Les tabous des uns et les tabous des autres

Ce dérapage des caricatures est souligné par la dichotomie flagrante qu’opèrent leurs auteurs, ces « d

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jeudi 9 février 2006

Curieux timing ! Etranges protagonistes.... Au lendemain du formidable camouflet monté du fond des urnes palestiniennes, comme il est étrange cet engouement des régimes arabes ex-sangues à vouloir s’approprier, à l’occasion de l’affaire des caricatures, les ressources « religieuses » de leurs opposants islamistes !

Et quid de notre propre empressement à souffler de conserve sur des cendres où, plus de 4 mois après les premières publications concernées, le feu avait quasiment disparu ? Ne serions nous pas, à prendre tout cela trop au sérieux, les « idiots utiles » d’une farce dont la recette est aussi simple qu’elle est ancienne ? Les généraux dictateurs refont le plein de ressources religieuses.

Pour faire oublier l’évidence politique du message des urnes palestiniennes, leurs protecteurs occidentaux « théologisent » un peu plus encore la lecture des résistances dont ils font l’objet dans le monde en général, au Proche-Orient en particulier. Pour ne pas avoir à assumer l’évidente responsabilité d’un conflit de type colonial, quoi de mieux que de le masquer sous le voile d’une guerre des religions ? Et qu’importe si une partie de la planète s’enflamme, pourvu que de solides intérêts partagés en réchappent, fut-ce provisoirement !

Si l’on ne se méprend pas dans la construction des catégories, le « fond » religieux du débat sur les caricatures s’avère donc en fait n’en être qu’une « forme » imposée pour mieux brouiller les cartes. L’enjeu n’est pas théologique mais bien, plus que jamais, politique. Bien sûr qu’il est loisible de « critiquer Dieu ». Bien sûr que les préceptes d’une religion (tel l’interdiction faite aux croyants musulmans de représenter leur prophète) ne sauraient aucunement s’appliquer à toute la planète. Mais la question n’est pas celle-là.

Elle est d’abord de définir si la liberté d’expression des nantis de la politique mondiale leur donne le droit de stigmatiser, par un procédé qui relève du plus classique racisme, les marqueurs identitaires des autres. Ce dérapage des caricatures est souligné par la dichotomie flagrante qu’opèrent leurs auteurs, ces « défenseurs » autoproclamés « des libertés », entre les tabous des autres, qu’ils affrontent si « courageusement » et... leurs propres tabous, devant lesquels leur courage parait bien vacillant.

Car le vrai fond du problème est bien cette insolente ambivalence de la lutte - à géométrie variable- qu’ils nous disent mener pour cette « liberté d’expression » et cette « défense des Lumières », qui seraient, prétendent-ils, menacées par les tabous des musulmans.

En fait, bien plus surement que dans le tabou « du prophète des dominés » le vrai danger qui menace aujourd’hui en Europe la liberté d’expression réside dans le tabou « de l’argent des dominants » ! Le risque de voir l’essence même de la liberté de la presse - c’est-à-dire son pluralisme et sa capacité à représenter le monde avec les catégories et les sensibilités de toutes les familles politiques et de toutes les « tribus » du monde - se fondre dans le conformisme de la vision d’un seul camp est plus réel que jamais. La concentration de la presse occidentale dans les mains de groupes industriels a atteint un seuil sans précédent.

Cette presse est aujourd’hui presque unanime à présenter comme une guerre de religion un conflit proche-oriental qui a tous les attributs de nos veilles dominations impériales. Le déséquilibre de la répartition de la parole publique, chaque jour plus flagrant et plus arrogant, en-tretient toutes les frustrations et nourrit toutes les radicalisations. Pourtant, nos « impertinents briseurs de tabous » n’exercent jamais leur talent contre ce scandale là. La hauteur du mur de l’argent excéderait-elle leur force et leur courage ? Tel prophète serait-il donc plus redoutable que tel autre ?

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Auteur : François Burgat

Politologue.

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