La société artistique fut le foyer d’une fronde dénonçant le conservatisme religieux des tenants du mouvement réformiste composé des vieux compagnons de Ibn Badis, Larbi Tebessi, et Bachir El Ibrahimi entre autres. Toutefois, il y a convergence dans l’opposition au maraboutisme accusé d’être l’allié du colonialisme et d’être le garant d’un traditionalisme désuet.
style=';;'>Contrairement à
une idée répandue et en dépit des propos de Ibn Badis, c’est la médersa qui fut
le point de départ de l’action islahiste et un de ses meilleurs relais. La
mosquée verte Jama’ Al Akhdar, le bastion badisien de l’Islah à
Constantine, se doubla d’une fonction de médersa.
Cette dernière
supplanta la mosquée dans son rôle éducatif et cela pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, les mosquées étaient sous contrôle de l’administration coloniale
qui y nommait des clercs officiels loyaux. Ceux-là mêmes qui furent victimes
des critiques acerbes des réformistes. Le prêche ne pouvait se faire sans le
consentement de l’autorité administrative qui craignait l’agitation religieuse.
style=';;'>Cela n’empêcha
pas les oulémas de jeter leur dévolu sur la mosquée dont le rôle se bornait à
sa plus simple fonction rituelle. Ils y dispensaient quelques
« dourous » (leçons religieuses) mais toujours de façon clandestine,
sans les autorisations nécessaires à cet exercice.
Par des
justifications religieuses, les tenants de l’islah avaient intimé à
leurs élèves de ne point fréquenter les mosquées officielles pour se livrer à
leurs obligations rituelles
class=MsoFootnoteReference>
style=';'>[1]. De
ce fait, il convient de se référer constamment à ces paramètres pour comprendre
cet « effacement » de la mosquée face à la médersa. Elle était due à
un double phénomène, celui du contrôle des autorités administratives conjugué
au boycott religieux des oulémas.
Mohamed El Korso
affirme par ailleurs que ce qui caractérise « l’œuvre islahiste dans
son ensemble, c’est la place et le rôle qu’occupe la médersa dans la stratégie
réformiste. Celle-ci s’est substituée à la mosquée avant de la détrôner dans la
transmission du savoir. C’est la médersa qui caractérise l’action islahiste.
Dans la plupart des cas, sinon dans la quasi-totalité des cas recensés, c’est
la mosquée islahiste qui est venue se greffer à la médersa islahiste et non le
contraire ». Ce qui peut expliquer la faiblesse de la mosquée dans le
rôle de mobilisation remarqué.
Hommes de
religion, hommes de sciences, hommes du savoir, les oulémas devaient par
conséquent se consacrer au rôle de transmetteurs qui leur était imparti par
devoir religieux.
Ils ont
superposé à leur mission éducative le principe de da’awa. Ce concept de da’awa
érigé en paradigme par les oulémas a été à l’origine de cette volonté de
diffuser leurs principes, leurs enseignements à travers toute l’Algérie. Ainsi,
se multiplia le réseau des médersas qui se devait de diffuser ce savoir.
Nous pouvons
appliquer le modèle diffusionniste
class=MsoFootnoteReference>
style=';'>[2] aux
réseaux islahistes d’éducation pour ce qui est du moyen par lequel « el
lourat » l’arabe classique et l’enseignement islahiste va
circuler et atteindre les régions les plus éloignées. D’ailleurs, les statuts
de « l’Association de l’éducation et l’instruction professionnelle des
enfants musulmans » d’obédience réformiste, prévoyaient que cette dernière
pouvait « créer dans le département de Constantine des sections régies
par les statuts de la société mère ; ces sections sont contrôlées par le
bureau central tant au point de vue de la gestion financière qu’au point de vue
du programme d’éducation ».
Ainsi, sur
l’initiative d’un particulier pouvait être crée dans un douar une section
affiliée à la « Jema’a at atarbia wa ta’alim » de Constantine.
Des métropoles régionales « ces villes intermédiaires » furent les
relais nécessaires à ce modèle diffusionniste dont Constantine représentait la
ville mère. Ainsi, la ville de Mila fut un des pôles essentiels de la mise en
place de la toile réformiste.
La médersa
faisait partie d’un ensemble sociétaire à triple fonction, à la fois sociale,
cultuelle et culturelle avec bien évidemment prééminence de la seconde entité
susmentionnée. En plus des cours d’arabe, qui était la vocation première de ces
établissements, il y avait également la tenue de conférences littéraires et le
refuge pour les orphelins confirmant la vocation de « El kheiria ».
La médersa sous
sa forme la plus achevée que fut le « Mahad Ibn Badis » a
également été le lieu de réunion hebdomadaire d’étudiants qui y organisaient
des réunions littéraires.
