Les quartiers populaires français ne sont pas un « désert politique »

Depuis quelques jours, des dynamiques politiques se déclenchent dans les banlieues populaires. A Vénissieux

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mardi 29 novembre 2005

Le soulèvement des banlieues a une histoire

Le jeudi 28 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la mort de Zyad Benna et Bouna Traoré, jeunes enfants français d’ouvriers immigrés, a provoqué les émeutes en banlieues populaires les plus importantes (tant géographiquement que symboliquement) de l’histoire de France. Leur mort, ainsi que le gazage de la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois, ont été l’étincelle qui a fait explosé le baril de poudre accumulée depuis deux décennies dans les banlieues populaires des grandes villes françaises. Les violences policières ne sont malheureusement pas exceptionnelles dans ces quartiers, habitués aux contrôles d’identité en série, aux arrestations au faciès et musclées et aux garde-à-vue où règne l’impunité (autant d’expériences quotidiennes qui expliquent la fuite des deux jeunes de Clichy-sous-Bois). Depuis les premières émeutes des Minguettes à Vénissieux (Rhône) en 1981, les révoltes s’étaient toujours cantonnées à un quartier particulier, celui de la (les) victime(s), mais les événements récents montrent que c’est la première fois de l’histoire de France qu’une « bavure » policière provoque une telle flambée de violences urbaines. Les responsabilités du ministère de l’Intérieur sont conjoncturelles, mais les responsabilités structurelles reviennent à vingt années de gouvernement, de « gauche » comme de droite, qui ont abouti à la faillite des banlieues françaises.

Les causes de cette fureur populaire sont sociales et politiques, et non pas ethniques ou religieuses. Il ne s’agit pas d’un « défaut d’intégration », mot qui n’a plus aucun sens aujourd’hui, tant il tend à privilégier la dangereuse grille d’explication culturaliste (s’ils ne s’intègrent pas, c’est à cause de leur « différence culturelle »). Ce soulèvement n’a pu se développer que dans le nid des inégalités économiques, sociales, politiques et spatiales, engendrées par la crise du capitalisme postindustriel et des politiques publiques antisociales. Dans le « pays des droits de l’homme » où on se targue de l’efficacité du « modèle français d’intégration » (par opposition factice au modèle « communautariste » étasunien ou britannique), les banlieues populaires sont en voie de ghettoïsation (phénomène symétrique à la ghettoïsation des banlieues riches, dont on parle moins...). Mais le feu n’aurait pas pris avec une telle ampleur sans les provocations de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, qui n’hésite pas à stigmatiser les jeunes habitants des banlieues populaires par des mots ou expressions (« racaille » à « nettoyer au karcher ») qui, si elles étaient prononcées par le leader du Front National, serait dénoncer pour appel à la haine et au nettoyage ethnique. L’attitude du ministre pendant les événements de Clichy-sous-Bois est aussi en cause, puisqu’il a prétendu, d’une part, que Zyad Benna et Bouna Traoré étaient impliqués dans le cambriolage et, d’autre part, que les gaz lacrymogènes n’avaient pas été jetés par les policiers, mais par les jeunes eux-mêmes. Il s’agissait d’une « dotation » de la police utilisée par les « racailles » à nettoyer... Mais Sarkozy n’est pas le seul à avoir du mépris pour les banlieues populaires. Lorsque certains leaders de « gauche » utilisent les termes « sauvageons » ou « petits Le Pen de banlieue », ils entrent dans la même logique de construction de classes dangereuses.

Certes les causes sociales et politiques des émeutes ont largement été évoquées par les médias français (qui ont, une fois n’est pas coutume, évité pour la plupart l’amalgame avec la « menace intégriste », contrairement à Sarkosy), mais quelques sociologues et/ou journalistes de gauche ont aussi souligné le « vide » ou le « désert » politique des banlieues populaires, où vivent une majorité des héritier(e)s de l’immigration postcoloniale, Français(e)s ou étranger(e)s. Ils affirment que la France a été le théâtre de « jacqueries », du type de celle du XIXème siècle, menées par le « lumpen du sous-prolériat », « sans conscience de classe ». Sous-entendu : s’il existait une force politique organisant cette révolte, tout son potentiel subversif serait orientable dans une logique révolutionnaire. Ils n’hésitent pas, de leur position confortable de journalistes et/ou d’universitaires, à déplorer l’« handicap » des émeutiers qui, contrairement aux ouvriers conscients de leur appartenance à la classe ouvrière, ne rentrent finalement pas dans les cadres de la pensée marxiste. Mais pour expliquer l’absence de représentation politique, ils ne reviennent pas sur la question de l’incapacité de la gauche française à devenir un horizon politique probable pour les habitants des banlieues populaires, en particulier sur le destin des militants immigrés ou issus de l’immigration postcoloniale.

