Les sanctions contre la Libye, prélude à une intervention militaire ?

Qu’on ne s’y trompe pas. Sur le terrain, l’intervention américaine a déjà commencé. Hillary Clinton

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mardi 1 mars 2011

Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution imposant des sanctions internationales contre le régime libyen. Les Etats-Unis ont accepté de renoncer au paragraphe n’excluant pas l’usage de la force en contrepartie de l’acceptation par la Chine de la saisine de la Cour pénale internationale qui devrait statuer dans un délai de 60 jours sur les « crimes contre l’humanité » attribués au régime libyen. Les observateurs qui s’inquiétaient d’une possible intervention militaire américaine ou atlantique –avec ou sans couverture onusienne- ont peut-être gagné un répit mais personne ne sait combien de temps durera ce répit. En effet, il est fort à craindre que la batterie de sanctions décidée par le Conseil de sécurité ne soit qu’un prélude à une internationalisation de la crise libyenne aux conséquences incalculables.

Interventionnisme américain

Qu’on ne s’y trompe pas. Sur le terrain, l’intervention américaine a déjà commencé. Hillary Clinton a publiquement reconnu que les Américains sont en contact avec les insurgés de la région libérée de Benghazi. Si la diplomatie s’en mêle ouvertement, cela signifie que la CIA a déjà balisé le terrain depuis un certain temps déjà. Parmi les ministres, les officiers et les diplomates qui ont récemment fait défection, il y en a au moins quelques uns qui devaient déjà être en « contact » avancé avec la célèbre officine américaine.

Des navires de guerre américains assurent désormais la surveillance des côtes libyennes. Il n’est donc pas exclu que des armes et des « instructeurs » soient déjà acheminés dans la zone libérée. L’intervention américaine en Libye aura-t-elle comme particularité d’être « clandestine » comme le fut l’intervention américaine au Nicaragua ou est-ce seulement le prélude à une intervention militaire plus large et plus ouverte ?

La dernière conférence de presse d’Hillary Clinton montre, s’il en est besoin, que les Américains ne font plus un complexe de leur intervention en Libye. Prétextant la différence de taille avec l’Egypte voisine dont la solidité des institutions est un fait, la secrétaire d’Etat américaine n’a pas hésité à justifier par avance l’ingérence américaine en Libye par l’absence d’institutions similaires dans ce dernier pays. C’est dire que les Américains reconnaissent explicitement qu’ils ne comptent pas seulement intervenir pour hâter la chute du régime de Kadhafi, mais aussi dans l’entreprise de mise en place des nouvelles institutions « démocratiques » libyennes.

Avec le recul, il est désormais plus aisé d’analyser la position américaine. A l’instar de nombreux observateurs au fait de la situation libyenne, les Américains ne croyaient pas beaucoup à la perspective d’une chute rapide du régime libyen, ce qui explique leur prudence et leur passivité diplomatique au début de la crise. L’important pour eux était de sauvegarder les dividendes sécuritaires et diplomatiques acquis sur la lancée de l’Accord conclu avec le régime libyen en 2003, en attendant mieux. Mais voilà l’heure du « mieux » est arrivée plutôt que prévu. Les Américains n’allaient pas rater l’occasion de mettre leur pied dans une région aussi stratégique, surtout dans la situation d’imprévisibilité ouverte par la révolution égyptienne.

Les Américains ont beau se cacher derrière l’urgence « humanitaire » et la légalité internationale, il n’en demeure pas moins que leur interventionnisme constitue aujourd’hui en fait une violation flagrante du droit international, non seulement parce que la dernière résolution 1970 ne prévoit aucunement le recours à la force, mais aussi pour des raisons de fond sur lesquelles les médias occidentaux restent bizarrement silencieux.

Première raison de fond : ni les opposants libyens établis en Europe et aux Etats-Unis, ni le « Conseil national de transition » en cours de formation à Benghazi, n’ont la prérogative juridique d’en appeler à l’intervention étrangère dans leur pays. Seconde raison de fond et c’est la plus importante : depuis plus d’une semaine déjà, la situation qui prévaut en Libye n’a plus rien à voir avec la situation qui prévalait en Tunisie et en Egypte, avec d’un côté des manifestants pacifiques appelant à la chute d’un régime autoritaire, et de l’autre un pouvoir répressif qui n’hésite pas à verser le sang des manifestants pour se maintenir.