Pour les islahistes,
la langue arabe était la langue du Coran. Sa connaissance était indispensable
pour pouvoir se livrer à un quelconque rôle d’exégète. D’ailleurs, les
réformistes, pour sensibiliser l’opinion musulmane au problème de la culture et
de langue arabe, rappelaient que la nécessaire connaissance des textes sacrés,
de la littérature et de la tradition, ne peut être acquise sans une pleine
connaissance de la langue arabe.
Au-delà de cette
conception religieuse, les oulémas ont érigé la langue arabe en principe
constitutif du peuple algérien, à travers le triptyque badisien : « L’islam
est ma religion, l’arabe ma langue, l’Algérie ma patrie ». Il y avait
la nécessité, dans le processus de reconstruction identitaire, de doter
l’Algérien d’une langue nationale.
C’est la formule
désormais bien célèbre que reprend Anne-Marie Thiese : « la nation
existe donc il faut lui donner une langue »
title="">
style=';'>[3].
L’Algérien, par cette définition a désormais une seule langue, l’arabe, et il
appartient à l’arabité. La langue arabe est la seule langue de la communauté
algérienne.
La médersa
s’avère être le lieu adéquat pour mettre en oeuvre le projet badisien
d’enseigner la langue arabe et d’en faire la langue d’un peuple. Désormais, les
jeunes algériens passant par la Jema’a at tarbiya wa at ta’alim,
sont scolarisés uniquement dans cette langue. Les statuts de cette association
précisent que son but est bien de répandre la culture arabe.
L’apprentissage
de l’arabe était considéré comme un devoir patriotique. La référence à la
culture française n’était que de pure forme. A cet effet, il convient de
rappeler qu’un décret de 1944 instituait la dispense obligatoire de quinze
heures par semaine de cours de français dans les établissements privés.
Texte législatif
qui fut ignoré par les oulémas qui ne décidèrent de prodiguer des cours de
langue française que de la façon la plus restreinte possible et seulement à
l’institut Ibn Badis, la veille du 1er Novembre 1954.
Ainsi, les jeunes
scolarisés dans les établissements réformistes suivaient un enseignement leur
prescrivant de porter un amour pour la langue arabe, langue du peuple algérien
qui « faillit disparaître » sans l’action « rédemptrice »
de Ibn Badis.
Ils se trouvaient
investis d’une mission, celle de la transmission d’un patrimoine, d’une langue
qu’une fois maîtrisée, ils se devaient à leur tour de diffuser. Il fallait absolument
mobiliser autour de ce thème alarmiste relative à la situation de la langue
arabe en Algérie comme en témoigne les multiples productions de l’Association
des oulémas tels les poèmes.
« El
Bassaïr » daté du 14 janvier 1952 publia un poème de Ahmed Hamani faisant
appel à la contribution de généreux donateurs et qui se distingue par une
longue complainte sur le sort de la langue arabe en Algérie à qui les autorités
coloniales ont livré une guerre sans merci avant de louer le rôle des oulémas qui
ont permis au peuple algérien de renouer avec son islamité et son arabité par
le moyen de la médersa.
Le but de cette
entreprise est bel et bien de revaloriser un passé que la doxa coloniale niait
en arguant qu’avant sa venue il n’existait rien en Algérie, que l’histoire
commençait en 1830, que la nation, le peuple algérien n’existait pas.
L’élaboration,
l’institution d’une histoire qui faisait l’éloge d’un peuple, d’une nation
répondait à une nécessité, celle d’opposer à la culture dominante une contre
culture auquel les Algériens pourraient s’identifier avec fierté. L’histoire
constituait un enjeu dans cette lutte culturelle menée par les oulémas contre
l’administration coloniale.
Les enfants des
différentes institutions réformistes apprenaient une histoire expurgée du
cliché colonial concernant le néant historique dans laquelle l’Algérien était
confiné. Les tenants du mouvement réformistes étaient à la poursuite d’un passé
insaisissable, révolu, qu’il fallait restituer et créer, comme nous l’avons
indiqué, une continuité historique que l’enfant algérien, scolarisé dans la
médersa, faisait sienne.
Pour mettre en
œuvre leur programme, les oulémas s’entourèrent d’enseignants dont bon nombre
avait participé à l’aventure du « Chihab » et par la suite
d’« El Bassaïr ». La plupart s’adonnaient, tout comme les dirigeants,
à la littérature et en particulier la poésie. C’est ainsi que le poète fut
mobilisé pour participer à l’édification d’une culture nationale en chantant
les louanges de la patrie, de la langue arabe, de l’Islam et ses grands hommes.
