Les surprenantes déclarations de Tareq Oubrou

Dans une interview publiée sur le site du Monde.fr, le 15 octobre, Tareq Oubrou, théologien, imam de la mosq

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dimanche 1 novembre 2009

Les surprenantes déclarations  de Tareq Oubrou

« Si je voulais être provocateur, je pourrais dire aux femmes : mets ton foulard dans ta poche (1). »

Dans une interview publiée sur le site du Monde.fr, le 15 octobre, Tareq Oubrou, théologien, imam de la mosquée de Bordeaux et membre de l’UOIF, est interrogé sur la situation de la communauté musulmane en France, son concept de « charia des minorités », le port du foulard islamique et la question épineuse de l’islamophobie. L’auteur de Profession imam, s’exprime à propos du hijab, en ces termes : « Si je voulais être provocateur, je pourrais dire aux femmes : mets ton foulard dans ta poche. Aujourd’hui, je dis que c’est une recommandation implicite qui correspond à une éthique de pudeur du moment coranique. Pour autant, une femme qui ne le met pas ne commet pas de faute. »

Tareq Oubrou peut être classé, à l’intérieur de la catégorie des intellectuels musulmans, comme le représentant de l’aile libérale du courant réformiste (2). En théologien de cette tendance, il s’est donc prononcé en faveur d’une levée de l’obligation coranique du voile (3), et plus exactement du hijab (4). En affirmant que, du point de vue religieux, l’absence de voile n’est pas une faute, il en infère nécessairement cette conclusion. Le droit musulman différencie, en effet, ce qui relève de l’obligation et du surérogatoire, l’un étant soumis à des conditions juridiques plus strictes, que le second.

Comment Tareq Oubrou motive-t-il cette prise de position ? En deux temps.

En ayant recours, tout d’abord à une terminologie pour le moins étrange puisqu’il évoque, au sujet du voile, « une recommandation implicite qui correspond à une éthique de pudeur du moment coranique ». Lorsqu’il parle de recommandation implicite de la pudeur, Tareq Oubrou veut-il signifier qu’il n’existe aucun texte, ni aucune injonction explicite sur cette question du voile ? Nous ne le saurons pas.

Plus révélateur, le terme de recommandation, qu’il emploie, semble opérer un glissement sémantique, de la notion d’obligation employée habituellement, à celle de prescription, utilisée, on s’en souvient, par le CFCM avant le vote de la loi du 15 mars 2004, dont la portée contraignante était atténuée, à celle donc de recommandation, qui n’est plus qu’un conseil à l’adresse des femmes.

Le moment coranique

Par ailleurs, Oubrou parle de moment coranique, sans définir très exactement cette expression pour le moins surprenante. Qu’est-ce que le moment coranique ? Le Coran n’est-il qu’un moment, un laps de temps fugace, qui aurait traversé, en l’illuminant, le ciel tourmenté des humains ? N’est-il qu’une temporalité sans lendemain ? Ou alors une étape normative, fondatrice et historique, vouée nécessairement, à être dépassé ? Là encore, aucune réponse ne dissipera ces ambiguïtés.

Pour Mr Oubrou, les choses sont plus simples. Les partisans du port du voile, par leur position religieuse, réduisent la femme à un vêtement, et par leur fragilité, trahissent leur ignorance. « Mais, aujourd’hui, la communauté musulmane est fragile, et s’attache à des adjuvants et à des normes. C’est aberrant de réduire une femme musulmane à son foulard ; c’est de l’ignorance. Le foulard n’est pas un objet cultuel, encore moins un symbole de sacré. »

La seconde raison invoquée est le contexte. Le port du foulard en France condamne les jeunes filles à l’exclusion sociale et professionnelle et les placent dans une situation de détresse psychologique.

« Cette visibilité est néfaste car, à long terme, cette pratique pose des problèmes spirituels et psychologiques aux femmes qui veulent étudier ou travailler. Je n’ai pas le droit de tromper ces jeunes filles », dit-il. Nous ne nions nullement ce constat. Effectivement, la société française, par l’intermédiaire de certains de ses médias et de ses élites, a libéré la parole islamophobe qui ne s’est pas démentie, ces cinq dernières années.

