Liberté de conscience dans le champ religieux islamique (partie2 et fin)

Théoriquement, il n’existe pas en islam une autorité religieuse servant d’intermédiaire entre le croyan

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mercredi 18 juillet 2007

II-La question de la liberté de conscience dans les faits fondateurs de l’islam :

L’islam est apparu, au 7ème siècle, dans un contexte où la question de la liberté de conscience était tributaire - comme elle l’a toujours été et elle l’est souvent de nos jours - de la situation socio-économique, des enjeux politiques, des rapports de forces et des relations entre les communautés confessionnelles et au sein de chaque communauté. A certains moments, le besoin de l’autre, la tolérance et l’ouverture l’emportent ; à d’autres moments, la peur de la différence, l’intolérance et la fermeture sont à l’origine des pires atteintes à la liberté de conscience : inquisition, persécution, voire extermination de « l’infidèle » et de « l’hérétique ».

Lorsque l’islam est apparu, l’Arabie n’était pas à l’abri des répercussions et des confrontations entre les Byzantins et les Sassanides perses qui, d’un côté comme de l’autre, n’ont pas hésité à exploiter les différends religieux entre christianisme, judaïsme, mazdéisme, manichéisme, voire les conflits entre les adeptes d’une même religion comme celui qui opposa nestoriens et monophysites, etc.

Les populations de l’Arabie, du Nord jusqu’au Sud, ont été mêlées à ces conflits et en ont subi les conséquences : au Nord, les Ghassanides monophysites alliés des Byzantins et les Lakhmides nestoriens alliés des Perses, au Sud les Juifs du Yémen soutenus par les Perses et les Chrétiens soutenus par les Byzantins et leurs alliés Abyssins ; à l’intérieur de l’Arabie, les conflits entre les tribus mobilisaient toutes les ressources dont le facteur spirituel pour diminuer et vaincre l’adversaire.

Par ailleurs, la volonté de vivre ensemble qui a vu le jour parmi certaines tribus arabes soucieuses d’assurer la sécurité du commerce caravanier dont elles ont hérité à la suite du déclin de ses foyers au Yémen - du fait des conflits pré cités -, et le besoin d’unité contre les menaces extérieures, ont favorisé la tolérance entre les populations des tribus qui avaient besoin de s’unir et de vivre ensemble ; La Mekke et les autres relais du commerce caravanier en Arabie étaient des foyers de tolérance de temps en temps perturbés par les effets des conflits dont les protagonistes, faute d’autres arguments, faisaient appel aux fidélités, aux différences et aux oppositions spirituelles.

L’islam naissant à La Mekke a connu les effets de ces retournements de situation et a fait l’objet de l’intolérance et de la persécution des riches Mekkois inquiets des conséquences de la nouvelle religion pour la position qu’ils avaient acquise en Arabie grâce au commerce caravanier et au pèlerinage à La Mekke dont la Ka’ba a éclipsé les autres Ka’ba de l’Arabie. Il a aussi profité de la tolérance du Négus d’Abyssinie et des tribus de Yathrib (la future Médine) qui ont offert l’asile à ses adeptes et à son prophète.

Son attitude à l’égard de ses adversaires mekkois a évolué de la quête de tolérance avant 622 - date de l’hégire- à la volonté de les soumettre, y compris par la guerre et la conquête entre 622 et 629, date de la conquête définitive de La Mekke par Muhammad et ses fidèles. De même la relation avec les populations de l’Arabie et des contrées voisines, qu’elles soient chrétiennes, juives ou d’autres croyances, a connu alternativement la tolérance et le conflit qui est parfois allé jusqu’à l’extermination, comme ce fut le cas pour la tribu juive de Banu Quraydha à Médine après 624.

Dans quelle mesure ces faits sont-ils constitutifs de la religion musulmane ? A cette question, les musulmans apportent des réponses différentes : pour les uns, tout ce que le Prophète et ses compagnons ont fait est constitutif de la religion ; pour d’autres il faut distinguer, dans l’action de Muhammad et de ses compagnons, ce qui relève de la religion et ce qui relève de leur conduite en tant qu’êtres humains ou en tant que chefs politiques poursuivant l’oeuvre de leurs ancêtres pour unifier les Arabes.