L’autre espace où
se diffusait à profusion cette contre culture du colonisé, est le
« nadi » (le cercle culturel). Les « nawadi » faisaient
partie d’un ensemble sociétaire cumulant à la fois les activités de
bienfaisance, d’éducation et bien sûr de réunion culturelle.
Selon Mohamed El
Korso, les « nawadi » représentaient la principale instance
d’action des oulémas mais ils n’en furent nullement les instigateurs puisque
leur existence est antérieure.
Nous pouvons
entre autres nous référer à des cercles tels la Rashidiya à Alger, qui dès 1907, virent les lettrés algériens arabophones les plus illustres
débattre tels Abdel Halim Ben Smaya qui, déjà en ce temps, fut à l’origine de
discussion sur la littérature arabe, Mohammed Sa’id Ben Zakri qui fit des
conférences sur son thème de prédilection la religion, ou encore Abu’l Qasim Al
Hafnawi qui passe pour être l’un des pères du réformisme en Algérie et qui
marqua ses lieux de sa présence.
style=';;'>D’autres cercles
existent tel celui bien connu des « Jeunes algériens » à Tlemcen crée
en 1908, le cercle du croissant « Nadi Al Hilal » qui voit le jour en
1912 à Mostaganem et enfin le cercle du bonheur « Nadi As Sa’ada » à
Constantine où Ibn Badis fit une improvisation très écoutée le jour de son
inauguration sur l’histoire des cercles. Les oulémas n’avaient à leur début que
le statut d’intervenants avant d’y apparaître comme les principales figures.
Ils n’ont fait qu’utiliser par la suite une structure déjà existante.
style=';;'>L’organisation du
« nadi », selon Mohamed El Korso, fut dans un premier temps inféodé
aux « nawadis » non islahistes et dans un second temps un réseau
particulier fut créé où le « nadi » avait une fonction polyvalente.
style=';;'> Il est à la fois
lieu de regroupement culturel, et politique mais il sert aussi de médersa avant
l’heure et constitue de même ce que l’on appelle la « chou’ba »,
c’est-à-dire le noyau de toute la structure islahiste qui avait valeur de
section. Le réseau associatif des réformistes est tributaire du nadi, « un
nadi dynamique, c’est l’expression d’une implantation effective de l’islah.
C’est la matérialisation dans la plupart des cas de l’action des oulémas
locaux, à travers l’édification d’une médersa libre, d’une mosquée libre »
href="#_ftn4" name="_ftnref4" title="">
class=MsoFootnoteReference>[4].
style=';;'> C’est
véritablement à partir du Nadi que commence à se diffuser le message de l’islah
et non de la mosquée exception faite de la mosquée verte de Constantine,
bastion de Ibn Badis. Dans les régions montagneuses, c’est la mosquée et la
zaouïa qui font office de « nadi ».
style=';;'>Ces nawadis
avaient pour objectif la polémique et les discussions les plus larges qui
soient. Cependant, la particularité du nadi islahiste réside dans la volonté
des oulémas d’en faire le centre de l’arabité puisque la langue utilisée était
l’arabe classique.
style=';;'> Il y avait chez
les oulémas cette obsession constante de valoriser la langue arabe, d’y rester
accroché. Le « nadi » devait être le lieu de consécration d’une
langue persécutée, considérée comme étrangère en terre d’islam par les
autorités coloniales.
style=';;'>C’est cet espace
qui devait servir de relais à la diffusion d’une langue vouée à la disparition
sans cette action salvatrice. Néanmoins, le français n’était nullement
proscrit, mais le nadi était conçu comme le club de l’érudition arabe où le
verbe pouvait effectivement s’épanouir, l’arabe avait son lieu, ses bases, sa
forteresse. Il s’agissait pour reprendre Ali Mérad « de fournir un
cadre social dans lequel ils trouveraient une atmosphère culturelle et morale
imprégnée d’islamisme et d’arabisme ».
style=';;'>Le cercle
islahiste était une sorte de café, salon littéraire où les sujets de discutions
étaient aussi libres que variés et où étaient effectivement débattus des
problèmes de la communauté. C’était une tribune culturelle, mais aussi
politique, où chacun donnait son point de vue et tout ceci dans une langue
sacrée, sacralisée, sublimée.
style=';;'> Ainsi la
tradition, la filiation historique avec l’âge d’or de l’islam, des polémiques
entre savants chers aux oulémas avides d’authenticité était restaurée,
restituée par cette œuvre. C’est grâce aux efforts fournis par les
intellectuels algériens que l’art oratoire, la « hataba », a connu
similairement aux autres genres littéraires une évolution considérable. Les
leaders du mouvement réformiste consacraient toute une journée de leur congrès
annuel à cet exercice oratoire qu’est la « hataba ».