Le vote de la loi interdisant les signes religieux à l’école, son extension d’usage à la sphère privée et la polémique plus récente, sur le niqab, ont largement fragilisé les femmes et cristallisé le sentiment d’une islamophobie touchant aussi bien les musulmanes que les musulmans. Beaucoup d’étudiantes ont émigré vers l’Angleterre, le Canada ou vers des pays musulmans. Il est vrai qu’on sous-estime largement les effets secondaires de cette loi qui a fait office de traumatisme, dans la communauté musulmane. D’autant que peu de choses ont été faites, en terme d’accompagnement psychologique.

Mais cet argument reste problématique. Si le hijab est en soi, pour Oubrou, une recommandation implicite et non contraignante, il n’est pas besoin de recourir au contexte, pour l’invalider. Si le contexte impose l’abandon ne serait-ce que provisoire du foulard (5), la norme demeure, et requière seulement des aménagements. Le contexte seul ne suffit donc pas pour déclarer nulle et non avenue cette pratique. A la lecture de ses déclarations, ce n’est pas, à l’évidence, la position de Tareq Oubrou.

La difficulté soulevée par cette position théologique est le recours abusif au contexte (6). Il est emblématique du fiqh moderne qui semble à même de justifier tout type de position juridique, sur la base d’un raisonnement formel. Au nom de la même argumentation, il est tout à fait possible de suggérer aux musulmans de délaisser temporairement l’accomplissement de leurs prières, de franciser leurs noms ou de recourir au financement bancaire (avec intérêts) pour la création d’une société (7), dans des situations qui pourraient justifier ces décisions. A travers cette option du tout-contexte, c’est une tendance vers la sécularisation complète de l’islam et son passage, d’une pratique religieuse à une pratique culturelle, qui se met en marche.

Sécularisation et assimilation

Un élément de réflexion supplémentaire nous convaincra de cette tendance : l’évolution significative de l’emploi des termes désignant les phénomènes religieux, au cours des trente dernières années. Nous savons que le mot arabe din, n’a pas d’équivalent dans la langue française. Le terme le plus proche de son sens est religion, bien que din ait un sens plus large et global que religion, qui signifie ensemble de croyances et de rites.

Quoi qu’il en soit, ce terme de religion, s’est effacé peu à peu, au gré des évolutions sécularistes de la société française, au profit d’autres mot tels que foi, spiritualité et confession. Cet emploi banalisé de termes véhiculant une conception de plus en plus réduite, de plus en plus individuelle du champ religieux et de son influence, est le fruit d’une histoire, celle de la religion chrétienne en Europe, et en France. D’aucun ont parlé de protestantisation du rapport au religieux, comprise comme une relation non plus collective, mais individuelle et intime, à Dieu, renforcée par la distance prise avec les institutions religieuses.

Tareq Oubrou reprend à son compte cette analyse lorsqu’il déclare que, « sur le plan individuel, la religiosité se fait désormais par une approche individuelle », au point de l’intégrer complètement dans sa démarche théologique, ce qui en accentue l’effet. Le résultat est un tableau pour le moins pessimiste de l’avenir, où l’horizon qui se profile pour les musulmans de France est une marche forcée vers l’assimilation culturelle. «  Seuls survivront spirituellement les musulmans qui savent modérer, adapter, et négocier leurs pratiques avec la réalité de la société française. »

C’est à l’aune de cette assimilation vécue comme indispensable, pour la survie des musulmans, qu’Oubrou prône le renoncement au hijab. Ce n’est pas le seul renoncement qui s’imposera.

Questionné sur l’islamophobie, Tareq Oubrou a une réponse, pour le moins surprenante. « Le racisme n’est pas une nouveauté, mais l’islamophobie présentée comme un fléau de notre société, je ne la vois pas. Je n’accepte pas cette position victimaire et cette posture de consommation de droits. »

Mr Oubrou ne voit pas l’islamophobie. Peut-être que le CCIF (8) serait-il bien avisé de lui offrir une paire de lunettes ? Comment comprendre cet aveuglement de l’imam, sur une réalité sociale et professionnelle, indiscutable ?

Cette position qui frôle le mépris, digne d’un notable de la République éloigné des réalités sociales, était déjà perceptible sur le passage de l’interview pré-cité, plus haut, à propos du voile : «  Cette visibilité est néfaste car, à long terme, cette pratique pose des problèmes spirituels et psychologiques aux femmes qui veulent étudier ou travailler. » Tareq Oubrou semble y inverser la responsabilité de la situation, en l’imputant, non pas à une attitude possiblement intolérante de la société, mais bien à la visibilité du foulard, qui seul, poserait problème.

