Les perspectives de changement dans le monde arabe ? (2/2)

La proximité quasi-familiale tant avec la monarchie saoudienne qu’avec le lobby israélien qui a ses entré

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mercredi 9 février 2011

L’onde de choc de la révolution tunisienne au Maghreb

S’il est désormais acquis que la première onde de choc de la révolution tunisienne a eu lieu en Egypte, même si les enjeux du changement dans ce dernier pays seront sans aucun doute plus complexes, il convient également de s’interroger sur les possibilités de contagion révolutionnaire dans les pays voisins du Maghreb qui restent confrontés à des régimes similaires. Si la manne pétrolière permet au régime de Kadhafi d’amortir le mécontentement populaire contre l’autoritarisme et la corruption et de gagner du temps, il est impossible d’imaginer qu’un tel régime pourra se perpétuer sans secousse dans un contexte régional en ébullition. Miné de l’intérieur par des querelles tribales et familiales, il n’est pas sûr que ce régime puisse compter plus longtemps sur une armée dont les chefs sont de plus en plus excédés par les interventions des « comités populaires » et d’une garde prétorienne formée essentiellement de mercenaires étrangers.

Même s’ils restent la principale force organisée à l’intérieur du pays et dans la diaspora libyenne à l’étranger, les islamistes sont durement éprouvés par la répression policière et leurs divisions intestines et ne peuvent constituer une menace sérieuse pour le régime dans les conditions présentes. Dans l’état de délabrement et de surveillance étroite dans lequel se trouve ce qui reste de la « société civile », il est difficile d’imaginer un changement qui ne vienne pas de l’armée. Ce n’est pas un hasard si les bases de cette dernière sont éloignées de la capitale et confinées dans le désert. La récente normalisation diplomatique du régime et son rapprochement avec Washington permettent de lui accorder un sursis mais jusqu’à quand ? Quelles sont les cartes dont dispose la diplomatie américaine dans ce pays ?

A terme, si l’Egypte suit l’exemple tunisien, on voit mal comment la Lybie pourrait supporter l’immobilisme ? Les interventions intempestives du régime libyen au Sahel et sa politique africaine et arabe imprévisible et aventurière menacent en permanence la stabilité et la sécurité régionales et constituent un prétexte pour l’intervention étrangère. Tous ces facteurs internes et externes plaident pour un changement de régime en Lybie même si le contrôle d’un formidable réservoir de pétrodollars peut continuer à alimenter la capacité de nuisance d’un régime de plus en plus anachronique.

En Mauritanie, malgré la pauvreté du pays, il existe une société civile et une classe politique capables de corriger et d’approfondir le processus de démocratisation amorcé grâce notamment à l’intervention de l’armée Ce processus restera au demeurant fragile tant qu’il n’a pas été accompagné d’un mouvement populaire conséquent. Les différentes composantes de la société mauritanienne seront-elles capables de dépasser leurs divisions chroniques et de s’entendre sur un programme consensuel de réformes nationales-démocratiques susceptibles d’impulser une véritable dynamique de développement et de rompre avec les démons de la division tribale et ethnique ?

Comme au Soudan, la question du statut social de la population négro-africaine constituera un véritable test démocratique. En l’absence d’une prise en charge correcte, cette question risque d’être instrumentalisée par les forces extérieures qui ont intérêt à renforcer leur présence dans la région du Sahel. La présence militaire américaine, même si elle reste minime, dans ce pays, sont un indicateur géopolitique important qu’il convient de prendre en compte dans l’analyse des possibilités de changement en Mauritanie.

Le paradoxe marocain

Le modèle qui ressemble le plus au modèle tunisien est sans conteste le modèle marocain. Un modèle de développement basé sur le tourisme, l’agriculture d’exportation et une industrie de sous-traitance dans le cadre de ce qu’on appelle la « délocalisation de proximité » chère aux entreprises françaises. Les notes diplomatiques américaines publiées sur le site de wikileaks ont permis de pointer du doigt –presque mot pour mot- les mêmes méfaits reprochés au clan Ben Ali. Une famille royale désignée explicitement sous le vocable de « mafieux » rançonne le pays et irrite même la bourgeoisie d’affaires et les investisseurs étrangers potentiels.