Dans ce sens, le théologien A. Abd Al-Râziq précise que le recours à la force et à la guerre relève de l’action politique, que Muhammad en tant qu’Arabe avait le droit de mener, n’a rien à voir avec l’islam en tant que religion qui ne peut admettre la contrainte et le recours à la violence.

Entre ces deux positions tranchées, il existe toute une gamme de points de vue plus ou moins nuancés : certains considèrent que le recours à la force relève des exceptions qu’impose une conjoncture qui ne permet pas de faire autrement, la règle devant être la tolérance et le respect de la liberté de conscience ; d’autres pensent au contraire que la règle doit être le combat jusqu’à ce que "toute la religion soit rendue à Dieu" à travers l’adoption de l’islam qui "est la religion pour Dieu" ; la tolérance et la coexistence pacifique avec les adeptes d’autres religions ne peut être qu’une exception qu’impose un rapport de forces défavorable aux musulmans.

Le texte coranique qui s’est constitué progressivement entre 610 et 632 reflète cette alternance entre intolérance et appel au combat contre les infidèles et les hérétiques, et quête de tolérance et respect de la liberté de conscience.

Dans le premier registre, nous trouvons les versets appelant à tuer les impies (ou les infidèles) là où on les trouve (9/4), à "combattre sur la voie de DIeu" les amis de Satan (chap. V), "Ceux qui vous combattent" (ch. V), "les infidèles" (52/25), "les impies et les hypocrites"(9/73 et 66/9), "l’extermination" de "ceux qui mènent la guerre contre Dieu et son Prophète, et qui répandent le mal sur la terre"(5/33) etc.

Dans le deuxième registre, nous trouvons les versets qui rappellent qu’il n’y a "pas de contrainte en matière de religion" (2/256), que "la vérité provient de votre seigneur ; celui qui veut être croyant, qu’il le soit et celui qui veut être incroyant qu’il le soit" (18/29), que "si Dieu l’avait voulu, il aurait fait des humains une seule communauté" (11/18, 5/48, 16/93) ; qu’il faut dire aux incroyants "vous avez votre religion et j’ai la mienne", que le prophète a pour mission de "rappeler" et non de "contraindre" (..) et que "si un associateur (polythéiste) te demande l’asile accorde-le lui afin qu’il entende la parole de Dieu" (9/6).

Le texte coranique, qui représente aux yeux des musulmans l’ultime référence, pose les mêmes problèmes que la tradition prophétique : quel est le point de vue de l’islam au sujet de la liberté de conscience ; faut-il la reconnaître et la respecter ou est-ce une valeur qu’il ignore et qu’il sacrifie pour imposer sa vérité ?

A ces questions, les réponses des musulmans divergent : les adeptes de l’intolérance ne retiennent que les versets incitant au combat et au meurtre des « infidèles », des « hypocrites », des « associateurs », des « amis de Satan », des « ennemis de Dieu et de son Prophète » « jusqu’à ce que toute la religion soit rendue à Dieu ». Certains, à l’instar du juriste théologien Abu Bakr Ibn Al-’Arabî, considèrent que les versets relatifs à la tolérance et au respect de la liberté de conscience ont été abrogés par les versets incitant au combat des « infidèles » et des « hérétiques ».

D’autres admettent la tolérance et la coexistence pacifique avec les non musulmans lorsque l’intérêt, la situation et le rapport de forces l’exigent ; mais, si rien n’y oblige, il faut combattre jusqu’à ce que tout le monde embrasse l’islam ou, selon d’autres, se soumette à l’autorité des musulmans et s’acquitte de l’impôt de soumission qu’est la djizya.

Rejetant cette position, les adeptes de la tolérance et du respect de la liberté de conscience ne tiennent compte que de la deuxième catégorie de versets. S’ils ne méconnaissent pas les versets qui les contredisent, ils les relativisent en n’y voyant que des injonctions liées à des circonstances déterminées et refusent d’y voir une règle générale.