En Libye, des insurgés armés et rejoints par des unités de l’armée et de la police se battent militairement contre les unités armées du régime. Dans les zones libérées de l’Est du pays, les insurgés se comportent comme des vainqueurs et se préparent, avec l’aide des Américains, à prendre d’assaut les régions non encore « libérées » et notamment la capitale, Tripoli. C’est dans ce cadre qu’il faut interpréter l’appel à une « zone d’exclusion aérienne » en Libye, en vue de briser le dernier atout militaire du régime.

Les derniers développements de la crise libyenne dénotent malheureusement que le pays est pris dans l’engrenage dangereux d’une guerre civile. Certes, la responsabilité du régime de Kadhafi est pleinement engagée, dans la mesure où il a lui-même favorisé – par sa répression féroce - l’escalade qui a débouché sur une guerre civile que les Américains n’ont plus qu’à superviser et diriger vers un dénouement compatible avec leurs intérêts stratégiques, s’ils ne l’ont pas tout simplement inspiré depuis le début.

Silence arabe

Le plus grave c’est que ces déclarations et les manœuvres américaines sur le terrain ont lieu dans un silence arabe total. Si des voix émanant des comités civils de Benghazi ou des Frères musulmans libyens ont effectivement condamné toute intervention occidentale, les autres « opposants » libyens ne semblent pas du même avis. Le président du « Conseil national de transition », l’ancien premier ministre, Mustapha Abdeljalil, qui est en contact avec les Américains, n’a pas jugé nécessaire de se prononcer sur l’intervention militaire étrangère. Le représentant du Front de salut national basé aux Etats-Unis a déclaré s’opposer à l’intervention de la France et de l’Italie, en raison de leur passé colonial, mais il s’est bien gardé de dénoncer une éventuelle intervention américaine ou allemande. L’ancien représentant libyen à l’ONU qui a fait défection n’hésite pas, de son côté, à appeler à l’intervention internationale en vue de « sauver » le peuple libyen.

Dans le monde arabe, c’est le silence radio à l’exception de la voix discordante du Cheikh du Qatar, lequel vient de rappeler froidement à ses confrères, qui ne l’auraient pas encore intériorisé, que le « changement » est imminent et qu’il sera « bénéfique » pour le monde arabe. Concernant la crise libyenne, il n’a pas hésité à discréditer par avance toute intervention arabe éventuelle, en ne cachant pas sa préférence pour une intervention occidentale.

Cette sortie n’est pas surprenante puisqu’elle vient confirmer le rôle que des confidences diplomatiques américaines, rendues publiques par le site Wikileaks, lui ont attribué dans la redéfinition de la carte géopolitique de la région. Ce petit pays aux énormes capacités gazières constitue une carte idéale entre les mains des Américains : une capacité de frappe financière extraordinaire qui pourrait lui permettre de jouer un rôle arabe sans commune mesure avec sa taille démographique, comme l’illustre le chantage qu’il exerce sur ses homologues arabes grâce à la chaîne satellitaire Al Jazeera, mais sans aucun danger pour la puissance américaine qui contrôle l’essentiel dans cet émirat : la chaîne gazière, les circuits financiers et la sécurité de la famille régnante.

L’autre sortie fracassante émane d’un des plus grands oulémas saoudiens, Salah Alahidani, qui vient d’appeler les Libyens à se débarrasser rapidement de l’impie Kadhafi, accusé d’avoir pris et exercé le pouvoir sans en référer ni aux chefs de tribus ni aux oulémas. Mais chose bizarre pour un théologien et juriste saoudien, aucun mot sur une intervention étrangère de plus en plus plausible dans un pays musulman. Ce prétendu alim, connu pour sa servilité à l’égard du régime wahhabite, et qui n’a pas hésité à condamner les récentes manifestations pacifiques des peuples arabes, ne fait qu’exprimer la position de la pétromonarchie saoudienne qui a un lourd contentieux à solder avec le régime de Kadhafi soupçonné, faut-il le rappeler, d’avoir commandité une tentative d’assassinat du roi Abdallah.

Inquiétude des Etats voisins

Il reste les Etats arabes limitrophes de la Libye qui sont directement concernés par les développements sécuritaires qui seraient induits par une intervention militaire occidentale ouverte, comme cela risque de se produire, ou « clandestine » comme c’est déjà le cas. Parmi les six Etats africains limitrophes de la Libye (Algérie, Tunisie, Egypte, Soudan, Niger, Tchad), les quatre premiers font partie de la Ligue des Etats arabes.