Mais la comparaison s’arrête là avec la Tunisie. Les similitudes sont vite annihilées par des différences sociologiques de taille. Le régime marocain bénéficie d’une solidité interne qui a des fondements historiques tant dans les campagnes que dans les villes et d’un soutien externe autrement plus importants que le régime tunisien déchu. La proximité quasi-familiale tant avec la monarchie saoudienne qu’avec le lobby israélien qui a ses entrées dans le palais expliquent le soutien sans faille dont bénéficie la monarchie alaouite dans les cercles dirigeants à Paris, qu’ils soient de droite ou de gauche. Et pour cause. L’explication n’est ni à Paris ni à Rabat mais à Tel Aviv et dans les énormes possibilités offertes aux milliers de sujets du roi qui bénéficient de la double nationalité marocaine et israélienne !

Les généreux dons des pétromonarchies du Golfe et les délocalisations européennes, surtout françaises, contribueront pour quelque temps encore à la paix sociale et à la stabilité du régime marocain qui peut compter sur ses amis parisiens, spécialisés dans le marketing politique, pour vendre à l’opinion européenne sa démocratie royale. Une « démocratie » rendue possible par l’ « union sacrée » réalisée autour de la question du Sahara occidental. En effet, la monarchie marocaine peut compter non seulement sur les appareils répressifs du Makhzen et des partis créés par le palais mais aussi sur la loyauté sans faille d’une opposition « socialiste » et « islamiste » dont le réalisme politique rencontre la volonté royale de garder le contrôle sur l’essentiel.

Le dévoiement du nationalisme marocain contre le voisin algérien, accusé d’alimenter artificiellement le « séparatisme » des Sahraouis du Front Polisario, constitue un puissant facteur de légitimation politique qui vient renforcer la légitimité historique et religieuse d’une monarchie qui sait jouer de cette carte pour détourner la contestation sociale contre les interchangeables élites gestionnaires du royaume. Un Tel nationalisme ne peut que renforcer également l’allégeance politique traditionnelle de la société, que résume parfaitement le proverbe marocain « embrasse la main que tu ne peux pas mordre ». C’est ce qui explique que le régime ne semble pas s’inquiéter, outre mesure, de l’appel à manifester pour le 20 février, lancé sur Facebook par un réseau de quelques 3000 citoyens.

Mais si la marge de manœuvre de l’opposition reste étroite quand il s’agit de toucher aux privilèges et au pouvoir de la famille royale, il n’en va pas de même pour la société civile qui manifeste un dynamisme incontestable aussi bien sur le terrain des luttes sociales que sur celui des luttes démocratiques notamment pour le respect des droits humains et pour la promotion de la culture amazigh. Les associations de jeunesse sont particulièrement actives et montrent une maturité politique qui contraste avec ce qu’on peut remarquer dans l’Algérie voisine. Récemment, le prince Moulay Hicham, cousin du roi, proche de la fondation Carter et figure de proue d’une certaine gauche marocaine, est monté au créneau pour prévoir que le Maroc ne saurait rester à l’abri des répercussions des révolutions tunisienne et égyptienne.

Mais il s’est tout de suite rattrapé en déclarant que l’institution monarchique restera intouchable et que le changement devrait toucher tout au plus le mode de gouvernance. En tout état de cause, les exemples tunisien et égyptien, s’ils ne peuvent être importés mécaniquement au Maroc, ne manqueront pas de donner un second souffle au mouvement social marocain comme ils vont sans doute inspirer au régime une politique sociale plus sérieuse en vue d’amortir le mécontentement populaire.

Cependant, ce mouvement social, riche et diversifié, avec lequel le Makhzen se comporte de manière intelligente grâce notamment à la présence de relais politiques, crédibles par leur passé militant au sein de l’extrême-gauche maoïste, mais qui sont devenus forts « coopératifs » comme l’illustre à merveille la gestion du « Forum social maghrébin », ne permet pas d’entrevoir, à court terme, les perspectives d’un changement révolutionnaire qui passerait logiquement par l’instauration d’une « monarchie parlementaire et symbolique » comme le réclament, par exemple, le parti socialiste unifié (PSU) et le groupe « Voie démocratique » (extrême-gauche légale).