Ils réfutent le point de vue de ’Ibn Al-’Arabî en faisant valoir que même si l’on admet qu’ils sont venus chronologiquement après, les versets appelant au respect de la liberté de conscience, ce qui est difficile à vérifier, ils ne peuvent pas les abroger parce qu’un énoncé valant pour des circonstances particulières ne peut abroger un énoncé qui a valeur de règle générale.

Ils entendent par là que les versets qui prônent la tolérance et le respect de la liberté de croire ou de ne pas croire ont une portée universelle et les versets dits "de combat" sont relatifs à une situation particulière.

Certains admettent le statut équivoque de cette question et refusent d’attribuer à l’islam une position plutôt qu’une autre en la matière.

II - Le Devenir de la liberté de conscience dans le monde musulman : le poids des enjeux politiques et le rôle des juristes théologiens.

Dès la disparition du Prophète, les conflits opposant les prétendants à sa succession à la tête de la communauté musulmane (le Califat) et ceux qui contestent le principe même d’une telle succession ont eu des conséquences fâcheuses pour la tolérance et la liberté de conscience.

Les premières victimes furent les tribus nomades qui voulaient se soustraire à l’autorité des citadins de la Mekke et Médine. Leur refus de reconnaître l’autorité du premier Calife (Abu Bakr, 632-634), fut assimilé à une apostasie pour laquelle le successeur du Prophète n’hésita pas à instituer comme sanction la peine capitale.

Désormais, un musulman n’a pas le droit de renier l’islam sous peine de condamnation à mort et d’exécution. Les musulmans ont oublié l’origine politique de cette innovation dont les pouvoirs politiques ont de tout temps usé et abusé.

Les victimes de cette règle ont été souvent des musulmans dont le seul crime était le refus de cautionner la politique du pouvoir en place.

Sous le règne du même Calife, on a assisté à la conversion de la razzia, que les tribus nomades soumises par la force ne pouvaient plus pratiquer en Arabie, en "combat sur la voie de Dieu" contre les pays voisins pour y répandre l’islam et les soumettre à l’autorité du Calife.

Les califes et les dynasties qui ont succédé au règne d’Abu Bakr à Médine, puis à Damas, à Baghdad et dans les autres capitales des empires musulmans, ont pérennisé cette double tradition : l’assimilation de toute contestation à une hérésie ou à une apostasie pour laquelle ils ont réservé les pires sanctions ; la justification des guerres de conquêtes ou contre un quelconque ennemi intérieur ou extérieur, à un "combat sur la voie de DIeu" pour lequel les musulmans doivent tout sacrifier, leur vie comme leurs biens.

Dans les deux cas, les premières victimes ont été et restent les musulmans eux-mêmes ; parfois, mais plus rarement, les minorités non musulmanes des pays voisins d’empires musulmans expansionnistes ont subi les conséquences de cette instrumentalisation de l’islam pour légitimer les ambitions de tel ou tel prince, de telle ou telle dynastie, de telle ou telle dissidence, etc.

C’est dans ce contexte - et souvent à la demande des califes, des sultans et des princes sans autres scrupules que le souci de sacraliser par la religion leur autorité et leurs pratiques -que des juristes théologiens ont délivré des fatwas et élaboré des théories juridiques relatives, entre autres, à ce qu’il est possible de croire ou de ne pas croire, au statut, aux obligations et aux droits de chacun selon ce qu’il croit ou ne croit pas. On peut distinguer dans ces théories : ce qui concerne les musulmans, ce qui concerne les « Gens du Livre » et assimilés, ce qui concerne les « associateurs » (les polythéistes), les adeptes d’autres croyances et les athées.

(1)droits et obligations religieuses des musulmans :

Théoriquement, il n’existe pas en islam une autorité religieuse servant d’intermédiaire entre le croyant et son sacré. Un musulman n’aurait donc aucun compte à rendre à qui que ce soit en matière religieuse : on n’a pas à suspecter ou à mettre en doute la foi de celle ou de celui qui a prononcé la double attestation relative à l’unicité divine et à la prophétie de Muhammad, même s’il n’observe pas les obligations cultuelles , ou se réclame d’une autre obédience, doctrine ou rites.