En détournant la question de l’islamophobie sur le terrain de la subjectivité, il va plus loin. Il en fait, non plus une réalité « réelle », observable, mais une réalité « imaginaire », une vue de l’esprit, refuge consolatoire, pour tous les humiliés du système. Une posture de consommation de droits, selon ses termes.

La racine du mal

Au-delà des abus évidents d’un tel positionnement, c’est toute la conception du droit et sa place prépondérante dans les études islamiques, qui semble être la cause première du mal. C’est d’un lourd héritage pluriséculier dont il est question. La vision de l’islam partagée, à ce jour, par la grande majorité des intellectuels musulmans, est une vision théologico-juridique. On la retrouve, en germe, dans le monde de l’enseignement. La foi, le droit et la morale sont les trois piliers des études islamiques, dans toutes les écoles. Le droit y occupe une place écrasante.

Cette domination du droit explique largement l’absence de vision à la fois philosophique, idéologique et politique des musulmans. Le droit ne produit pas de vision du monde, pas plus qu’il ne le transforme, pour paraphraser Marx. Le droit ne produit que des normes, juridiques.

La plupart des positionnements politiques de nos intellectuels ne sont donc pas fondés sur une analyse d’ensemble de la société, mais sur des vues ou des constats, partiels et à court terme. C’est ce qui explique sans doute, plus encore que la compromission morale ou le complexe psychologique d’infériorité, la redondance des cas instrumentalisations politique de nos responsables religieux (9).

Citons un seul exemple de cette carence politique. La croyance partagée que la citoyenneté française des musulmans les rattachent naturellement à la Nation. C’est certainement le cas le plus emblématique de l’idéalisme politique qui est à l’œuvre dans les ouvrages, articles, conférences et prises de positions publiques, relatives à cette question. Le droit est un élément périphérique de l’identité française. Il n’en est pas l’élément structurant.

L’idéologie nationale française est structurée autour de deux pôles : la Nation et la République. La Nation est un héritage (héritage pluriel d’une terre, d’une langue et de la culture qu’elle fonde, d’une histoire et finalement d’une identité.) et la République est un projet (contrat social, droits et devoirs de l’homme et du citoyen, laïcité, promotion de la raison politique...), un projet pour la Nation, c’est à dire le peuple constitué. Hors, tout nationalisme est fondé sur une base ethno-culturelle, qu’elle soit réelle ou symbolique, un pacte culturel fondateur, selon l’expression du sociologue Hervé Collet, qu’il définit comme « l’aspect le plus caché, celui qui touche à la structuration intellectuelle, affective et symbolique du groupe concerné et qui n’est souvent perceptible que de l’intérieur, après une longue expérience de la part de l’observateur étranger. Certains l’appellent l’âme d’un peuple (10). »

Cette auto-perception ethno-culturelle d’un peuple est si évidente, si ancrée dans les mentalités et les représentations collectives, qu’elle n’échappe à personne. Elle n’est jamais défini théoriquement, jamais vraiment reconnue publiquement car ce serait reconnaître que le racisme est un élément régulateur et fondateur des relations sociales, dans un État-Nation. Mais elle est, précisément, ce facteur déterminant du racisme quotidien, qui n’est pas un épiphénomène mais une expression conséquente de ce que l’on peut appeler le nationalisme populaire, construit essentiellement contre l’Autre, l’Etranger, qui par répulsion identitaire, par réfraction optique du miroir, produit cette essence de Soi, l’essence du Moi collectif. Au fondement de tout nationalisme, on retrouve donc cette volonté d’un peuple à tendre et à instituer de manière légitime, sa propre suprématie.

Survivre culturellement implique, parfois, pour ces peuples, de faire des concessions d’éléments périphériques de leur identité, afin de sauvegarder l’essentiel. Le droit est l’un de ces éléments.

Considérer, ainsi, que la citoyenneté des musulmans les rattachent naturellement et presque obligatoirement à la Nation française, est une grave erreur de jugement, un aveuglement supplémentaire qui ne fera que renforcer la résistance du corps social (11). Les musulmans de ce pays sont français juridiquement, c’est à dire formellement, et non organiquement. Ils incarnent l’élément exclusif du système national-républicain, et endossent malgré eux le rôle et la figure du repoussoir identitaire. L’assimilation n’y changera rien. Seul le métissage et le multiculturalisme atténueront, sans l’effacer, cette réalité sociale. D’autant plus qu’un nationalisme européen, récemment constitué, semble prêt à prendre la relève des vieux démons du nationalisme, essoufflés.

