inconscience ni dénoncer, pour aujourd’hui comme pour demain, leur attitude de plus en plus populiste et irresponsable. Que faire face à ce triste spectacle ?

Le foulard ?

On a tout dit et son contraire sur le foulard et les musulmans eux-mêmes se sont laissé aller à la surenchère dans ce débat-alibi. « Voile », « islamique », « symbole », « signe », « objet de soumission »… les vocables n’ont pas manqué ni les commentaires autorisés. En terre laïque, l’autorité publique a curieusement parlé pour les musulmans, leur a expliqué leur religion et exposé comment « il fallait être modernes ». Enfin ! On n’avait jamais connu de rabbins non juifs, ni de prêtres non chrétiens… on a vu apparaître une pléthore de nouveaux muftis non musulmans. Ministres, universitaires, élus ou féministes « ont dit et interprété le bon islam », au nom d’une curieuse défense de la laïcité qui a permis la confusion la plus totale des genres.

C’est finalement aux musulmans de s’exprimer et de dire leur position, clairement et de façon déterminée. Le port du foulard est une prescription islamique reconnue par toutes les écoles juridiques musulmanes (sunnites et chiites), sans exception. Elle exprime un acte de foi qui ne peut donc advenir qu’à l’âge de raison et doit être l’expression libre d’un choix de la conscience. Comme tout acte de foi et de conscience, il ne peut être question de l’imposer à une femme contre sa volonté ou même d’exercer une pression qui entretienne l’intimidation ou la culpabilité. En toute circonstance donc, il faut refuser la contrainte d’avoir à le porter ou d’être forcée de l’enlever.

On entend et l’on voit malheureusement parmi les musulmans des propos et des attitudes excessifs qui tendent à brouiller l’image et à propager la peur. Foulards imposés à des jeunes filles dès l’âge de 6 ou 7 ans, obsession du noir, visages voilés, propos superficiels, réducteurs et sectaires qui assimilent dangereusement la non adhésion à la conception islamique de la pudeur à une promotion de « l’impudique ». Il appartient aux musulmans, ici aussi, de dénoncer ces comportements de groupes minoritaires qui ne tiennent compte ni de la liberté des femmes ni des réalités du contexte social et qui, au demeurant, portent un regard par trop méprisant sur la société dans laquelle ils ont pourtant décidé de vivre. Certaines tendances littéralistes et traditionalistes sont grandement responsables de l’entretien de la peur au sein de la société française, il faut le dire, le reconnaître et prendre position.

La laïcité ?

La loi de 1905 ne reconnaît aucun culte particulièrement mais dans les faits exige de l’Etat un respect de chacun d’eux en ce que ses représentants et ses fidèles auront, de façon autonome, décidé pour eux-mêmes. Le Conseil d’Etat avait relevé que le port du foulard n’était pas en soi contraire au principe de la laïcité à partir du moment où il n’y avait ni prosélytisme ni trouble à l’ordre public. Quatorze ans durant le dialogue a été efficace puisque le nombre de cas conflictuels a grandement diminué et que l’apaisement était tangible… avant que des considérations politiciennes ne poussent certains à jouer aux apprentis sorciers.

La laïcité a bon dos. On veut faire accroire au peuple français, comme d’ailleurs aux enseignants, qu’on veille sur eux, qu’on les protège des dangers qui les guettent : lent dépérissement de l’unité de la République, communautarisme, violence, etc. La loi contre le foulard devrait faire ce miracle et, au détour, cacher les vraies causes des dangers en mentant sur le vide des propositions politiques à droite comme dans la gauche socialiste. Penser la laïcité en terme de lois et de structures, c’est oublier que celle-ci se fonde aussi et surtout sur une certaine idée de la citoyenneté et de l’organisation sociale : l’égalité, le refus de la discrimination et du racisme, l’accès à l’éducation, à l’emploi, à l’habitat, l’opposition au communautarisme économique et social sont autant de principes et de valeurs qui donnent sens et orientation au cadre légal de la laïcité. En ce sens, la République ne sera laïque que si elle sait renouer avec sa vocation sociale : c’est ce défi que nous sommes en droit de voir relevé par la classe politique française et non cette démission sans courage devant les sirènes de la peur qui tétanisent une société française déstabilisée.

Se lever … à quel titre ?