Des musulmans de toutes les obédiences, de toutes les sensibilités, de toutes les sociétés et de toutes les époques, ont revendiqué cette conception chaque fois qu’ils ont été discriminés ou persécutés par d’autres musulmans qui, profitant de leur hégémonie ou désireux d’imposer au nom de la religion leur domination, se sont souvent donné ou se donnent le droit de pratiquer l’inquisition.

En effet, en raison de la complicité entre le pouvoir politique et les juristes théologiens qui lui apportent la caution de la religion, les musulmans peuvent se trouver victimes d’une multitude de violations de la liberté de conscience - comme cela est arrivé par le passé et s’observe de nos jours dans des pays comme l’Arabie Saoudite, le Soudan, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, ou comme cherchent à l’imposer les mouvements islamistes en Algérie, en Egypte et dans les pays où il se sentent assez forts pour passer à l’acte.

Ces violations sont souvent justifiées au nom de principes codifiés par les juristes théologiens sur la base d’exégèses coraniques, de traditions et de faits historiques allant dans le sens de la limitation de la liberté de conscience des musulmans avant les autres.

C’est ainsi que le délit d’apostasie établi dès le règne du premier Calife, ne s’applique - dans le champ islamique - qu’aux seuls musulmans qui se trouvent ainsi privés du droit de changer de religion, sans compter qu’ils peuvent être accusés injustement d’apostasie comme cela s’est passé et se passe très souvent.

De nos jours, les Baha’îs en Iran, depuis l’avènement de la République Islamique, ont été considérés comme des apostats et subirent les pires exactions qui ont obligé les rescapés d’entre eux à choisir l’exil. Dans les autres pays musulmans, les victimes de l’accusation d’apostasie sont souvent des intellectuels dont les écrits dérangent les gardiens des orthodoxies et les islamistes qui leur disputent cette fonction.

Cela va de la censure d’œuvres scientifiques, littéraires ou artistiques (tels que les ouvrages de Nasr Hâmid Abou Zîd, Mohamed Arkoun, de Nawâl Sa’dâwî, de Abd Al-Karîm Khalîl, de Sayyid Mahmoud Al-Kimanî, les romans du syrien Haydar Haydar et du marocain Mohamed Choukri, les films de Youssef Chahine,etc.), à la condamnation à mort et à l’exécution de l’accusé comme cela est arrivé au Soudan en 1985 pour le théologien Muhammad Mahmûd Taha qui ne partageait pas la même conception de la sharî’a que le pouvoir et ses alliés islamistes, en passant par différentes formes de persécution telles que la condamnation de l’accusé d’apostasie à divorcer avec son épouse au prétexte qu’il n’est plus musulman et qu’en tant que tel il n’a plus le droit de vivre avec une musulmane (comme fut le cas pour l’universitaire égyptien Nasr Hâmid Abou Zîd obligé de se réfugier en Hollande pour continuer à vivre avec sa femme !)l Parfois, même si l’accusation d’apostasie ne donne pas lieu à une condamnation, elle expose la victime à la vindicte populaire et des fanatiques se chargent de l’exécuter à l’instar de se qui arriva pour l’intellectuel égyptien Faradj Fûdhâ.

Outre l’accusation, à tort ou à raison, d’apostasie, les musulmans ont longtemps souffert de l’accusation d’hérésie dont furent victimes les obédiences minoritaires. L’intolérance à l’égard de celles-ci a été, comme dans toutes les religion, beaucoup plus importante qu’à l’égard des non musulmans.

En effet, les différentes formes d’inquisition, dont certaines persistent jusqu’à présent, ont concerné en premier lieu les musulmans considérés comme hérétiques par les gardiens des doctrines hégémoniques qui veulent avoir le monopole de parler au nom de l’islam et n’admettent aucun écart par rapport à leurs conceptions.

