Lettre ouverte au Maire de Marseille

Vous affirmez, Monsieur le Maire, que Marseille a vu déferler 15000 musulmans dans ses rues. Avez-vous idée

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lundi 25 janvier 2010

Monsieur le Maire

Tout le monde ne parle plus que de votre dernier « dérapage », celui où vous parlez de « musulmans qui ont déferlé dans les rues de Marseille… ». Je dis dernier parce que ce n’est pas le premier dans le genre et que vous avez indubitablement un mal fou à nommer une certaine catégorie de la population que vous administrez. Pour votre défense vous n’êtes pas le seul à avoir du mal à le faire et cette difficulté en dit long sur les dégâts de ce passif post colonial non soldé, qui ressurgit avec brutalité comme un non dit trop longtemps refoulé.

Depuis que Mr Besson, en bonne intelligence avec Mr Sarkozy a décidé d’instrumentaliser politiquement le débat sur l’identité nationale, il ne se passe pas un jour sans que l’on entende une déclaration outrancière et stigmatisante à l’égard de la population de confession musulmane en France. Je ne souhaite pas participer à ce débat qui ressemble de plus en plus à une mise en accusation publique des musulmans de France.

D’ailleurs, puisque nous en sommes aux calculs, nous verrons bien si cette tactique sera payante pour vous. Nous verrons bien à qui profite la manœuvre et qui se délectera de la tessiture poisseuse de tout ce débat. Nous verrons bien assez vite ressurgir les remugles fétides de ces années (pas si lointaines) où le FN prospérait, nous verrons bien que les mots en politique ne sont pas sans conséquences et que des déclarations comme celle que vous avez faites sont autant d’électrochocs salutaires appliqués au corps léthargique de l’extrême droite française.

Loin de revenir sur vos propos, vous répondez au jeune homme, militant de votre parti, avec une condescendance et un paternalisme consternants, parce que évidemment, il ne peut pas comprendre les subtilités de la langue française que vous maîtrisez au-delà de la moyenne et qui font que lorsque vous dites une énormité, celle-ci n’en est une que dans l’oreille et dans le cœur de celles et ceux que vous blessez !

Vous affirmez, Monsieur le Maire, que Marseille a vu déferler 15000 musulmans dans ses rues. Avez-vous idée de l’imagerie d’épouvante que vous projetez dans l’inconscient collectif de vos concitoyens ? Ce sont les vagues (d’un Tsunami) qui déferlent, les hordes de barbares ou les rats qui déferlent, ce ne sont pas les « braves gens » qui déferlent !!!

Vous dites dans votre réponse que Marseille subit l’immigration et que vous vous efforcez « d’assimiler » les couches successives de population qui y débarquent. Là encore vous persistez et vous signez votre résolution sans équivoque à utiliser un raisonnement et une sémantique propre à la tradition réactionnaire.

Vous dites, à mots couverts, que lorsqu’on est Français depuis pas très longtemps, il y a des us et des coutumes à respecter et que pour « bien s’intégrer » il faut brosser l’autochtone dans le sens du poil et user de force symboles pour « amadouer » l’hôte. On atteint là un degré de surréalisme rarement égalé depuis les Marx Brothers ou les Monty Python, parce qu’au-delà de la mauvaise foi qui ne vous a fait voir que des drapeaux algériens ce soir là, cet argument frôle l’indécence. Que nous demandez-vous au juste ? De réaffirmer notre francité quel que soit le contexte et de façon permanente, faut-il pour vous complaire se draper dans un drapeau tricolore en toute circonstance ?

J’ajoute que nous étions partie prenante de ce « déferlement » et que je m’inscris en faux contre l’affirmation que vous avez maintenue et réitérée qu’il n’y avait que des drapeaux algériens. C’était un soir de fête à la Marseillaise, plein de joie, de gouaille populaire et cosmopolite, il y avait des drapeaux algériens , français, marocains, tunisiens, des drapeaux berbères et des drapeaux turcs et des drapeaux connus et inconnu. Toutes et tous étaient là dans un esprit festif avec cette folle envie de communier dans la joie. Ce que vous interprétez comme une offense à la terre d’accueil n’est pas l’expression d’un nationalisme algérien exacerbé, ni même le signe d’une double allégeance ! Ce n’est que la volonté de faire la fête et de l’exprimer dans un cadre informel et permissif que seul le sport, et en particulier, le football est capable de produire.

Mr Besson regrette que les débordements marginaux qui ont eu lieu lors de ces manifestations spontanées de joie populaire, n’aient pas subi un traitement médiatique aussi conséquent que la fameuse « main de Thierry Henri ». Venant de lui peu de choses m’étonne encore, sachant que la juxtaposition de ces deux événements est totalement incongrue et que s’il lui reste une parcelle d’honnêteté intellectuelle, il sera d’accord pour analyser les exactions commises lors de cette soirée comme étant le fait d’une frange de « hooligans » qui sévissent à chaque soir de grands matchs à Marseille, qu’il s’agisse de l’équipe de l’OM, de la France ou de l’Algérie.

Pour en finir et vous laisser vaquer à vos occupations de 1er magistrat de notre bonne ville, je vous dirais que nous nous méfions de toutes les tentatives d’instrumentalisation du nationalisme quel qu’il soit, et que la devise de la République reste encore « Liberté, Egalité, Fraternité » et qu’en conséquence nous vous demandons de continuer à débattre de l’identité nationale, si vous le souhaitez, dans le cadre que lui confère le triptyque républicain et en gardant à l’esprit que l’unité ne se fait jamais dans la polémique, la stigmatisation et l’exclusion.

Comme les interventions dans la salle vous l’ont déjà signifié, il n’y a pas eu de « déferlement de musulmans sur Marseille » ce soir-là, il n’y a eu que des Marseillaises et des Marseillais, Français, pour la plupart qui ont manifesté leur joie et leur attachement à leur pays d’origine sans aucune volonté de signifier leur désamour de la France. Car en amour, l’exclusive est parfois une entrave. Oui on peut sans problème aimer l’Algérie et la France, l’Italie et la France, l’Arménie et la France, le reste du monde et la France, comme on aime son père et sa mère…

Recevez, Monsieur le Maire, l’expression de notre indignation courroucée.

Mohamed Bensaada

Pour les Quartiers Nord/Quartiers Forts

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