Lettre ouverte au Conseil Français du Culte Musulman

Vous avez publié une tribune dans « Le Monde » daté du 11 février 2010, ayant pour titre : « Pour le

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lundi 22 février 2010

Vous avez publié une tribune dans « Le Monde » daté du 11 février 2010, ayant pour titre : « Pour le droit du culte musulman en France à l’indifférence ». N’étant pas sûr que l’intitulé soit de vous, je me garderais donc de vous reprocher d’avoir enfermé d’entrée de jeu, une question aussi importante, la réduisant pour ainsi dire à un conflit islamo-islamique, hors de tout témoignage extérieur. Droit à la différence ; droit à l’indifférence ? Etait-ce bien nécessaire d’aller chercher cette vieille antienne au risque de perdre de vue l’essentiel, à savoir le traitement réservé à l’islam, rudement malmené depuis des lustres par l’Occident ?

Droit à l’indifférence ? Soit ! Avec le risque cependant que cela pourrait être compris comme l’expression d’un « ras le bol », comme il pourrait signifier aussi l’exigence d’un aparté, que les ennemis de l’islam ne manqueraient pas d’exhiber comme la preuve d’un repli identitaire et de son corollaire communautariste.

Pour ce qui concerne votre contribution dans son ensemble, je dois avouer qu’elle donne un peu d’espoir, tant le CFCM brillait jusque-là par son absence et son manque de visibilité, qui ont largement entamé sa crédibilité et réduit son rôle à une simple figuration. Cela est d’autant plus regrettable du reste que l’offensive menée contre l’islam et les musulmans depuis ces dernières décennies, méritait une présence active et permanente et par conséquent, encore plus de travail, de mobilisation et de combats. Entendons-nous bien. Il s’agit là de griefs adressés au CFCM en tant qu’institution et non pas aux personnes.

Eternel absent des manifestations culturelles et des rencontres interreligieuses, vos rares manifestations publiques provoquées seulement par l’urgence et toujours en retard sur l’actualité, se limitaient à un service minimum convenu, à mi-chemin entre la protestation retenue et l’indignation timide. Par ailleurs, je déplore comme vous, l’absence de moyens de communication propres comme c’est le cas pour les autres organisations religieuses ( radios, télé, journaux etc…) mais je me garderai bien d’en faire grief à quiconque.

Nous sommes dans un pays démocratique où l’expression est libre et où les moyens de communication sont une marchandise, un peu particulière certes, mais accessible somme toute, si on dispose des moyens suffisants. Les plus grosses fortunes des musulmans, sauf avis contraire, préfèrent se réfugier dans les paradis fiscaux ou se nicher dans l’acquisition de palaces et de demeures somptueuses plutôt que dans les librairies, les maisons d’édition, les radios, les chaines de télévision ou la presse. Mais c’est aussi hélas, dans ce même pays démocratique que l’indignation officielle est toujours curieusement tiède lorsqu’il s’agit du malheur des arabes et des musulmans. Le CFCM aurait du de le dire avec force. Rappelons-nous l’ignoble agression de la mémoire de nos anciens, morts pour La France.

Le sang des musulmans enterrés au cimetière militaire de Notre-Dame de Lorette avait été souillé dans la nuit du 8 au 9 décembre 2008. L’acte barbare et l’ignominie d’un autre âge avaient à peine déplacé un sous-préfet, quand le cimetière civil de Carpentras devenait trop exigu pour accueillir le ban et l’arrière-ban de la République. Le déni de sacrifice et l’insulte à la mémoire appelaient, de la part des musulmans en premier lieu et de leurs représentants plus que l’émotion silencieuse. Cela méritait par exemple d’exiger de La République un hommage appuyé à la mémoire de ceux qui ont sauvé le pays au prix de leurs vies et un avertissement solennel pour éviter que ne se renouvelle le spectacle affligeant de la discrimination, qui va se nicher jusque dans les cimetières, fussent-ils les derniers refuges des héros.

Je pense que les musulmans de France, n’ayant d’autre représentant que le CFCM pour dialoguer avec La République, attendaient de vous un geste fort, à même de mettre un terme à cette dérive insensée qui nous amène aujourd’hui à assister impuissants et complètement abasourdis, au glissement progressif et quotidien vers une véritable haine de l’islam, des musulmans et des arabes par la même occasion. Les propos islamophobes ne choquent plus personne. Aucune loi ne les interdit. Restent alors la colère rentrée, les incantations et les vœux pieux.

