Les révélations de Claude Covassi chargé de piéger le Centre islamique de Genève : « Ma conversion est sincère, je ne veux plus trahir mes frères en Islam »

Ce témoignage est exceptionnel. Claude Covassi, 36 ans, a travaillé deux ans pour les services secrets suiss

lundi 1 mai 2006

Les révélations de Claude Covassi chargé de piéger le Centre islamique de Genève :  « Ma conversion est sincère, je ne veux plus trahir mes frères en Islam »

Ce témoignage est exceptionnel. Claude Covassi, 36 ans, a travaillé deux ans pour les services secrets suisses, de 2004 à 2006. Sa mission ne consistait pas seulement à espionner le Centre islamique de Genève (CIG), dirigé par Hani Ramadan, le frère aîné de Tariq Ramadan. L’opération baptisée « Memphis » avait aussi pour mission d’inventer un lien entre certains jeunes salafistes partis se battre en Irak, via la Syrie, et le CIG. Une manipulation totalement illégale.

Pour approcher Hani Ramadan, devenir son confident, et ainsi mieux le piéger, Claude Covassi s’est converti à l’islam. Cette conversion est-elle devenue sincère ? C’est ce qu’affirme ce Genevois au passé trouble. Le 23 février 2006, Claude Covassi a fini par « cracher dans la soupe », révélant sa mission au quotidien « La Tribune de Genève ». Depuis, l’homme est en fuite et craint pour sa vie.

Après des contacts rendus très difficiles pour échapper aux « grandes oreilles », l’ancien espion a accepté de nous rencontrer dans une capitale arabe, de l’autre côté de la Méditerranée, dont il nous a demandé de taire le nom par mesure de sécurité. Grand, large d’épaules, le cheveu court et la barbe finement taillée, Claude Covassi a suivi un long périple depuis son départ précipité de Genève le 19 février dernier. Bâle, Zurich, Madrid, Las Palmas, en Espagne. Puis il a rejoint le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc par la route. L’avion l’a ensuite déposé vers sa destination actuelle. Seul, sans un sou (il mange pour un euro par jour), constamment sur le qui-vive, Claude Covassi, nous a mis entre les mains de nombreux documents afin de prouver sa bonne foi.

A trois reprises, il a demandé à être entendu en Suisse par la Commission parlementaire chargée de contrôler les activités du renseignement suisse. Celle-ci fait pour l’instant la sourde oreille. « Veut-on me pousser à tout publier sur Internet pour faire éclater la vérité ? Cela risque de faire des dégâts », prévient la « taupe » du CIG.

Vous vous créez sans cesse de nouvelles adresses email, vous changez constamment de puces de téléphones portables pour ne pas être repéré. Votre vie est-elle à ce point en danger ?

J’ai été menacé par un officier du Service d’analyse et de prévention (SAP). Mon appartement a été cambriolé le 14 février, le lendemain, j’étais attaqué par deux Arabes au cutter rue des Voisins à Genève. Blessé, j’ai déposé une plainte au poste de Plainpalais, rue de Carouge, plainte enregistrée par un gendarme dont le matricule est GO 566. Les gendarmes m’ont emmené aux urgences à l’hôpital cantonal. Le 19 février, deux autres types ont tenté de défoncer la porte de mon appartement. J’ai appelé la gendarmerie, qui a réussi à arrêter l’un des types, mais ils l’ont relâché très rapidement. Après tout cela, j’ai préféré quitter précipitamment la Suisse.

Imaginez-vous sérieusement des espions suisses se transformer en tueurs ?

Non, mais ils peuvent déléguer ce sale boulot à d’autres services secrets étrangers ou, pire, me dénoncer à certains islamistes. N’oubliez pas que pendant deux ans, de 2004 à 2006, j’ai eu pour mission d’infiltrer certains groupes à caractère terroriste, et j’ai effectué plusieurs missions dans des pays arabes. Certains radicaux peuvent vouloir se venger.

Est-ce la meilleure solution de se cacher dans un pays musulman ?