Par ailleurs, dans la plupart des pays musulmans, le délit de blasphème continue à jouer comme une arme redoutable contre la liberté de conscience. Dans certains pays, comme l’Arabie Saoudite et les pays passés depuis les années 1970 sous l’autorité de telle ou telle mouvance islamiste (comme l’Iran, le Soudan, l’Afghanistan, etc.), une sorte de police religieuse (les muhtasibs, les « gardiens de la révolution islamiques »), poursuit, arrête et inflige des châtiments d’une autre époque à celles et ceux qui sont accusés de blasphème, qui n’observent pas les obligations cultuelles (comme le jeûne du ramadan, la prière), ne respectent pas les normes religieuses - telles que les interprètent la doctrine officielle - (comme les interdictions relatives à la consommation de l’alcool, à la mixité, à la manière de s’habiller pour les femmes comme pour les hommes, etc.).

2 - Le statut des « Gens du Livre » et assimilés :

Conformément à l’enseignement coranique et à la tradition consacrée, les autorités musulmanes ne doivent pas se mêler des croyances et de tout ce qui à trait à la religion des « Gens du Livre » : les juifs, les chrétiens, les sabéens et, par extension, ceux qui ont « un semblant de livre » (comme les mazdéens et les hindouistes auxquels les musulmans ont accordé très tôt, dès les premières conquêtes qui ont suivi l’avènement de l’islam, le même statut et les mêmes droits qu’aux chrétiens et aux juifs).

Ils ont le droit de garder leurs croyances, de célébrer leurs cultes, d’avoir leurs institutions, leurs juridictions et leurs représentants auprès de l’autorité. Ils ne sont pas concernés par les accusations d’apostasie ou d’hérésie et des persécutions liées à ces accusations qui ne concernent que les musulmans. Ils sont, par contre, concernés par le délit de blasphème au même titre que les musulmans.

Malgré la relative tolérance qu’ a toujours garantie le statut de dhimmi (protégé) aux « Gens du Livre », ce statut est très tôt devenu synonyme de discrimination : Certaines fonctions leur sont, selon les situations, interdites ; leur lieux de cultes ne doivent pas être plus haut que ceux des musulmans ; l’appel à leur prière ne doit pas couvrir celui de la prière musulmane ; un musulman a le droit de chercher à convertir un non musulman parmi les « Gens du Livre » mais le contraire est sévèrement puni ; les lieux saints de l’islam - que l’Arabie Saoudite a élargis depuis les années 1930 à l’ensemble de son territoire justifiant ainsi la fermeture de l’un des plus anciens archevêchés du monde à Nadjrân - leur sont interdits.

Certains juristes ont préconisé - durant les siècles de décadence, et en rapport avec les conflits avec les pays européens engagés dans les croisades - des discriminations en matières fiscales et ont poussé l’intolérance jusqu’à codifier les formes d’humiliation à leur faire subir pour leur rappeler leur statut inférieur,.

Sous l’Empire Ottoman devenu « l’homme malade de l’Europe » menacé par les puissance européennes, ces codifications ont même préconisé l’interdiction aux dhimmis de porter certaines couleurs réservés aux musulmans et l’obligation de porter des signes permettant de les identifier même dans un hammam.

De nos jours, de ces discriminations il subsiste encore l’interdiction d’accès à certaines fonctions dites de souverainetés, différentes d’un pays à l’autre. De même, dans certains pays, comme en Egypte, les groupes islamistes et certains théologiens se donnent le droit de dénigrer les croyances des non musulmans dont le christianisme , les Coptes ne peuvent pas répondre aux attaques contre leur religion : aux yeux de la législation et des autorités de leur pays, répondre aux détracteurs de leur religion est assimilé à une forme de prosélytisme que le statut de dhimmi interdit aux non musulmans.