En attendant, la France pourra une nouvelle fois compter sur ses musulmans. Comme par le passé, ils n’auront de cesse de prouver, stoïquement, leur attachement à la patrie. Avec en tête de cortège, des imams exemplaires, qui sauront incarner, à l’instar de Tareq Oubrou, cette nouvelle figure de l’islam de France : l’imam républicain.

Notes :

1- La totalité de l’interview est disponible sur le lien suivant : Le Monde

2- Il n’est pas le seul en France. Le docteur Al ’Ajami fait partie également de ce courant de pensée. En Égypte, Jamal al Banna sur la question du voile, s’est exprimé dans le même sens, pour une levée de l’obligation juridique.

3- Le terme coranique précis, que l’on retrouve au verset 59 de la sourate 33, est la forme pluriel de jilbab.

4- Le hijab recouvre les cheveux et la poitrine de la femme. Il représente aujourd’hui en France, la norme vestimentaire la plus courante, pour les femmes voilées, à la différence du jilbab qui recouvre la totalité du corps, sauf le visage, et du niqab qui ne laisse voir que les yeux.

5- C’est le cas, par exemple, pour les mères célibataires devant assumer la responsabilité financière de leurs enfants. La nécessité fait alors loi, selon l’adage juridique.

6- Cette remarque ne remet pas en question l’importance cruciale du contexte dans la vie du musulman. Elle met seulement en garde contre son emploi exagéré qui peut aisément aboutir à un abandon de la pratique religieuse, voire, progressivement, des fondements de la foi, dans une société hostile à la religion et en proie à une dérive islamophobe. Par ailleurs, le recours au contexte ne dédouane pas d’une réflexion de fond et ne doit pas se substituer à la liberté du croyant. Avant toute tentative de négociation, le croyant est tenu de défendre ses droits et de résister autant qu’il peut, à ce qu’il convient de nommer les formes exacerbées de la prédation séculariste.

7- Il nous paraît essentiel de souligner que toute position juridique sur des questions aussi importantes requièrent l’émission d’un avis religieux (fatwa). La fatwa impose le recours à une argumentation rigoureuse et engage la responsabilité morale, de son auteur. Ceci, en dépit du fait que notre époque connait une inflation fatwatique d’avis sur à peu près tout et n’importe quoi. Il paraît indispensable de réduire la quantité d’avis et apporter davantage de qualité sur le fond.

8- Le Collectif contre l’islamophobie en France.

9- Tareq Oubrou lui-même n’échappe pas à ce triste constat. En se faisant l’interlocuteur, depuis des années, du CRIF Sud-Ouest Aquitaine, sous prétexte de dialogue inter-religieux, alors que cette organisation communautaire est l’interface politique du Likoud en France, Tareq Oubrou réduit la cause palestinienne, à rien. Un détail lointain et ne relevant pas de sa juridiction.

10- in www.colletherve.com, Qu’est-ce que la culture d’un groupe ? L’auteur complète cette définition par des exemples : « la vision du monde (weltanschauung), l’attitude générale face à la vie, la mort, les relations humaines... les modes de pensée (structuration de l’intelligence) les attitudes morales (codes de conduite, préceptes) les principes éducatifs les croyances religieuses (ou athées) les réactions affectives, la grammaire et la syntaxe de la langue et, d’une manière générale, tout ce qui constitue le fondement de ce que nous avons appelé les produits culturels : les principes de base (de la mode, de la cuisine, etc), les tours de mains, les traditions cachées, les mythes fondateurs, etc."

11- Selon le CCIF, 75 % des actes islamophobes en France, sont le fait de l’État et de ses administrations. De nombreuses affaires récentes, à l’image des propos tenus récemment par le ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux, du témoignage du journaliste arabe Mustapha Kessous ou du dépôt de plainte de deux gendarmes contre leur supérieur pour attitude raciste, confirment que cette réalité est structurelle et pratiquée au plus haut niveau de l’état.

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Auteur : Fouad Bahri

Journaliste et écrivain

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