style=';;'>C’est au cercle
que le prédicateur islahiste a sensibilisé ses divers publics aux enjeux de la
culture arabe puis de façon voilée à la politique, tout en se servant de sa
tribune pour la diffusion de ses thèses réformistes. L’homme de religion
demeure-t-il homme de religion lorsqu’il intervient dans le monde profane, de
la « fitna » ?
style=';;'>Il est évident
que la réticence première des oulémas à pénétrer dans le monde profane tient à
leur « statut d’homme de religion », pensant tout d’abord que les
préoccupations politiques étaient étrangères à leur mouvement et qu’eux-mêmes
ne visaient qu’à réformer les mœurs et la religion des musulmans algériens.
Toutefois, après la célébration du Centenaire, ils se sentirent comme libérés
de leurs scrupules, et en vinrent à associer de plus en plus leurs voix à celle
du mouvement revendicatif musulman.
style=';;'>Le cercle avait
dés le début vocation à une double fonction, celui de l’élaboration d’une
contre culture arabophone capable de s’opposer au credo colonial et à son
corollaire qu’était la francisation sans pour autant faire abstraction de son
autre rôle, celui d’être un espace de politisation en raison de ses conférences
et débats.
style=';;'> La face obscure
du cercle est qu’il se présentait comme un potentiel rival de l’administration
officielle en raison du rôle décisionnaire qu’il s’était octroyé. C’était en
quelque sorte une assemblée composite où les musulmans prenaient les décisions
bénéfiques au bien être de la collectivité musulmane, ce pouvait être au cercle
que l’on décidait d’ériger et de financer une médersa et mosquée libre,
contrecarrant ainsi l’administration dans ses desseins.
style=';;'>Toutefois, ces cercles
n’étaient nullement une sorte d’administration parallèle capable de rivaliser
avec le pouvoir colonial. Il n’y avait pas d’opposition systématique à partir
de ces cercles mais seulement un esprit de contestation d’un projet qui irait
en grandissant jusqu’au 1er novembre. Ceci pour des raisons
culturelles et politiques. Les discussions devaient être des plus enflammées
surtout en présence du poète militant prêt de par sa prose et ces hymnes à la
patrie algérienne, à l’arabité à faire vibrer le cœur des participants.
style=';;'>Dans certains
cercles étaient même recensés une TSF
class=MsoFootnoteReference>
style=';'>[5]
susceptible de pouvoir capter des programmes culturels à caractère
nationaliste. Le cercle sécrète, produit, la culture d’opposition qui sert de
support à la contestation ceci par le seul moyen du verbe.
name="_Toc85330753">III - L’ASSOCIATION
ARTISTIQUE : FIN D’UN PARCOURS INITIATIQUE
style=';;'>L’élaboration de
la culture arabophone, qui résulte d’un appel de talent est marquée du sceau de
la religion, mais aussi du profane tenant à la composition de l’association.
style=';;'> L’émanation
culturelle qu’est la littérature est de ce fait intéressante à étudier, car le
alim salafi s’est prêté à l’exercice littéraire, s’est improvisé poète à
l’instar d’un Ibn Badis ou d’un Tayeb El Okbi, sans oublier le plus célèbre
d’entre eux, le prince des poètes, Mohamed El ‘Id Al Khelifa.
style=';;'>La littérature
algérienne était à ses balbutiements. Cette génération de pionniers fut relayée
par une autre qui devait pousser plus loin les limites de l’art littéraire,
essayer de nouveaux genres tels la nouvelle, le roman et bien sûr le théâtre
avec comme figure de proue Ahmed Réda Houhou.
style=';;'>C’est par le bais
de l’association artistique, la troisième entité de cette base sociétaire
réformiste qui constitue la dernière étape à l’élaboration d’une culture
arabophone, en l’occurrence littéraire. Dans cet ultime lieu va s’épanouir cet
art, on pourrait même parler d’une professionnalisation de la culture en raison
du parcours des chefs de file de ces associations artistiques.
style=';;'>La plupart sont
instruits, passionnés par les lettres arabes, fervents admirateurs d’auteurs
orientaux, ils rêvent de produire et de donner à l’Algérie musulmane des noms
aussi illustres que Ahmed Chawki, Tewfik Al Hakim, et Youssef Wahby. L’exemple
de la société El Mezhar ksentini, société membre des mouvements de jeunesse à
vocation musicale et théâtrale en est la parfaite l’illustration.
style=';;'>Sa direction
était tournante, elle avait comme principaux cadres Ahmed Réda Houhou, le
docteur Bendali Mostefa et le Cheikh Ahmed Hamani , tous officiant au sein de
la médersa réformiste.