Le seul changement radical probable à court terme, au Maroc, ne peut venir que de l’armée. Mais les secteurs les plus puissants dans cette dernière institution semblent avoir noué une alliance mafieuse avec la famille royale qui leur délègue des territoires entiers, notamment au Sahara occidental, pour leurs trafics en tous genres : pêche, carburant, budget de constructions, drogue, etc. En tout état de cause, on voit mal l’armée marocaine tenter quoi que ce soit sans l’aval de Washington.

Paradoxalement, c’est parce qu’elle est consciente de cette limite historique et qu’elle a intériorisé l’impossibilité –du moins à court terme- d’envisager un destin autre que royal que la société civile marocaine peut diriger toutes ses énergies et tous ses efforts vers un changement démocratique progressif et lent mais néanmoins réel contrairement à l’Algérie voisine où la société civile, durement éprouvée par un modèle de développement étatiste, se cherche laborieusement et n’arrive pas à trouver ses marques.

La complexité algérienne

De tous les pays du Maghreb, l’Algérie continue de fasciner et d’étonner les observateurs les plus avertis. En apparence du moins, la société est grosse d’un changement démocratique depuis octobre 1988. Une ouverture politique et médiatique sans pareil dans le monde arabe a permis tous les espoirs. Et puis ce fut la descente aux enfers à partir du coup d’Etat du 11 janvier 1992 qui a vu l’armée intervenir pour arrêter le processus électoral et confisquer la victoire aux islamistes. La volonté de continuer à contrôler le pouvoir et la rente à laquelle il donne droit, l’incompétence politique des dirigeants, l’inexpérience et l’aventurisme de la direction du FIS, l’immaturité des élites de la classe politique et de la société civile sur fond de manipulations étrangères sophistiquées ont fini par avoir le dessus sur l’espoir d’une transition démocratique. Dans le chaos général, les rares voix qui osaient faire un pari sur la sagesse et le dialogue n’étaient plus audibles. Cependant les prévisions alarmistes de certains observateurs ne se sont pas réalisées.

L’Etat algérien ne s’est pas effondré, la guerre civile entre Algériens n’a pas eu lieu malgré les manipulations allant dans ce sens. L’alliance entre les généraux éradicateurs et les minorités culturelles et idéologiques qui ont fait main basse sur l’économie et l’administration algériennes n’est pas arrivée à ses fins : l’établissement d’une république pseudo-kémaliste ouvertement néocoloniale ! Ni les massacres ni les manœuvres sournoises n’ont eu raison de la sociologie d’un pays, une sociologie ancrée dans une histoire séculaire dans laquelle l’islam a été vécu par l’imaginaire populaire comme un refuge contre les agressions et les injustices.

Ce n’est pas de gaieté de cœur que les généraux dits éradicateurs ont accepté le recours à Bouteflika en 1999. Il s’agissait tout au plus d’un compromis rendu inévitable par l’échec de leur politique d’éradication de l’islamisme. Même si elle amnistie aussi les militaires impliqués dans des exactions, la politique de réconciliation nationale a été rejetée par les secteurs les plus durs de la caste politique et militaire hostile à toute normalisation politique – qui risquerait de rendre visibles leurs trafics en tous genres. L’affaiblissement de ce clan à la faveur du renforcement de Bouteflika – qu’illustre la démission du chef de file des éradicateurs, le général Mohamed Lamari qui était hostile au second mandat du président- et l’embellie pétrolière à partir de 2006 n’ont pas manqué d’aiguiser les luttes au sommet qui se prolongent parfois dans la rue. A cet égard, la Kabylie a toujours constitué un terrain de manœuvres privilégié pour ces luttes de factions.

Mais au-delà des enjeux de pouvoir pour le contrôle de la rente, les luttes qui agitent le sérail ont-elles un quelconque intérêt pour le mouvement social algérien et peuvent-elles avoir une quelconque incidence sur les perspectives de changement démocratique ? Les luttes de clans et de personnes resteront vides de sens tant qu’elles ne sont pas rapportées aux véritables enjeux économiques, sociopolitiques et géopolitiques qui détermineront pour une large part l’avenir du pays. Comment imposer au quotidien le respect des droits humains et avancer politiquement dans la réunion des conditions favorables à l’instauration de l’Etat de droit ?

