Loi anti-foulard : non le bilan n’est pas bon

Le satisfecit indécent de Hanifa Cherifi n’y change rien : le bilan de la loi « anti-foulard » du 15 m

mercredi 21 septembre 2005

Le satisfecit indécent de Hanifa Cherifi n’y change rien : le bilan de la loi « anti-foulard » du 15 mars 2004 n’est pas bon, qu’on l’évalue dans l’absolu ou au regard de ses objectifs affichés. Il s’agissait, nous a-t-on répété, de lutter contre les tensions communautaires, et de protéger les jeunes filles des quartiers populaires de la pression patriarcale. Les démarches de tel sous préfet auprès des responsables de mosquées pour qu’ils demandent aux pères de familles d’interdire à leurs filles de se couvrir la tête à l’école n’auront contribué à aucun de ces objectifs. Il s’agissait ni plus ni moins que de sauver la République. Le pacte républicain en est toujours au même point ; les discriminations et les inégalités perdurent, les dramatiques conséquences de la politique du logement en ont donné récemment l’illustration terrible. Il s’agissait de garantir la laïcité de l’école. C’est de façon significative en Alsace, où la loi de 1905 n’est pas applicable, que celle de 2004 aura provoqué le plus d’exclusions.

Car au delà des propos plus ou moins lénifiants qu’on a bien voulu tenir, le premier effet de la loi aura été de conduire à l’exclusion de plusieurs dizaines de lycéennes, et à la déscolarisation de centaines d’autres. Nous dénoncions à l’avance cette loi comme loi d’exclusion ; son application nous a hélas donné raison. Le ministère reconnaît, sans s’en inquiéter outre mesure, 48 exclusions après conseil de discipline, et une soixantaine de démissions « choisies » (le terme « forcées » nous paraît quant à nous plus approprié). À cette centaine de déscolarisations enregistrées, on peut raisonnablement ajouter deux autres centaines de déscolarisations invisibles : celles des élèves qui se sont abstenues de faire leur rentrée scolaire, afin de s’épargner l’épreuve d’un « dialogue » joué d’avance. En effet, dans toutes les structures de soutien scolaire qui ont accueilli des adolescentes voilées, en Alsace, Île de France et Région-Rhône Alpes, la proportion est sensiblement la même : deux « déscolarisées invisibles » pour une exclue ou démissionnaire.

Quoi qu’il en soit, qu’il y ait au total 200, 300 ou 400 déscolarisations, le bilan est désastreux. Ce qui aura caractérisé l’application de la nouvelle loi se résume en deux mots : outrance et violence. La « phase de dialogue » avec les élèves concernées que prévoyait la loi a été appliquée comme phase de mise à l’écart. Les élèves en foulard ont été parquées comme des parias ; des mesures prophylactiques ont été prises pour qu’elles ne rencontrent en aucun cas les autres élèves de leur lycée. Ces excès, systématiques, ont été condamnés par la juridiction administrative : la majorité des chefs d’établissements avaient, en fait d’application de la loi, choisi délibérément l’illégalité. Manifestement, La fin justifie les moyens. Au delà du foulard, un véritable harcèlement a conduit à traquer bonnets et bandanas, résolument prohibés malgré les termes de la loi (bandana, bonnet ou béret ne manifestent en rien une appartenance religieuse !). Le port d’une tunique ou d’un chignon a été reproché à des élèves, sommées de se vêtir d’un blue-jean, ou de détacher leurs chevelure, « comme tout le monde ».

Des mères de familles portant le foulard se sont vu interdire l’abord des écoles où elles accompagnaient leurs enfants. On a refusé qu’elles continuent à accompagner les sorties scolaires comme elles en avaient pris l’habitude et à la grande satisfaction des professeures et professeurs des écoles. En un mot, on a artificiellement créé des clivages communautaires là où les uns et les autres vivaient en bonne intelligence. Et ces effets collatéraux » de la stigmatisation des femmes « voilées » se sont étendus bien au-delà de l’école : l’interdiction a été, hors de tout cadre légal, étendue dans nombre d’I.U.T. ; des tentatives d’application sauvage de la même règle ont même eu lieu dans certains départements universitaires ; discriminations et humiliations se sont multipliées dans des banques, des services publics, des mairies, des préfectures.

La loi et son application ont certes abouti à la quasi éradication du foulard dans les lycées et collèges. Mais à quel prix ? Qu’y a-t-il de si réjouissant ? Et comment les adolescentes ainsi contraintes à montrer les parties de leur corps qu’elles souhaitaient cacher ressentent-elles la violence qui leur est imposée ? Comment leurs familles, leur entourage, les vivent-elles ? Comment celles qui ont accepté de se soumettre demeurent-elles psychologiquement disponibles à l’enseignement ? Comment celles qui n’ont pas pu se résigner peuvent-elles envisager la vie dans une société qui les rejette ? Dans chacune de ces deux catégories, on compte plusieurs centaines de jeunes filles. Le rapport « Une vérité dévoilée » rendu public par le comité « 15 mars et liberté », comme le « Livre noir » rédigé par notre collectif (1), fournissent des témoignages poignants de ce gâchis politique, social et humain. On se grandit toujours à reconnaître ses erreurs. Souhaitons qu’un jour prochain, le législateur ait le courage de reconnaître qu’il a fait fausse route, et qu’il revienne en arrière. L’abrogation de la loi « anti-foulard » du 15 mars 2004 demeure quoi qu’il en soit notre objectif.

Collectif "Une école pour tou-te-s"

(1) À paraître sous le titre « Quand l’école publique choisit son public ».

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