style=';;'>Leur activité au
sein de ces associations consistait à faire la promotion de leurs productions
par l’organisation de représentations théâtrales destinées à un public
restreint, amateur d’un art qui demeurait somme toute marginal, dans une
Algérie largement sous alphabétisée et ignorant l’arabe classique.
style=';;'>De ce fait, ils
n’hésitèrent pas à passer par des réseaux réformistes pour populariser un art
auprès de la population fréquentant leurs établissements. C’est pour cela que
Ahmed Réda Houhou n’a pas hésité à donner ses représentations lors des
cérémonies clôturant l’année scolaire au Mahad Ibn Badis où étaient conviées
notables et familles des élèves
style=';;'>Cependant les
jeunes islahistes ne partageaient forcément les idées de leurs aînés. Une
fronde prit corps au sein de l’association artistique dépendante des oulémas.
L’ordre des anciens était contesté par une autre génération de poètes mais
aussi de religieux sensibles partisan d’une véritable révolution culturelle
arabe.
style=';;'> Ils avaient
toujours pour modèle l’Egypte dont ils enviaient le rayonnement culturel.
Ainsi, Ahmed Réda Houhou suivi par Abderahmane Chibane et Ahmed Hamani, membres
de la société El Mezhar, furent porteurs de revendications notamment sur le
plan pédagogique.
style=';;'>Ils contestaient
effectivement le programme copié sur celui de la Zeytouna, devenu obsolète, et non-conforme à la réalité algérienne. Le Cheikh Larbi Tebessi
opposa une fin de non recevoir à ces revendications. Néanmoins, ils n’hésitèrent
pas dans leurs cours à évoquer, dans un cadre informel, l’actualité littéraire
égyptienne et orientale.
style=';;'>Par ailleurs,
Ahmed Réda Houhou s’illustra par la thématique de ses romans où il se montre
très sensible à la question de l’émancipation féminine notamment avec
« Ghadat Oum El Qora » (La belle de la Mecque) qui traite de la puissance matérielle et, en filigrane de la jeune fille arabe
claustrée. Il aborda aussi le thème de la romance à travers « Sahibat El
Ouahy » qui raconte l’amour d’un poète pour une jeune fille, à l’origine
de son inspiration.
style=';;'>A travers
l’association artistique, les ambitions restaient les mêmes : doter
l’Algérie d’une authentique culture nationale, contribuer à son épanouissement
culturel avec toujours cette obsessionnelle volonté de diffuser l’arabe.
style=';;'>Les statuts de
l’association El Mezhar prévoyaient, en l’occurrence, de développer chez ses
adhérents le goût artistique et de donner des galas orientaux. Le terme
oriental atteste d’une volonté puriste d’ancrer le Machrek au Maghreb.
style=';;'> Nous l’avons
maintes fois évoqué, les leaders de ces associations, à l’instar du pionnier
Ibn Badis, ont le regard tourné vers les métropoles arabes du Machrek. Ils
étaient informés, par le biais des revues et de la radio, de l’actualité
artistique égyptienne.
style=';;'> Des auteurs
algériens sont au courant des dernières productions de Taha Hussein, des
compositions du maître Mohamed Abdelwahab et
des idées politico-réligieuses développé par les Frères Musulmans. D’ailleurs,
bon nombre ont effectué ce périple au Machrek tel Réda Houhou qui revient en
1946 d’un exil de plus de dix ans passés en Arabie Saoudite et où il collabora
à plusieurs journaux locaux.
style=';;'>Les tenants de
ces associations artistiques ont continué dans cette voie, à promouvoir les
composantes de l’algérianité à savoir l’islam et la langue arabe classique.
Réda Houhou produisit exclusivement en arabe littéraire. Servi par sa double
culture et fervent admirateur de théâtre, il adapta des œuvres d’écrivains
romantiques en arabe classique à l’exception de quelques-unes, en arabe usuel,
selon qu’il s’agissait de tragédies ou de comédies.
style=';;'>L’association
artistique imperméable à tout influence locale exalte l’arabe classique, Réda
Houhou se trouvait de facto plus proche d’un Youssef Wahby à l’inverse d’un
Mahieddine Bachtarzy. Le destin artistique de Réda Houhou se trouvait lié à la
littérature arabe moderne dont il était une des composantes.
style=';;'>Si l’on se fie au
point précédent, il y a une réelle continuité de pensée entre Ibn Badis et les
chefs de file des différentes associations artistiques qui sont une des
émanations des établissements réformistes impulsés par l’action des oulémas en
vue de propager l’islah. Une importance toujours aussi grande est accordée à la
langue arabe.