Je suis musulman. Cela a fait exactement 2 ans le dimanche 30 avril. Ma conversion est sincère. Je me suis vite senti minable d’espionner des gens qui se montraient aussi attentionnés avec moi. Hani Ramadan, le directeur du Centre islamique de Genève, est l’homme qui m’a le plus aidé dans la vie. J’apprécie Hani Ramadan pour ses qualités humaines, ce n’est absolument pas le dangereux extrémiste que décrivent les services secrets suisses.

Pouvez-nous confirmer que le Service d’analyse et de prévention (SAP), les services intérieurs suisses, voulait piéger Hani Ramadan ?

Les services secrets libanais avaient informé le SAP que de jeunes musulmans vivant à Genève s’apprêtaient à se rendre en Irak via la Syrie. J’avais pour mission d’infiltrer ce groupe et de les accompagner. C’était en janvier 2005. A mon retour, le SAP n’avait qu’une obsession : impliquer Hani Ramadan, c’est-à-dire fabriquer des fausses preuves contre le CIG, prouvant que celui-ci recrutait des combattants contre les Américains. Or, non seulement Hani Ramadan n’y était pour rien, mais s’il avait été au courant, il aurait tout fait pour dissuader ces jeunes de partir en Irak.

Existe-t-il effectivement un tel réseau jihadiste en Suisse, et avez-vous rencontré des jeunes musulmans qui partaient se battre en Irak ?

Oui. Un réseau est organisé par les services secrets syriens depuis Genève, et il conduit à la mosquée Al-Fateh à Damas, où je me suis rendu. La plupart de ces jeunes se sont faits coincer au Liban ou à la frontière turque. En Syrie, j’ai effectivement côtoyé des volontaires qui se rendaient en Irak, notamment un jeune musulman français de 17 ans.

Que pensez-vous des attentats terroristes ?

Je suis contre et les musulmans doivent s’unir pour lutter contre le terrorisme. J’ai effectivement rédigé un rapport sur le réseau organisé par les services secrets syriens, mais pas sur les autres groupes islamistes, car je considère que l’action des musulmans qui se battent en Irak n’est pas plus illégitime que la guerre illégale menée par l’administration Bush en Irak.

Comment jugez-vous les services secrets suisses ?

Je regrette d’avoir travaillé pour le SAP. En revanche, j’ai mené plusieurs missions à l’étranger pour le Service de Renseignements Stratégique (SRS), qui dépend du Département de la Défense. Le SRS conduit, lui, une action de prévention contre les attentats terroristes, ce qui n’est pas en contradiction avec ma foi.

Pourquoi les services secrets suisses ont-ils fait appel à vous ? Vous n’étiez pas musulman et vous ne parliez pas l’arabe.

Je n’ai pas toujours été très honnête dans ma vie. Ayant été en contact avec des trafiquants de cocaïne, la brigade des stupéfiants de Genève m’a recruté comme agent provocateur. Je passais des commandes de drogue et au moment du « deal », les policiers arrêtaient le vendeur. Le Service d’analyse et de prévention (SAP) a pensé que je pouvais agir de la même façon vis-à-vis des musulmans. Si je me convertissais, je pourrai obtenir la confiance d’Hani Ramadan et des personnes qui fréquentent le Centre islamique de Genève. Seulement voilà, ma conversion est devenue sincère.

Comment peut-on vous croire ? Votre vie n’est pas exemplaire, une condamnation à huit mois pour trafic d’anabolisants vous attend en Suisse.

L’islam a transformé mon existence. Que la commission parlementaire sur les services secrets accepte de m’entendre et je rentre immédiatement en Suisse. J’ai pris soin d’enregistrer mes trois derniers entretiens avec mon officier traitant du SAP, ces bandes confirment mes accusations. De plus, je suis prêt à remettre les rapports, que j’ai moi-même rédigé pour les services secrets, à toutes les personnes que j’ai espionnées.

Propos recueillis par Ian Hamel

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