Mais où est passée la « star incontestée des banlieues françaises » ?

Pas moins de cinq ouvrages, parus entre 2004 et 2005 (*), des dizaines de reportages, sans oublier un document

mardi 15 novembre 2005

Mais où est passée la « star incontestée des banlieues françaises » ?

Pas moins de cinq ouvrages, parus entre 2004 et 2005 (*), des dizaines de reportages, sans oublier un documentaire diffusé en décembre 2004 par « Envoyé spécial », nous ont dressé semaines après semaines le portrait de notre ennemi définitif. Tous l’accusaient de vouloir mettre à mal la démocratie, la cohésion sociale et la laïcité, de chercher à instaurer un Etat islamique. Il était baptisé « star incontestée des banlieues françaises », « grand frère des beurs paumés », ou encore « prédicateur le plus écouté par les jeunes beurs réislamisés dans les quartiers difficiles ». Ce dangereux prédicateur était accusé de pousser « des centaines, voire des milliers de jeunes filles à se voiler ». Et lorsqu’il rencontrait des altermondialistes, c’était pour organiser la fusion entre « militants d’extrême gauche et délinquants de banlieue », qui ont déjà en commun « une haine des institutions actuelles et une pratique courante de la guérilla urbaine ».

Cet ennemi public numéro un, nous l’avons un peu oublié depuis le début des émeutes des banlieues difficiles, c’est Tariq Ramadan. Depuis la dernière rentrée universitaire, il est professeur invité au Saint Antony’s College d’Oxford, et surtout conseiller auprès du gouvernement britannique en matière d’extrémisme islamiste. A-t-on entendu depuis que des voitures et des crèches brûlent un seul casseur ou non-casseur, un seul responsable musulman, un seul animateur d’association de quartier prononcer seulement son nom ? Non, pas une seule fois. Tariq Ramadan lui-même se montre fort discret, se contentant de rappeler dans quelques journaux que le cœur des débats « n’est pas religieux mais social » (« Le Monde » du 9 novembre) et que « la violence n’est pas la solution et (que) la dégradation des biens publics doit cesser » (« Le Temps » du 10 novembre).

En fait, Tariq Ramadan, citoyen suisse, petit-fils d’Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans en Egypte, n’a jamais été très présent dans les banlieues défavorisées. Il reconnaît lui-même venir d’un milieu politique petit-bourgeois et ne pas posséder « le vécu, la proximité ». « Les seuls qui accèdent aux jeunes des banlieues, ce sont les rappeurs », reconnaît-il lui-même dans une interview accordée cette année à un journal de rue. C’est la classe moyenne musulmane, éduquée, intégrée, votant, âgée de 35-45 ans, et logeant au centre-ville, qui écoute les conférences de Tariq Ramadan, achète ses livres et ses cassettes. Pour venir l’écouter, les femmes non voilées sont aussi nombreuses que celles qui portent un foulard, et les « barbus » ne constituent pas la majorité de son public. On est très loin du « glorieux Tariq qui à la tête de ses armées de gueux de banlieues va à l’assaut de l’Andalousie imaginaire », décrit par Latifa Ben Mansour dans « Le mensonge des intégristes ». 

Comment expliquer des interprétations aussi divergentes du discours de Tariq Ramadan ? Le principal intéressé a sa réponse : « Savez-vous combien de journalistes m’ont accompagné sur le terrain, dans les cités françaises, depuis douze ans ? Trois, deux Américains et un Anglais. Mais aucun Français ». Seulement voilà, Tariq Ramadan étant le musulman le plus connu de France depuis son face à face avec Nicolas Sarkozy en novembre 2003, il était devenu pour certains le bouc émissaire idéal, le responsable de tous les maux. Les violences urbaines viennent nous rappeler que la réalité est autre. Il n’y a pas besoin de « gourou » pour enflammer les banlieues.

(*) Dans l’ordre de parution : Jack-Alain Léger, « Tartuffe fait Ramadan », de Jack-Alain Léger, « Tariq Ramadan dévoilé’ , de Lionel Favrot, « Tariq Ramadan ou la Tentation de Dieu » de Elie Ayoub, « Frère Tariq », de Caroline Fourest, et « Le Sabre et le Coran, Tariq Ramadan et les Frères musulmans à la conquête de l’Europe », de Paul Landau.

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