style=';;'> En témoignent
les représentations organisées par ces associations, qui ne jouent pour la
plupart qu’en arabe classique. La troupe El Mezhar, qui faisait toujours salle
comble selon le docteur Bendali
class=MsoFootnoteReference>
style=';'>[6] sut
utiliser le réseau des oulémas.
style=';;'> Lors des galas
organisés par l’Association des oulémas, Réda Houhou était toujours présent en
raison de ses responsabilités au sein du mouvement réformiste dont il était le
secrétaire, et pour lequel il n’hésitait nullement à prêter le concours de son
orchestre et de sa troupe théâtrale, et ce, même lors de rencontres sportives.
style=';;'>Néanmoins sur le plan doctrinal, le relativisme s’impose.
style=';;'>La société
artistique fut le foyer d’une fronde dénonçant le conservatisme religieux des
tenants du mouvement réformiste composé des vieux compagnons de Ibn Badis,
Larbi Tebessi, et Bachir El Ibrahimi entre autres. Toutefois, il y a
convergence dans l’opposition au maraboutisme accusé d’être l’allié du
colonialisme et d’être le garant d’un traditionalisme désuet. Réda Houhou
dénonça de manière satirique les confréries maraboutiques dans la feuille
régionale « Echou’la ».
style=';;'>La littérature
algérienne arabophone, sous sa forme première, de la poésie au théâtre, fut par
essence revendicative. D’Omar Ben Kaddour à Ahmed Réda Houhou en passant par
Mohamed Saïd Zahiri, ce fut un même message, un appel à la réforme, à une
révolution des esprits, et bien sûr l’éternel hymne à l’arabité. La continuité
dans cette passion de la langue arabe est la même, à la médersa, au nadi et à
l’association.
style=';;'>L’espace
revendicatif que constitue l’association artistique, est porté par ce message
culturel qui n’est pas neutre et ne veut plus l’être. Le culturel va mobiliser
l’espace et en faire un lieu militant beaucoup plus actif que les deux autres
entités qui avaient une vocation éducative que l’association artistique n’a pas
puisque celle-ci en est l’aboutissement. C’est un espace où la culture
arabophone va mûrir et devenir véritablement une culture de combat.
style=';;'> L’association
artistique se distingue des autres formes sociétaires, notamment en raison de
sa vocation qui est beaucoup plus affirmée artistiquement et culturellement. Il
suffit de se référer aux objectifs des dites associations tels El Mezhar
Ksentini, à ses représentations théâtrales et à la production littéraire de ses
membres.
style=';;'> Il s’agit de
doter l’Algérie d’hommes de lettres réputés avec en filigrane cette passion de
l’Orient pour combattre le colonialisme culturel.
style=';;'>Néanmoins, les
lieux de l’algérianité tel que le nadi ne tombent nullement en désuétude, loin
de là, et sont sollicités par l’association pour ses réunions. Les membres d’El
Mezhar n’ignorent pas l’enjeu politique de leur combat culturel et sont
durement concurrencés par des associations rivales parrainées par le PPA.
style=';;'> C’est le cas
d’une association ancrée elle aussi dans l’Est algérien à Aïn Beïda, non loin
de Tébessa, autre fief réformiste. Cette association rivale « Lissane El
Arab Temthili », langue arabe théâtrale, avait des objectifs beaucoup plus
affirmés que El Mezhar. L’article 2 des statuts de cette association prévoyait
entre autres l’entraide et la formation morale, physique et artistique des
jeunes musulmans.
style=';;'> Plus loin il est
fait mention de revues, de livres et des instruments de musique à la
disposition de ses membres. Cette évolution laisse penser que la culture
littéraire, par le biais de l’association, est bel et bien devenue
revendicative, voire politique. C’est même cette dernière qui, impulsée par le
culturel, mobilise l’espace.
style=';;'>L’association
artistique confirmait son rôle d’instance d’opposition culturelle au
colonialisme auquel va se suppléer un discours et un message politique qui
n’est plus tabou ; il s’agit, dans l’Algérie à la veille de sa révolution,
d’indépendance et de conquête de la liberté par les armes.
style=';;'>Le culturel et le
politique sont deux notions interactives. Ceci peut se voir par l’intermédiaire
des différentes instances de socialisation algérienne existant dans l’Algérie
coloniale où le culturel précède le politique ou lui ou succède. Tout ceci
résultait d’une volonté d’organiser un « dedans politique ». Il y a
nécessité aussi d’organiser un « dedans culturel »
« artistique ». Et force est de constater que le « dedans
politique » est le « dedans culturel ».