Le Soudan partage avec la Libye une frontière de 380 kilomètres, et ce n’est pas n’importe quelle région soudanaise qui est limitrophe de la Libye puisqu’il s’agit de la région du Darfour, dont le conflit armé avec l’Etat central soudanais n’est pas encore réglé, conflit dans lequel le régime de Kadhafi était impliqué. Outre ce conflit, le Soudan est confronté aux conséquences politiques intérieures de la récente sécession du sud et n’a aucune ressource pour faire face aux manœuvres occidentales dans la Libye voisine.

La Tunisie, qui partage avec la Libye une frontière de plus de 300 kilomètres, est occupée à gérer une difficile transition politique ainsi que les retombées sociales et humanitaires du retour de 30 000 travailleurs tunisiens émigrés en Libye. Il reste essentiellement l’Egypte et l’Algérie qui partagent, chacune, avec la Libye une frontière d’un millier de kilomètres. Les deux Etats ont eu par le passé des problèmes avec le régime imprévisible de Kadhafi. Chacun de ces deux Etats avait ses entrées dans le pays et ses « cartes ». Mais l’ampleur de la crise et la vitesse fulgurante des évènements ne pouvaient que les surprendre, surtout que chacun de ces deux Etats était occupé par ses propres problèmes internes : une transition politique difficile et dangereuse pour l’Egypte, une situation sociale explosive et un climat d’alerte préventive pour l’Algérie.

Les Américains sont bien conscients qu’aucun Etat de la région n’a les ressources de s’opposer frontalement et ouvertement à leur interventionnisme en Libye, d’autant plus que les contours de cet interventionnisme ne sont pas encore tout à fait clairs. Les Américains sont-ils décidés à aider les insurgés qui contrôlent actuellement l’est du pays à prendre le pouvoir dans l’ensemble du pays, en vue d’y établir un nouveau régime « démocratique » pro-occidental, ou pourraient-ils, le cas échéant, se contenter du contrôle - direct ou indirect - de la région orientale avec ses importants gisements et ses terminaux pétroliers, quitte à laisser le reste du pays divisé entre les partisans de Kadhafi et d’autres forces politiques ou tribales pour une période indéterminée ?

La réponse à cette question ne relève pas seulement des calculs stratégiques américains, mais aussi des développements imprévisibles sur le terrain qui dépendent de plusieurs inconnues : les rapports de forces entre les partisans du régime et ses adversaires, et l’attitude des principales tribus de l’ouest, du centre et du sud du pays, surtout si l’engagement américain et occidental aux côtés des insurgés devenait franc et conséquent. Jusqu’ici les insurgés contrôlent indiscutablement l’est du pays, c’est-à-dire l’ancienne Cyrénaïque. Le centre et le sud du pays restent visiblement sous le contrôle du régime.

A l’ouest du pays, l’ancienne Tripolitaine, la situation est tendue. La ville de Misrata, à 200 kilomètres à l’est de Tripoli, est tombée entre les mains des insurgés. Les forces de Kadhafi ont manifestement échoué dans leur tentative de la reprendre. Toujours dans cette région, la ville de Zaouia, à 50 kilomètres à l’ouest de Tripoli, est également tombée entre les mains des insurgés. Les partisans du régime sont en train de se préparer à la reprendre. La capitale reste entre les mains des forces de Kadhafi et semble constituer l’enjeu militaire et politique des batailles des prochains jours.

Un indice important. Le « Conseil national de transition » a reporté sa proclamation officielle et la création d’un gouvernement provisoire jusqu’à la chute de Tripoli et la libération de l’ensemble du pays. Cette décision est-elle le fruit d’une pression populaire et d’une volonté exclusivement libyenne, ou a-t-elle été plutôt dictée par des forces extérieures qui redoutent, par-dessus tout, les conséquences funestes d’un possible éclatement de l’unité territoriale de la Libye ?

Si on ne peut guère préjuger du jeu que les Etats voisins sont amenés à jouer secrètement, dans le cadre de ce qu’ils considèrent relever de leur sécurité nationale, il est clair qu’une présence américaine durable en Libye constituerait un motif sérieux d’inquiétude pour tous les peuples arabes, qui commençaient à cultiver l’espoir que la révolution égyptienne allait contribuer progressivement à desserrer l’étau de la domination impérialiste dans la région.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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