Liban : démystifier les idées reçues de la propagande israélienne

L’agression de l’armée israélienne contre le Liban ne devrait étonner que les aveugles et les hypocrit

jeudi 20 juillet 2006

L’agression de l’armée israélienne contre le Liban ne devrait étonner que les aveugles et les hypocrites. Ce n’est pas ce ennième acte barbare qui attesterait de la nature véritable de cet Etat de plus en plus ennivré de sa propre force. Il va de soi qu’Israël ne pouvait se permettre une telle arrogance au mépris du droit international, s’il ne comptait pas sur la complicité de la puissance américaine et la lâcheté de la vieille Europe et des régimes arabes transformés à l’occasion en chiens de garde contre leurs populations respectives. Au-delà des enjeux géopolitiques et stratégiques régionaux, cette guerre livrée par une armada ultramoderne contre un petit pays prouve si besoin est la véritable nature du projet que l’Amérique et son comparse local tentent d’imposer au monde arabe et musulman.

Mais au-delà du sentiment de révolte légitime que nous inspire cette guerre d’agression, il est temps de réduire à néant les idées reçues qui participent de la même logique de guerre, psychologique et idéologique, véhiculées par des médias occidentaux complices d’une entreprise d’asservissement des esprits et de contrôle social maximal. Plus particulièrement, quand elles sont véhiculées par des intellectuels et des médias arabes, ces idées reçues deviennent carrément des freins à la mobilisation des ressources sociales, politiques et militaires contre le projet colonial, raciste et expansionniste d’Israël.

Première idée reçue : en s’attaquant à l’armée israélienne, le Hezbollah lui a donné un bon prétexte pour lancer son offensive contre le Liban. Pareille idée tente d’accréditer la propagande israélienne qui prétend réduire la crise à un bras de fer entre Israël et le Hezbollah. Pareille allégation ne résiste pas un instant à la dure réalité des faits quand on voit à quel point les infrastructures de base libanaises sont visées par les bombardements israéliens, ce qui atteste que l’enjeu de cette guerre d’agression est plus large.

Mais le plus grave dans cette idée reçue est la tentative sournoise de découpler une force de résistance éminemment patriotique, malgré l’étroitesse sociale et idéologique de certaines de ses composantes, du contexte national libanais comme si le Liban ne pouvait être représenté que par les forces sociales et politiques (à l’instar des Forces Libanaises) qui acceptent de reconduire sous une nouvelle forme le mandat français en tournant le dos à son appartenance civilisationnelle et géopolitique régionale.

Seconde idée reçue : Dans sa tragédie actuelle, le Liban ne serait finalement que le théâtre d’une action dont les enjeux le dépassent largement au profit d’acteurs régionaux extérieurs : Israël d’un côté et la Syrie et l’Iran de l’autre, ces derniers manipulant à leur guise le Hezbollah et plus récemment le Hamas palestinien. Selon cette fable (très française notamment), si chacun reste bien chez soi, tout rentrerait dans l’ordre. Le hic dans cette version diplomatique est que ce sont toujours les mêmes acteurs qui décident du périmètre du « chez soi » des uns et des autres. Si on ne prend en compte que la résolution 242, Israël est-il vraiment chez soi depuis quarante ans ? En revanche, la Syrie qui est entrée au Liban à l’appel des autorités souveraines de ce pays, la première fois, en 1976, pour sauver le camp chrétien allié à Israël, d’un désastre militaire certain, est devenue subitement une force « occupante » dès le jour où les puissances occidentales ont cessé d’avoir besoin de ses services de pompier et de gendarme local.

Quant à l’Iran, il est pour le moins bizarre de constater que ceux qui lui contestent tout rôle au Liban au mépris de la réalité culturelle et géopolitique de la région (doit-on rappeler que les Chiîtes constituent désormais plus de la moitié de la population de ce pays ?) sont ceux-là mêmes qui continuent à claironner le rôle historique de la France dans un pays où les chrétiens francophiles ne sont plus majoritaires depuis longtemps. Bien entendu, il ne faut pas comparer l’incomparable : la présence française au Liban est par définition civilisatrice et démocratique, celle de la Syrie et de l’Iran naturellement obscurantiste et totalitaire. Quand les manuels diplomatiques laissent la place à des contes pour enfants...

Ce préjugé abondamment véhiculé s’appuie sur un certain nombre de présupposés qui sont loin d’être démontrés. Premier présupposé d’ordre théorique qui n’a de logique que son apparence : Un régime autoritaire ne peut que poursuivre une politique extérieure injuste, un régime démocratique ne peut que poursuivre une politique extérieure juste. Cette « thèse » à la quelle sacrifient malheureusement de nombreux intellectuels arabes et musulmans est tout simplement fausse.