Les quartiers populaires français ne sont pas un « désert politique », mais en voie de désertification, dans les décombres du mouvement autonome de l’immigration qui, depuis la fin des années 1960, a du affronter des obstacles rendant improbable son autonomisation : répression, récupération et instrumentalisation ont été mises en œuvre pour empêcher cette dynamique. Ce n’est qu’en revenant sur la révolte avortée des immigrés et de leurs enfants que l’ont peut comprendre le vide actuel dans les quartiers populaires. Du Mouvement des travailleurs arabes (MTA, 1970-1976) au Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB, créé en 1995), en passant par Divercité et les associations musulmanes de gauche (comme l’Union des jeunes musulmans, UJM), nombreuses ont été les tentatives d’organiser politiquement l’immigration postcoloniale en France. Le militantisme immigré ou issu de l’immigration s’est formulé par une série de figures politiques, qui correspondaient aux transformations économiques, politiques et urbaines de la société française : le « damné de la Terre » anticolonialiste avant 1962, le « travailleur immigré », le « sans-papiers », le « beur », le « muslim », etc. Contrairement aux visions misérabilistes véhiculées par certaines sociologues, le soulèvement des banlieues a une histoire, riche de plus de vingt d’expériences politiques.

Répression

Parmi les associations de quartiers et/ou de l’immigration postcoloniale, toutes n’ont pas un discours politique subversif. Il existe en effet un clivage entre, d’une part, les associations d’entraide sociale et/ou religieuse, d’alphabétisation, d’aide aux devoirs, etc., qui dépendent étroitement des subventions municipales et, d’autre part, les associations aux objectifs politiques clairement affichés, généralement de gauche radicale, anticolonialiste et antisioniste. Les premières ont été privilégiées par les pouvoirs publics pour leur rôle évident d’« aseptisation » de la révolte des quartiers. Les secondes ont toujours été réprimées par le gouvernement français et les mairies, avec des méthodes qui varient en fonction des contextes politiques. C’est ainsi que le MTA - organisation de centaines de membres en France proches des maoïstes de la Gauche Prolétarienne, fortement implantés dans les quartiers « arabes » de Paris et dans la région marseillaise, farouchement antisioniste et précurseur des luttes de l’immigration (sans-papiers, foyer Sonacotra, etc.) - a été littéralement décimé par la politique répressive du ministère de l’Intérieur du gouvernement de M. Valery Giscard d’Estaing (1974-1981). Capable d’organiser une « grève générale contre le racisme » en septembre 1973, le MTA était perçu comme une menace à l’ordre public et ses militants étrangers ont systématiquement été inquiétés, expulsés du territoire ou emprisonnés, notamment pour leur soutien à la cause palestinienne et l’organisation de grèves de sans-papiers.

Les luttes des foyers Sonacotra (1974-1980) ont du faire face à une alliance objective entre le gouvernement français et les amicales des pays d’origine (Algérie, Maroc, Sénégal, etc.), les syndicats (CGT, CFDT, etc.) et la Sonacotra, pour demander une amélioration des conditions de vie dans cette institution d’encadrement social et politique directement héritière de la colonisation française en Algérie. Cette alliance a permis l’expulsion manu militari de centaines de militants travailleurs immigrés. Les mobilisations contres les crimes racistes et/ou policiers ont particulièrement subi la répression policière, après le meurtre de Djilali Ben Ali à la Goutte d’Or (Paris, 1971), Mohammed Diab à Versailles (1972), Thomas Claudio à Vaulx-en-Velin (Rhône, 1990), Youssef Khaïf au Val Fourré (Yvelines, 1991), Abdelkader Bouziane à Dammarie-lès-Lys (Seine-et-Marne, 1997), etc. Toutes ces actions contre l’impunité raciste et policière, très peu relayées par les médias dominants, ont été attaquées sous le couvert de plainte en diffamation, de trouble à l’ordre public, et généralement sous la forme de quadrillage de fourgons de CRS ou d’opérations du GIGN. Après le 11 septembre et la psychose islamophobe, certaines associations musulmanes lyonnaises ont connu une autre forme de répression : retrait des subventions suite à une note des Renseignements généraux, impossibilité de souscrire une assurance, de trouver une banque, etc. La répression contre toutes ces dynamiques politiques ont joué un rôle prédominant dans la précarisation des militants de l’immigration.