Le pire, c’est lorsque les minorités non musulmanes se trouvent accusées de connivence avec des pays étrangers du seul fait qu’elles partagent la même religion que la population de ces pays comme c’est le cas pour les chrétiens perçus comme des croisés ou des agents de tel ou tel pays occidental, ou les juifs assimilés à Israël. Ces raccourcis mettent à mal les traditions de tolérance et sont parfois à l’origine d’attentats, d’assassinats et d’actions qui rappellent les pogroms contre des minorités auxquelles on reproche d’avoir la même croyance à laquelle on identifie tel ou tel pays considéré, à tort ou à raison, comme ennemi.

3 - Statut des non musulmans qui ne font pas partie des « Gens du Livre » :

Bien que certains versets coraniques refusent toute contrainte en matière de religion, incitent à accorder l’asile à« l’associateur » (polythéiste ou idolâtre) qui le demande, et reconnaissent à chacun le droit de croire ou de ne pas croire, les juristes théologiens musulmans ont souvent considéré comme intolérable le fait d’être athée ou polythéiste en faisant valoir d’autres versets coraniques ou des traditions allant dans le sens de leur intolérance.

Hormis quelques épisodes où les non musulmans qui ne font pas partie des « Gens du Livre » ont pu bénéficier de la tolérance à l’égard de ceux-ci, et qui leur a permis d’exprimer leurs opinions - et même de railler les dogmes religieux à la manière d’IBN Al- Râwandî (8ème-9ème s.), d’Abû Bakr Al-Râzî (9ème-10ème s.) ou de Ma’arrî (10ème-11eme s.), à l’époque classique - , ou de défendre les thèses scientistes, positivistes et matérialistes, comme cela a commencé à se faire depuis le 19ème siècle, il y a toujours eu une vive hostilité à l’égard de tout ce qui est assimilé au polythéisme et à l’athéisme. C’est presque aussi intolérable que l’apostasie.

Beaucoup de théologiens continuent à considérer comme un devoir sacré le combat contre l’athéisme sous toutes ses formes et contre ce qu’ils appellent « les idéologies et les courants destructeurs ».

Contre l’intolérance, la discrimination et les différentes limitations à la liberté de conscience prônées et justifiées au nom de l’islam, des voix musulmanes se sont toujours élevées faisant valoir des lectures de l’islam contraires à ces pratiques. De nos jours, la plupart des Etats du monde musulman ont ratifié la Déclaration Universelle des droits humains .

Certains pays ont inscrit la liberté de conscience dans leur constitution. La Ligue Arabe a appelé, suite à une réunion organisée sous son égide au Caire en novembre 2001, les Etats arabes et musulmans à « réviser les programmes éducatifs et culturels » dans un sens « plus éclairé (...) et plus tolérant », à rejeter les discours traitant « l’autre d’impie » et à prôner le dialogue et non le choc des civilisations.

Ces évolutions servent d’appui aux défenseurs de la liberté de conscience - dont des théologiens et des musulmans qui refusent l’assimilation de leur religion à l’intolérance et à la discrimination - pour promouvoir une citoyenneté garantissant l’égalité de tous, et de toutes, par delà les fidélités spirituelles et les appartenances ou non appartenance confessionnelles.

Pour contrer les lectures hostiles à la liberté de conscience au nom d’un soit-disant respect de l’identité et de la tradition musulmanes, des exégèses nouvelles ils et des recherches de plus en plus nombreuses sont menées dans le sens de réhabiliter des lectures et des traditions occultées par des siècles de décadence et d’obscurantisme. Malheureusement, leurs efforts sont rarement relayés par les médias qui préfèrent amplifier les voies de leurs adversaires qui se mêlent à celles des adeptes de la « guerre des cultures » dans toutes les sociétés.

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Professeur à l'Université Lumière Lyon 2, Directeur du Groupe de Recherche et d'Etudes sur la Méditerranée et le Moyen Orient (GREMMO) à la Maison de l'Orient Méditerranéen , CNRS-Universté Lyon 2, auteurs de travaux concernant la laïcité, les droits humains et les faits islamiques dont "Islamisme, laïcité et droits de l'Homme", (Harmattan, Paris, 1991), "Les voies de l'islam, approche laïque des faits islamiques" (CRDP de Franche Comté et CERF, 1996) et des contributions à des ouvrages collectifs.

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