style=';;'>Le « Nadi
Taraki » d’Alger est la parfaite illustration de cette politisation du
lieu culturel, qui perdit sa neutralité lorsque furent abordées les questions
politiques devenues pressantes. Le politique se trouve en des lieux culturels
tel le théâtre qui tient lieu de meeting où se retrouvent les protagonistes des
diffèrent courants nationalistes.
style=';;'>Le culturel est
lié au politique par le message, véhiculé à travers la production littéraire,
et les représentations artistiques organisées par l’association toujours dans
le quartier réformiste. Les cérémonies et autres galas organisés par le
mouvement réformiste au sein de l’Institut Ibn Badis, à l’Université Populaire
ou parfois au théâtre de la ville de Constantine, sont en cela particulièrement
révélateurs de cette collusion affichée entre lieu, culture et politique.
style=';;'>La pièce
théâtrale militante, le poème engagé, le répertoire musical joué par
l’orchestre associatif El Mezhar est toujours précédé ou suivi d’une allocution
à fort caractère politique tenue par une des éminences de l’association des
Oulémas.
style=';;'> Le discours
porte sur les enjeux de la langue arabe, de la religion avec des références à
la situation politique internationale en particulier dans les « pays
frères » c’est-à-dire les pays musulmans. La plupart du temps l’orateur se
trouve être Ahmed Hamani, suivi parfois de Cheikh Bencheikh El Hocine. Ensuite
place à la soirée littéraire en arabe qui est clôturée par une récitation dans
une ambiance solennelle du poème de Ibn Badis « Peuple algérien ».
style=';;'>Le dramaturge ou
le nouvelliste, se pensait volontiers comme un éveilleur de conscience, il
chercha avant tout à sortir ce peuple de la léthargie. L’artiste évoluant dans
une structure associative n’aura de cesse, pour mener à bien cette entreprise,
de se faire l’ardent promoteur de son art littéraire par de multiples moyens.
style=';;'>Le réseau
islahiste est sollicité, les médersas entre autre mais ce fut surtout la presse
qui servit de support à tout débat culturel dont le lettré associatif était
l’instigateur et où fut abondamment utilisé un style littéraire particulier la
« maqalat », celle-ci se révéla la plus pertinente afin de diffuser
un message que ne pouvaient faire avec autant de vigueur d’autres genres
littéraires.
style=';;'>De nombreuses
« maqalat » furent publiées et avaient pour thème central cette
interrogation permanente du rôle du littéraire arabophone dans l’Algérie
coloniale. Par exemple Bendiab insista particulièrement sur les multiples
qualités que se devait d’avoir l’écrivain : la générosité, la sensibilité
aux souffrances de son peuple, se démarquer de tout élitisme.
style=';;'> Réda Houhou
quant à lui s’évertua à défendre l’homme de lettres méritant la tendresse et la
pitié des gens, car ne rencontrant dans sa vie que torpeur, privation,
souffrance et méconnaissance jusqu’à la mort. Hamza Boukousha alla beaucoup
plus loin, tenant compte de la pauvreté de la production culturelle en Algérie,
il s’interrogea sur l’existence même du poète dont le rôle s’avérait stérile.
style=';;'> En effet Hamza
Boukousha dénonçait le délaissement par l’écrivain du temporel pour ne se
consacrer qu’aux thèmes romantique abandonnant ainsi son rôle premier qui était
de se consacrer à l’éducation populaire. L’écrivain hésite entre l’art et le
politique.
style=';;'>Le lettré
associatif s’est fait l’avocat d’une culture arabophone brimée sous le coup de
l’action coloniale. Il a tenté de produire une alternative à la francisation,
au colonialisme culturel qui présentait la culture arabe comme stérile et sans
saveur.
style=';;'>L’association
artistique s’est érigée en porte voix, en porte drapeau de cet échantillon de
la culture nationale en construction. C’est bien dans le monde associatif et la
vie qui lui est inhérente qu’a émergé cette culture littéraire arabophone
moderne avec ses poètes et ses nouvellistes. C’est d’abord une littérature à
thème que ces lettrés élaborent, toujours axée sur le revendicatif, l’éloge de
l’action réformiste, l’histoire pour la commémoration du passé glorieux.
style=';;'> Les pièces de
théâtre écrites et composées par les figures des oulémas sont toujours
positives, l’éducation est louée, d’autres sont empreintes de religiosité. A la
veille de l’indépendance il y a exaltation de la liberté à laquelle aspire le
peuple algérien. La pièce de Ahmed Tewfik El Madani intitulée Hannibal en arabe
littéraire en est le parfait exemple.
style=';;'>Dans ce monde
associatif, foyer de passionnés de lettres arabes, existait de réels talents.