Récupération

Le deuxième phénomène facteur de dépolitisation est la récupération politique, et l’exemple le plus significatif est celui de la Marche pour l’égalité de 1983. Suite à l’hospitalisation de Toumi Djaïdja à cause d’une balle tirée par un policier aux Minguettes, une nouvelle association, SOS Avenir Minguettes, décide d’organiser une marche pacifique sur le modèle des marches de Gandhi, avec le soutien d’une partie de l’Église catholique de Lyon, incarnée par le père Christian Delorme, et les réseaux associatifs du Parti socialiste (PS). La revendication, simple et humaniste, est le droit à la vie : « Arrêtez de nous tirer comme des lapins », demandent les marcheurs. Partie d’une trentaine de personnes le 15 octobre 1983 de Marseille, la marche défile à Paris le 3 décembre avec plus de cent mille manifestants. Du jamais vu dans le mouvement antiraciste. Le mouvement suscite une considérable dynamique politique dans les banlieues populaires, mais rapidement les militants issus de l’immigration postcoloniale, qui se sont organisés en « collectifs Jeunes » pour accueillir la marche, se rendent compte de l’instrumentalisation de la marche par le gouvernement socialiste. Ils se rendent compte que si les slogans généraux et œcuméniques sont bien entendus par la gauche française, elle fait la sourde oreille lorsque son pouvoir politique est remis en cause et qu’on soulève la question palestinienne. Le summum de l’instrumentalisation du « mouvement beur » survient lors de la deuxième marche pour l’égalité, Convergence 84, qui est submergée par le flot des petites mains jaunes « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme.

La génération des militants des années 1980 est prise en étau entre d’un côté les possibilités d’ascension sociale et les opportunités politiques offertes par le gouvernement socialiste et, de l’autre côté, la volonté d’autonomie qui passe par un refus des compromissions avec le pouvoir en place et de la « folklorisation » des luttes de l’immigration. Suite aux mobilisations et aux émeutes des années 1980, les municipalités des banlieues populaires commencent à prendre au sérieux les revendications de cette jeunesse politisée mais un irrémédiable divorce (1) avec la gauche s’opère dans les quartiers. De nombreux militants issus de l’immigration postcoloniale ont tenté d’entrer dans des partis politiques non gouvernementaux (Verts, Ligue communiste révolutionnaire, etc.), mais cette expérience est rapidement devenue une impasse : les contradictions entre les discours politiques et la pratique militante les ont conduit à déserter ces partis. C’est par exemple le cas de Sakina Bakha, élue au conseil régional de Rhône-Alpes, et qui a pu constater les pratiques xénophobes et/ou paternalistes de certains élus soi-disant de gauche. Les organisations d’extrême gauche ont beau déploré l’absence, ou la présence minime, de militants issus de l’immigration postcoloniale et des banlieues populaires dans leurs rangs, la récente histoire politique de l’immigration montre qu’elles faisaient plus partie du problème que de la solution de la faible politisation des quartiers populaires. La gauche politique et syndicale a abandonné les quartiers populaires et le mouvement altermondialiste n’y a jamais mis les pieds. L’affaire du voile et la vague islamophobe qui s’en est suivie ont contribué à construire un consensus anti-banlieues, empêchant un réel élargissement de leur base militante.

C’est dans ce contexte d’une grandissante désillusion vis-à-vis de la gauche que naissent dans les quartiers populaires, à la fin des années 1980, de multiples associations de confession musulmane, dont certaines occultent complètement les questions politiques pour se consacrer au cultuel, alors que d’autres, plus rares comme l’UJM à Lyon (créée en 1987), tiennent un discours politique revendicatif. Cependant, si les associations musulmanes sont implantées dans certaines cités, le mouvement de conversion à l’islam est marginal, et la grande majorité des habitants n’est pas touchée par ce mouvement de politisation par la religion.