Les musulmans se sentent rejetés, ciblés, injustement traités et ce serait à eux, naturellement, de se mobiliser contre un projet de loi discriminatoire. Ce genre de réactions et de mobilisations naturelles s’est multiplié ces dernières semaines et dans de nombreuses villes de France certains appellent les musulmans à manifester. L’émotion est grande, la révolte gronde, les manifestations s’organisent et les dates se multiplient…

S’agit-il vraiment de cela ? Comprendre « la loi contre les signes religieux » comme une affaire de musulmans n’est-ce pas tomber dans le piège tendu par la façon même dont le débat a été entamé et entretenu ? Mobiliser les seules organisations musulmanes en affirmant implicitement que ce sont les seules victimes de discriminations qui doivent se défendre c’est faire le jeu de ceux qui veulent distinguer, puis isoler les citoyens de confessions musulmane, en se donnant les moyens, dans les faits, d’éviter le débat de fond sur la politique sociale et éducative qui concerne tous les Français.

La lutte que nous sommes en train d’entamer sera longue et elle exige une vision claire des enjeux globaux présents et futurs. S’il faut se lever aujourd’hui et s’opposer à ce projet de loi discriminatoire et insensé, ce n’est pas uniquement par rapport à la loi en elle-même mais bien par rapport à ce qu’elle révèle en terme de manœuvres politiciennes, de discours mensongers et démagogiques, de politiques sécuritaires et liberticides destinées à se substituer aux réformes sociales radicales dont la France a besoin et qui exigent la protection des espaces de droits pour les citoyens (et notamment celles et ceux des cités), une réelle démocratie participative et une politique égalitaire en matière d’éducation et d’accès au marché de l’emploi.

Voici venir les temps de l’émergence nécessaire d’une conscience citoyenne. Notre combat se fonde sur des principes et des valeurs universels et communes et non pas sur une appartenance exclusive à une communauté de foi. Il s’agit d’établir un front de résistance réunissant toutes les citoyennes et tous les citoyens, musulmans ou non, croyants ou athées, qui ont compris que le débat sur le foulard est un faux débat, un débat tronqué, qui sous couvert de défendre la laïcité ou de s’opposer à l’oppression des femmes, est en train d’alimenter l’exclusion, le rejet, le racisme en évitant de s’attaquer aux causes des maux qui empêchent le vivre ensemble en France.

Les termes de l’engagement doivent être clairs néanmoins. Etre opposé à une loi contre le foulard, par exemple, ne doit pas vouloir dire que l’on adhère au principe de cette prescription. Reconnaître à autrui le droit de vivre librement ses convictions ne veut pas dire partager ces dernières. Ainsi beaucoup de femmes et d’hommes, croyants, agnostiques, athées, féministes s’opposent fermement à la loi contre les signes religieux, à l’exclusion et au racisme mais ne partagent pas le choix des femmes musulmanes qui décident de se voiler. C’est leur droit et il est impératif qu’elles/ils le disent et que les citoyens de confession musulmane l’entendent. La force du mouvement de résistance résidera dans l’acceptation de ces divergences en même que de la prise de conscience qu’un grand nombre de valeurs et de principes sont communs et cimentent la collaboration dans l’engagement.

Dans le même ordre d’idée, s’opposer à la loi ne peut pas vouloir dire s’associer sans discernement à tous ceux qui s’y opposent. L’ennemi de mon ennemi n’est pas forcément mon ami. On voit aujourd’hui des groupes radicaux, sectaires et agressifs essayer de tirer profit du mécontentement des musulmans pour se mettre en avant et acquérir une audience auprès de la base. Des groupes musulmans qui n’ont pas hésité à s’associer à des mouvements d’extrême droite, à soutenir le tyran Saddam Hussein, à développer des thèses radicales apparaissent ou réapparaissent aujourd’hui et cherchent un leadership fondé sur la capitalisation de l’émotivité blessée des musulmanes et des musulmans. Ils en font une affaire strictement musulmane, ils entretiennent le sentiment victimaire et n’ont dans les faits aucune stratégie de résistance à long terme. Ils appellent les musulmans à manifester pour dire « Non » sans autre projet ni vision. Il ne peut s’agir de faire cause commune avec ce type d’opportunisme, fusse-t-il le fait de musulmans.