Par ailleurs, vous rendez un vibrant hommage au Président de La République, pour son soutien apporté à votre « suggestion de mise en place d’une mission d’information parlementaire sur l’islamophobie », lors de sa visite au même cimetière militaire,… un an après sa profanation. Dont acte ! Mais n’aurait-il pas été plus approprié par la même occasion, de prendre à témoin les lecteurs en vous demandant pour quelles raisons on a voté une loi contre l’antisémitisme - saluée unanimement du reste, comme une initiative juste, nécessaire et digne du pays des droits de l’homme – et qu’on ne se préoccupe pas de le faire pour combattre l’islamophobie ?

Vous auriez pointé à tout le moins, une défaillance chez notre personnel politique, de plus en plus enclin - et c’est bien regrettable – à ne se préoccuper que de ses intérêts égoïstes et immédiats. Sans vouloir m’attarder sur les vertus d’une telle loi dont on peut deviner aisément les effets positifs innombrables, je voudrais juste avancer qu’elle aurait eu le mérite d’éviter les dérives sémantiques regrettables prenant pour cible des musulmans et des arabes, et de plus en plus fréquentes, jusque et y compris dans les sphères politiques de premier plan.

Cela revient à réaffirmer que seule la loi dans toute sa clarté et toute sa rigueur pourrait mettre un terme à des propos et à des attitudes qui sèment la discorde et divisent les français. Plus loin dans votre tribune, vous rappelez les circonstances dans lesquelles a été édifiée la mosquée de Paris ; témoignage s’il en fallait de la reconnaissance de la Nation pour le sacrifice des musulmans des colonies. Est-ce à dire qu’il faille conditionner aujourd’hui l’octroi d’autorisations d’édification de mosquées au prorata des sacrifices à consentir et des services à rendre ?

Tout compte fait, votre intervention a le mérite d’aborder un certain nombre de questions importantes mais le ton général reste celui du constat et de l’énumération, alors qu’il devrait proposer des réponses concrètes. Les statuts du CFCM vous le permettent. Les musulmans vous le réclament. Cela aurait eu incontestablement le mérite d’effacer cette image collée aux musulmans, faisant d’eux des victimes qui passeraient leur temps à se plaindre. Cela aurait surtout permis au CFCM de reprendre la main et de la garder le temps qu’il faut pour occuper la place qui lui revient de droit.

En d’autres termes dénoncer l’instrumentalisation de l’islam à des fins électoralistes, les débats sur le voile intégral, la stigmatisation des populations musulmanes, les discriminations et les injustices, le deux poids - deux mesures, la justice à double vitesse, les accusations infondées de communautarisme etc…ou revendiquer des choses pourtant élémentaires et légitimes tels que des lieux de culte et de sépultures décents, des aumôneries, cela s’avère au bout du compte, improductif faute de moyens de sensibilisation, médiatiques notamment. Sans compter que cela limite considérablement la portée des initiatives ou des recommandations du CFCM, perçues pour le coup par les musulmans français comme des coups d’épée dans l’eau.

En résumé et de manière succincte, nous arrivons au constat suivant : le CFCM, dans sa configuration actuelle et compte tenu de la particularité de ses statuts et de la faiblesse de ses moyens, ne peut s’acquitter de la mission qui lui a été confiée et répondre à l’attente des musulmans de France, sans une véritable mise à plat de toutes les questions ayant trait à la visibilité de l’islam et à son intégration définitive au sein de la population française, dans sa diversité culturelle et spirituelle. Réaffirmer cette évidence c’est aussi interpeller votre autorité de tutelle pour appeler son attention sur la gravité de la situation actuelle.

Quelques pistes :

Conseil des sages

Le CFCM doit impérativement associer à sa réflexion et à la mise en place de sa stratégie un nombre significatif de chercheurs, d’islamologues et de personnalités reconnues pour leurs compétences et réputées indépendantes de toute influence étrangère ou partisane. Les relations transversales entre les différentes associations islamiques seront renforcées afin d’assurer une meilleure représentativité de l’islam dans sa diversité culturelle. Un Conseil des Sages sera désigné. Il sera composé de spécialistes incontestés et sera chargé de « dire » l’islam. En l’occurrence, il s’agira de mettre sur pied une Autorité Religieuse Morale qui sera consultée sur toutes les questions concernant aussi bien la théologie que la pratique quotidienne du culte.

Les débats autour du foulard et du voile intégral entre autres, ont permis de découvrir qu’une telle autorité consultative faisait cruellement défaut, ne serait-ce que pour mettre un peu d’ordre dans la cacophonie des multiples interprétations et des conclusions hasardeuses, trop souvent demandées à des personnes s’autoproclamant « experts » ou « spécialistes ». Certes cette fonction est dévolue statutairement au CFCF, mais force est de constater qu’à l’insuffisance de ses moyens sont venus s’ajouter la faiblesse de la mobilisation, et au bout du compte le découragement.