Le troisième obstacle à la politisation est ce qu’on peut appeler l’échappée culturelle des militants issus de l’immigration. De la fin des années 1970 à nos jours, les « médias de l’immigration » se sont multipliés dans le paysage médiatique français. Des premières radios libres (Radio Soleil à Paris, Radio Gazelle à Marseille) à l’agence Im’média dirigée par Mogniss H. Abdallah, ils sont conçus au départ comme une offensive contre l’autisme des médias français sur les questions liées à l’immigration. Alors que la plupart de ces médias, créés par des militants (du MTA, du mouvement « beur », etc.), étaient conçus comme des outils politiques véhiculant la contestation des quartiers populaires, on observe leur lente autonomisation de la sphère du politique, pour devenir des médias « comme les autres ». La contestation portée par le hip hop, qui a été (et reste) un vecteur de politisation essentiel dans les banlieues françaises, a connu le même mouvement d’aseptisation politique par la volonté de certaines radios, en particulier Skyrock, et de maisons de disque de financer les groupes conformes à l’idéologie dominante du profit et du sexisme. Le hip hop commercial calibré dispose de moyens de production et de diffusion sans commune mesure avec les quelques rares groupes, tel La Rumeur, qui ont su conserver l’esprit contestataire des origines.

Classe-moyennisation

Le quatrième élément explicatif de la désertification réside dans un paradoxe : la conscience politique des militants de quartier émerge avec l’accumulation de capitaux scolaire et culturel (niveau d’étude plus élevé que la moyenne, connaissance plus fine de la société française, etc.) qui les prédisposent à s’écarter des quartiers populaires. Les conditions de la politisation la défavorisent en même temps. Alors que l’école des années 1980 rendait plus probable des trajectoires d’ascension sociale, le délabrement de l’enseignement public, les retraits des subventions des associations des années 1990 et les politiques publiques antisociales contribuent au non renouvellement de la politisation d’une minorité de jeunes habitants des cités. La précarisation croissante de la société française touche avec plus de vigueur les quartiers populaires, et même les militants potentiels. Après un engagement de jeunesse dans le mouvement associatif souvent synonyme de « sacrifice individuel », beaucoup décident de « se ranger », à cause de l’instabilité sociale du statut de « militant professionnel » et de l’absence de perspectives politiques tangibles. Il n’est donc pas rare de les retrouver dans les postes de chargé de mission ou d’éducateur dans les conseils généraux et les mairies, ou tout autre métier où ils peuvent « faire valoir » leur expérience et leur connaissance des quartiers. La plupart d’entre eux n’habitent plus dans les cités délabrées, mais dans les quartiers mieux lotis qui les entourent.

Le phénomène de « classe-moyennisation » touche aussi les cadres des associations musulmanes revendicatives, surnommés avec ironie « bo-bar » (bourgeois barbus...). La politique d’encadrement social et politique du culte musulman par le gouvernement français a permis un véritable appel d’air pour certains militants musulmans, qui se sont coupés des dynamiques d’ouverture au mouvement social engagées par le réseau du Collectif des musulmans de France. Là encore, l’incapacité d’une partie du mouvement altermondialiste à ne pas céder aux sirènes de l’intégrisme islamiste (cristallisée par l’affaire Ramadan au Forum social européen de 2003) a fortement compromis l’intégration de ces militants dans la scène politique légitime, ce qui constitue un véritable contentieux pour les luttes à venir.

A la lumière des phénomènes politiques et sociaux qui ont déstructuré l’espace politique des banlieues françaises, il n’est pas étonnant que l’encadrement politique des jeunes habitants des cités soit quasiment inexistant. Les émeutes de 2005 le démontrent amplement, et nous assistons à une véritable régression politique avec l’appel aux « grands frères ». Alors que les municipalités arrachent toutes les possibilités d’engagement dans les banlieues par une politique budgétaire restrictive, elles appellent ces nouveaux « pompiers ethniques » pour calmer ou apaiser les esprits. Or les émeutes ont bien montré les difficulté des « grands frères » à avoir une influence sur les jeunes adolescents des cités : certains militants, religieux ou non, ont même été menacés physiquement au plus fort des incendies. La rupture intergénérationnelle entre les militants issus des quartiers et la jeunesse populaire ne doit donc pas être escamotée. Liée au jugement négatif des plus jeunes de leurs aînés en galère et à l’absence de reconnaissance dans les mouvements de l’immigration, elle est un obstacle majeur à la construction d’une force politique dans les banlieues françaises.