Historiquement, depuis plus d’un siècle, c’est même le contraire qui s’est produit. Le processus de colonisation et de guerres coloniales a été poursuivi systématiquement par des puissances qui ont superbement allié démocratie interne et barbarie externe. Logiquement, ce fait historique se tient. Le système capitaliste devient d’autant plus rapace à l’extérieur de son noyau central qu’il tend à se renforcer à l’intérieur par l’élargissement de sa base sociale et culturelle, chose qu’il ne peut réaliser par ailleurs sans disposer de surprofits coloniaux que lui assure l’exploitation, à faible coût, des matières premières et de la main d’œuvre des pays du sud.

Second présupposé : Israël est censé se défendre contre les agissements perfides de la Syrie et de l’Iran. Dans la version pseudo internationaliste des sionistes de gauche, tous les protagonistes de la région sont renvoyés dos à dos. Cette dernière version est la plus dangereuse parce que derrière des apparences généreuses, elle tente d’enlever au mouvement de libération nationale et sociale arabe et musulman les seuls appuis concrets possibles dans la région. Les manifestations dites pacifistes en Israël sont mobilisées non pas pour faire reculer le projet sioniste mais pour désarmer la résistance nationale et islamique.

Mais l’essentiel de ce qui se cache derrière ce présupposé est la nature véritable de l’Etat d’Israël et son alliance organique avec le capital international- dont on néglige souvent le caractère foncièrement culturel. En vérité, Israël n’est pas un Etat comme un autre. Son caractère artificiel en fait une caserne structurelle. Qu’on en juge. Quel est l’Etat au monde qui peut mobiliser 10% de sa population sous les drapeaux en 48 heures ? Peut-on imaginer un instant la France - pays plus riche et plus puissant- mobiliser en 48 heures 5 millions de Français ? Le dernier sondage effectué cette semaine en Israël nous apprend que 86% de la population soutient la guerre de son gouvernement contre le Liban. Pourquoi abandonner la proie pour l’ombre ? Certes, la Syrie et l’Iran ne sont pas des enfants de chœur. Ils ont des intérêts géopolitiques à défendre dans la région et la raison d’Etat peut les amener à s’éloigner parfois des intérêts du mouvement social mais seule une conception infantile de la lutte politique peut faire croire à une convergence permanente et automatique entre les stratégies étatiques et les stratégies sociales.

Ces idées reçues sont d’autant plus dangereuses qu’elles viennent alimenter un contexte idéologique et politique des plus dépressifs dans les milieux arabes et musulmans y compris dans la diaspora européenne. La division ethnique et/confessionnelle dans le monde arabe et musulman est loin d’être une vue de l’esprit et on ne saurait sérieusement la réduire à la seule dimension exogène. Certes, les manipulations attribuées au Mossad et aux autres officines occidentales sont réelles et doivent être combattues.

Mais pour faire face efficacement à ces manipulations, il faut traiter à la racine le problème et assumer courageusement les défis de l’égalité citoyenne dans nos pays dans le cadre d’un projet stratégique de rénovation de la pensée politique musulmane. On a vu comment le projet baathiste de modernisation autoritaire a lamentablement échoué en Irak et a préparé le terrain à l’agression et à l’occupation américaine en morcelant et en affaiblissant gravement le front intérieur. Cependant, la solution de rechange à laquelle ont été contraintes les élites chiîtes de ce pays ne semble pas plus apte à garantir l’intégrité de la nation.

L’attitude timorée de la Syrie, de l’Iran et du Hezbollah libanais face à la crise irakienne a légitimement déçu le mouvement de libération nationale et islamique arabe. Mais ce n’est pas une raison pour laisser aujourd’hui le Hezbollah seul dans une bataille qui concerne en fait l’ensemble de la Oumma. Les critiques légitimes que l’on se doit d’adresser aux gouvernements syrien et iranien tant en matière de politique intérieure qu’en matière diplomatique ne doivent pas nous conduire à des positions irresponsables qui font le jeu de l’ennemi israélien. Bien entendu, le mouvement social n’a pas à se lier les mains avec des gouvernements prisonniers de leurs intérêts étroits et de leur raison d’Etat mais il ne pourra se développer dans la perspective qui est la sienne que s’il s’appuie sur les contradictions- même modestes- qui opposent certains Etats de la région à la logique impériale américaine et au projet expansionniste israélien.

Tout en travaillant à long terme à faire reculer les causes structurelles de la division des musulmans, les avant-gardes éclairées doivent mettre à profit la crise libanaise pour déminer le terrain de la guerre civile confessionnelle en Irak et pour dépasser les frictions entre Sunnites et Chiîtes qui constituent aujourd’hui le frein le plus grave à la nécessaire coopération politique et militaire entre toutes les forces qui résistent à la domination impérialiste et sioniste dans la région. Le peuple palestinien martyr, à travers son avant-garde combattante, le Hamas, vient de montrer l’exemple. L’alliance de fait entre les deux mouvements palestinien et libanais est une preuve que la division séculaire entre le sunnisme et le chiîsme, que l’impérialisme cherche à exploiter à des fins géopolitiques évidentes, peut fondre dans le feu du combat. Si cela se produisait, le martyre des victimes libanaises innocentes de la dernière agression en date de l’armée israélienne pourrait ne pas être vain.

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