Ouverts, déterminés et patients

L’affaire qui nous occupe concerne tous les citoyens épris de justice et d’égalité en France. Elle concerne toutes celles et ceux qui refusent la démagogie et les faux débats autour des signes religieux ou d’une loi de la peur. C’est avec eux, et en appelant toutes les consciences à leurs responsabilités, que nous réussiront à former un front large, ouvert et pluriel de résistance aux discriminations et aux injustices qui s’institutionnalisent au gré des aménagements de politiques de plus en plus sécuritaires.

Nous sommes tous concernés et il en va de notre société et de ce qu’elle est en train de devenir. Etre déterminés à vivre ensemble dans la confiance, le respect et la paix sociale, c’est être déterminés à nous battre ensemble pour lutter contre les vraies causes de la fracture sociale. A l’opposé d’associations censé représenter « les Français issus de l’immigration » et qui, pour demeurer vivantes médiatiquement et politiquement, changent d’avis au gré des circonstances et acceptent de jouer le rôle d’ « Arabes, de beurs ou de musulmans de service », le front que nous appelons de nos vœux (et dont les contours commencent à se dessiner aujourd’hui) se caractérise par son indépendance citoyenne, sa défense d’un certain nombre de valeurs non négociables (justice, laïcité égalitaire, égalité des chances sans discrimination positive, etc.) et des alliances fondées en éthique et non sur la base d’enjeux électoraux et politiciens.

La route sera longue et la résistance éprouvante. Ici la patience et le discernement sont impératifs. Manifester, descendre dans la rue, mobiliser les musulmans pour crier sa colère dans l’expression d’une émotion répondant à la passion qui a entouré le débat sur le foulard ne résoudra rien, voire confirmera les représentations caricaturales et les peurs des Français. Le piège se refermera… d’autant plus que les maîtres d’œuvres de ces manifestations ne sont de loin pas fiables et cherchent soit à se donner une crédibilité soit à attiser les tensions. On voit par ailleurs, les responsables du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) hésitants, dispersés, en désaccord et mal à l’aise par rapport aux évolutions récentes. Entre ceux qui veulent tenir la rue dans l’opposition et le CFCM qui cherche bon gré mal gré à négocier et à composer avec l’Etat, la troisième voie est celle de la sortie déterminée du ghetto intellectuel et social dans lequel d’aucuns aimeraient confiner les citoyens français de confession musulmane. Il s’agit de développer une vision d’ensemble, de déterminer les priorités d’une stratégie de résistance globale, de s’engager en tant que citoyens avec tous les autres citoyens français qui partagent un socle commun et solide de valeurs, qui refusent l’école à deux vitesses, les exclusions alibis, la politique sociale et économique qui communautarise, etc. Il faudra du temps, des débats, du dialogue et des actions fortes parce que pensées et construites au-delà de la « communauté spirituelle » des musulmans. Au demeurant, rien n’empêche que ceux-ci se retrouvent… non pas pour s’isoler, mais pour faire de leur sentiment d’appartenance naturelle par la foi, le tremplin d’une conscience d’appartenance à l’éthique universelle et citoyenne. Les jeunes générations ont les moyens de réussir ce défi : parions, au demeurant, que c’est parce qu’on le sent chaque jour davantage que ces citoyens d’un nouvel âge font peur. Ils ne sont pas à acheter, parce qu’ils ne sont pas à vendre ; ils ne sont plus les notables domestiqués des anciennes colonies… ils sont plus dignement les citoyens libres des démocraties modernes. D’eux il faut attendre et exiger qu’ils continuent la marche hors des ghettos, des banlieues et des cités et qu’avec leurs nouveaux partenaires, ils parachèvent le processus de libération menant à une société qui les respecte. Le débat autour du foulard est à la fois un leurre et un symptôme : en soi, c’est un faux débat qui cache mal, nous l’avons dit, la portée des vrais problèmes qui minent la société française. C’est néanmoins le symptôme d’une peur et d’un malaise face à la présence nouvelle et déterminée de citoyennes et de citoyens « d’origine immigrée », « musulmans », bien décidés à faire leur place dans la société et qui, jour après jour, établissent des liens avec des concitoyens qui de moins en moins les ignorent. Ces liens, ces dynamiques sont l’avenir et les musulmans feraient bien, plutôt que de se mobiliser dans la réaction, de construire dans la durée… plutôt que de défendre leurs seules spécificités, de se battre au nom de valeurs et de leur universalité… La route est longue, effectivement, mais il n’en est pas d’autre pour apprendre le respect de soi et d’autrui dans la diversité.

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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