Les voies du politique

Cette situation catastrophique est un véritable défi pour la gauche radicale qui, consciente de son handicap en termes de représentativité, cherche des « courroies de transmission » dans les cités, mais aussi pour le mouvement autonome de l’immigration, en plein questionnement sur son histoire et son projet politique. Toute nouvelle initiative politique majeure pour combler le gouffre politique avec les banlieues populaires ne sera couronnée de succès qu’à condition de revenir sur vingt ans de contentieux entre la gauche et les cités. Un retour critique sur l’histoire des luttes de l’immigration et des banlieues est aussi une condition indispensable pour se projeter dans l’avenir, mais aussi pour éviter la reproduction des mêmes erreurs politiques. Les émeutes sont un appel à la responsabilité historique des militants de l’immigration et des banlieues, sans qui tout projet alternatif résolument à gauche n’est pas possible.

Malgré ce constat accablant, les voies de la politisation ne sont pas bouchées. De manière inattendue, les émeutes de 2005 ont été portées en majorité par de jeunes habitants des cités sans histoire avec la police ou la justice, qui ont ressenti le besoin de s’exprimer violemment contre l’injustice et l’impunité policière. Contrairement aux mensonges délibérés de Sarkozy (à qui les Renseignements généraux ont donné tous les chiffres), il ne s’agit pas d’une lutte contre la criminalité dans les banlieues populaires. L’état d’urgence a été décrété pour réprimer une contestation devenue de plus en plus politique, qui remettait littéralement en cause le monopole de violence physique de l’État. Ce n’est pas la République, la nation ou la démocratie qui étaient contestées, mais l’État comme institution de répression et d’assujettissement des opprimés de ce pays.

Il serait intéressant d’effectuer un travail de reconstitution des parcours individuels de tous les émeutiers. On serait surpris de voir que les « dépolitisés », des « inadaptés », des « misérables » dont on parle souvent avec condescendance à gauche, sont en fait très lucides sur le fonctionnement de la société. Un des côtés positifs des émeutes de 2005 aura été la prise de conscience de la force politique des habitants des cités et/ou issus de l’immigration postcoloniale. Comme pour les émeutes des Noirs des années 1960 aux États-Unis, le phénomène de soulèvement devient un harpon lancé vers l’avenir : on peut attirer l’attention publique, on peut changer le monde, on n’est pas condamné à l’inertie et à l’attente du messie, mais on peut prendre en main notre propre destin.

Depuis quelques jours, des dynamiques politiques se déclenchent dans les banlieues populaires. A Vénissieux et à Clichy-sous-Bois, des espaces de discussion commencent à se créer sous une forme ou une autre. Les militants d’hier, dégoûtés de l’engagement politique des vingt dernières années, reviennent sur le devant de la scène locale. Malgré la diversité des contextes locaux, il semble que l’on fait le même constat : une force politique majeure peut exister dans les banlieues populaires, et elle pourrait se concrétiser lors des élections municipales de 2008. Si la dynamique prend dans les mois à venir, il serait nécessaire, pour la consolider, de revenir sur l’histoire politique des banlieues et/ou de l’immigration postcoloniale (avec ses succès et ses échecs), de prendre conscience des phénomènes explicatifs de la désertification politique, de réfléchir sur les pratiques militantes (notamment sur la gestion du pouvoir au sein d’un mouvement), et de se projeter dans l’avenir avec un projet politique clair. Ceci suppose de combler les ruptures entre générations (en transmettant plus de vingt années d’expériences politiques), et surtout de prendre son temps. Les mouvements autonomes de l’immigration et des banlieues ont trop longtemps suivi des calendriers politiques imposés de l’extérieur : forums sociaux, affaire du voile, attaques en justice, etc., ont été autant d’événements qui ont détourner l’attention vers les banlieues populaires. Il vaut mieux semer les graines des mobilisations à venir que de buter, comme c’est le cas actuellement, devant un sol sec et aride.

Au risque d’être taxé de discours incantatoire, il faut souligner que les émeutes sont un événement unique de l’histoire de France, et qu’elles doivent constituer un électrochoc pour construire une nouvelle génération politique dans les banlieues populaires.

Note :

(1) Cf. Olivier Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.

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Auteur : Abdellali Hajjat

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon, auteur de "Immigration postcoloniale et mémoire" aux éditions L'Harmattan.

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