La situation coloniale inspira la littérature qui avait pour vocation ultime
être une « littérature de combat ». La nouvelle elle-même était
engagée, en témoigne l’essai de Mohamed Saïd Zahiri en son temps, ou bien
Mohamed Salah Ramadan autre protagoniste de l’association réformiste et qui
publia en 1954 une nouvelle intitulé « Al Aquila » (la caravane) à la
thématique particulièrement militante. En effet, Mohamed Salah Ramadane ayant
recours à l’image et à la parabole, désigna sous le concept de caravane le
peuple algérien, dont les guides sont les leaders des partis politique et le
jeune homme hurlant afin de réveiller les consciences endormies n’est autre
qu’Ibn Badis.
style=';;'>Il fallut
attendre Réda Houhou pour bouleverser cette conception de la littérature en lui
donnant son premier roman et des nouvelles en rupture complète avec l’esprit de
l’époque. Le thème de l’amour l’intéressait fortement, il fut particulièrement
sensible à la condition de la femme algérienne tel naguère un Mohamed Salah
Khabchache dont la poésie ne fut que plaidoyer pour les femmes algériennes.
style=';;'>Nous pouvons
citer parmi ses nouvelles portant sur l’amour « Sahibatu al wahy »
(L’inspiratrice), « Fatat Ahlami » (La fille de mon rêve),
« Hawlah », « El qublatu al mash ‘umah » (Le baiser
maudit). Houhou a constamment fait de l’amour un élément d’inspiration pour le
poète aussi romantique que naïf. Il y a cette redondance thématique de l’amour
impossible qui morfond et plonge l’âme romantique de l’amant dans un profond
désarroi.
style=';;'>Outre la nouvelle
Réda Houhou s’essaya au style romanesque avec « Qadatu Oum Al Kora »
(La belle de la Mecque) dont l’action se déroula non en Algérie mais en Arabie
saoudite. Tout comme la nouvelle, ce roman est consacré à la femme.
style=';;'>À travers ce
roman dont l’issu est tragique puisque le personnage principal Zakiyya meurt
dans le désarroi, Houhou condamna les mœurs corrompues en mettant en évidence
le préjudice causé aux femmes par des coutumes obsolètes. Cet hymne à la femme
s’accompagna d’une virulente critique de la société caractérisé par l’injustice
où tout droit était dénié aux pauvres.
style=';;'>Avec Réda Houhou,
c’est par l’association artistique, foyer de contestation culturelle, que la
littérature fit ses premières armes et acquit ses premières lettres de
noblesse. La littérature arabophone est le fruit d’une culture associative,
d’une culture du dedans. C’est dans le local, le siège de l’association, à
défaut l’appartement du directeur, que s’élabore cette culture littéraire
moderne.
style=';;'>La littérature
arabophone moderne naît dans le quartier réformiste puis s’épanouit dans le
domaine associatif auquel les membres vont essayer de donner corps à celle-ci.
Réda Houhou montre, à l’instar de ses mentors égyptiens, qu’il existait une
littérature, un art en dehors la politique sans toutefois se départir de la
tragique réalité. Il s’interrogea, dans ses feuillets journalistiques publiés
lors de son exil saoudien, sur le devenir de la littérature arabe. Il avait
compris qu’une littérature fuyant la réalité et cherchant sa raison d’être dans
la rhétorique et la logomachie ne pouvait être en fin de compte que suicidaire.
style=';;'>Dans la foulée de
Tewfik Al Hakim et d’autres écrivains arabes, l’auteur algérien entendait
participer à l’instauration d’une littérature arabe moderne où le réel
n’excluait pas une littérature du rêve dans une langue simple et précise. Après
avoir longuement servi le politique, la littérature algérienne arabophone a
mûri et est en passe de produire ses premiers fruits toujours sur l’impulsion
de l’infatigable Houhou. Talent littéraire brisé car Réda Houhou devait périr
assassiné par les soldats français en 1956.
class=MsoFootnoteReference>
style='font-size:10.0pt;'>[1]
Témoignage de Saadi Bezziane ancien étudiant à l’institut Ibn badis.
class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;'>[2] lang=NL> CARLIER Omar, Entre nation et djihad lang=NL>, histoire sociale des radicalismes algériens lang=NL>, PFNSP, Paris, 1995 p92-100.
class=MsoFootnoteReference>
style='font-size:10.0pt;'>[3]
THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales, Paris, Seuil,
2001, p 70.
class=MsoFootnoteReference>
style='font-size:10.0pt;'>[4]
EL KORSO Mohamed, op. cit., p 56
class=MsoFootnoteReference>
style='font-size:10.0pt;'>[6]
Djazaïr, La revue de l’année de l’Algérie, n°2 août-septembre 2002, pp 18-19.