“Dire” l’islam, cela signifie apporter la réponse exacte à une question précise relative à cette religion dans tous les domaines. Cet éclairage puisé dans l’arsenal des sources de la jurisprudence, présente l’avantage de refléter une réponse consensuelle traduisant les conclusions des grandes écoles juridiques de l’islam sunnite, mais aussi prenant en compte des particularités ou des exceptions liées à telle ou telle interprétation de telle ou telle école. Attribuer cette « autorité morale » à un organisme tel que ce Conseil des Sages, cela revient à dire qu’il sera interrogé en priorité, toutes les fois que se poseraient des questions relatives à l’islam en France et ses réponses auraient plus de pertinence et plus de poids.

Formation d’imams et dialogue interreligieux

La question de la formation d’imams étant d’une importance capitale, tant du point de vue de la qualité que de celui du nombre, il faudra prendre rapidement les décisions nécessaires, compte tenu du maigre bilan obtenu et en réponse aux attentes de l’ensemble de la communauté musulmane et des autorités de tutelle.

Le dialogue interreligieux devra être relancé et surtout dynamisé, non seulement pour ramener plus de sérénité dans le débat public, mais surtout pour que lui soient assignés des objectifs précis, portant notamment sur les moyens à mettre en œuvre pour éviter toute instrumentalisation des religions et assurer une véritable solidarité entre les grandes spiritualités, face à toutes les tentatives visant à remettre en cause la liberté d’expression et celle de la pratique religieuse.

Moyens de communication et médias

La visibilité de l’islam doit être assurée en premier lieu par les musulmans eux-mêmes s’ils veulent se mettre à l’abri de toute manipulation ou falsification du message coranique. Si les moyens de communication modernes s’avèrent indispensables, il n’en demeure pas moins qu’il existe des domaines dans lesquels le CFCM peut intervenir concrètement en attendant de disposer de ces moyens. Il s’agit par exemple de :

* L’organisation de forums, journée d’études,…pour débattre des questions qui concernent les citoyens musulmans et leur environnement quotidien

* La participation aux rencontres en France et dans la mesure du possible à l’Etranger ayant pour thème l’islam en général

* La présence médiatique lors des grands rendez-vous annuels islamiques ( ramadhan et fêtes religieuse canoniques )

* La création d’un outil culturel ( groupe de conférenciers notamment ) pour assurer une présence effective lors des rencontres importantes autour de la spiritualité et surtout celles qui concernent la civilisation arabo-musulmane.

* L’installation d’un Observatoire de l’Islamophobie

Ces quelques exemples devraient nous conforter dans l’idée que le CFCM pourrait manifester sa présence dans l’espace public en attendant de procéder à une révision totale de sa stratégie et de mobiliser plus de moyens. La qualité des interventions peut dans bien des cas suppléer la rareté des expressions en public. Il vous appartient d’inventer ces opportunités et surtout de ne pas avoir peur de vous montrer audacieux et de laisser de côté de temps à autre les postures consensuelles et les discours convenus. Il y va de la crédibilité de l’ensemble des musulmans puisque le CFCM en est le représentant. L’occasion vous était offerte à propos de l’apport de la civilisation arabo-musulmane à la civilisation universelle. Vous écrivez à ce sujet que « cette contribution a été parfois injustement diminuée et caricaturée. ».

Sans doute faisiez-vous allusion au peu d’importance accordée à l’enseignement de cette page d’histoire. Votre remarque aurait mérité d’être accompagnée d’une solennelle mise en garde contre ce genre d’oubli, dont les conséquences étaient prévisibles autant que les dégâts. Aujourd’hui on commence à dénier aux Arabes et aux musulmans et sans gêne aucune, l’existence même de cet apport. ( Lire à ce propos le livre de Sylvain Gouguenheim : « Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines de l’Europe chrétienne ». Seuil ).

Un révisionnisme d’un type nouveau est né. Les historiens, les scientifiques et les savants lui ont donné le nom d’ « Islamophobie savante ». Cela en dit long sur les dangers à venir si des mesures appropriées ne sont pas prises rapidement. Je regrette seulement que la seule alerte, du moins à ma connaissance, soit due à l’initiative de chercheurs et de savants …dont très peu sont de culture arabo-musulmane. (Voir : « Les Grecs, les Arabes et nous », enquête sur l’islamophobie savante : ouvrage collectif dirigé par Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed, Irène Rosier-Catach . Fayard.)

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Auteur : Saad Khiari

Cinéaste et auteur, dernier ouvrage paru : « Catholique-Musulman : je te connais moi non plus » aux éditions François-Xavier de Guibert

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