Comment éviter que la légitime revendication démocratique ne devienne le cheval de Troie des minorités culturelles et idéologiques qui ont cherché à noyauter les appareils de l’Etat, à la faveur de la crise sanglante des années 90 et à instrumentaliser l’armée dans leur sale guerre contre le peuple algérien, et qui remontent au créneau ces derniers jours, à la faveur des émeutes sociales de la jeunesse et de révolution tunisienne, pour reprendre les positions qu’elles ont perdues ? Comment relier la lutte pour le changement démocratique à la lutte sociale des couches populaires pour une vie digne sans affronter l’épineuse question de la sortie du système rentier qui constitue une véritable menace, à moyen terme, pour la cohésion de la société et la préservation de l’indépendance nationale ?

Les pesanteurs de l’histoire

L’immaturité des élites algériennes ne permet pas aujourd’hui de poser correctement ces questions. La question démocratique reste otage d’options idéologiques aussi exclusives et aussi autoritaires les unes que les autres qui reflètent une inculture politique chronique. La question ne se pose pas en termes de personnes mais relève de pesanteurs sociologiques qu’il convient d’analyser lucidement. Pour des raisons historiques évidentes, l’Etat algérien fondé dans la hâte au lendemain de l’indépendance ne pouvait faire autrement, pour fonctionner, que phagocyter les élites sociales.

Le modèle de développement suivi par la suite qui a fait de l’Etat le premier employeur du pays, dans le cadre d’une économie rentière, ne pouvait qu’aggraver cette tendance qui allait déboucher sur un déséquilibre désastreux. Une société civile appauvrie et infantilisée. Un Etat populiste qui confond fonction régalienne et redistribution paternelle de la rente. Un Etat ruraliste qui se méfie des cadres issus des milieux bourgeois et citadins. Un Etat médiocre qui cultive le nivellement par le bas et décourage l’effort et le mérite. Un Etat qui fonde toute son historiographie et son idéologie officielle sur la culture de la violence et de l’activisme politique dédaignant le rôle joué par l’éducation familiale et la culture dans la résistance de la société algérienne à l’entreprise coloniale.

Dans un tel contexte, les deux corps sociaux qui échappent relativement à la médiocrité généralisée restent l’ANP et la SONATRACH. Ce n’est pas un hasard si ces deux institutions ont été particulièrement visées par l’entreprise de subversion qui a failli emporter l’Etat algérien. L’armée, dont l’état-major a été infiltré par des généraux éradicateurs perméables aux thèses pseudo-modernistes néocoloniales, a failli devenir un instrument de guerre contre le peuple algérien si des forces nationales à l’intérieur comme à l’extérieur du système n’étaient pas intervenues, sous la pression populaire, pour limiter les dégâts et restaurer un équilibre fragile dont l’issue dépend toujours des luttes présentes et à venir.

La SONATRACH a subi des saignements successifs au sein de son encadrement qui devaient déboucher sur son démantèlement et sa privatisation sous l’ère de Chakib Khelil et Dick Cheney mais là aussi, seule la résistance admirable de cadres et de militants syndicaux dévoués a eu raison des plans machiavéliques des groupes d’intérêts liés à certaines multinationales et ce, malgré les menaces et les violences exercées par certains parmi ceux qui étaient censés protéger la sécurité économique du pays.

Une société civile aussi saignée et fragilisée ne peut accoucher d’élites capables de constituer des contre-pouvoirs vigilants sans lesquels il ne saut y avoir d’Etat de droit. Dans ces conditions, les contradictions et les conflits qui traversent normalement toute société allaient se déplacer à l’intérieur des appareils de l’Etat même si l’unanimisme de façade de la période de parti unique ne facilitait pas leur visibilité. C’est ce qui explique que, bien avant octobre 1988, les enjeux sociétaux ont toujours eu pour théâtre l’Etat avant de connaître leur épilogue dans la rue. C’est pourquoi, ceux qui se contentent de poser la question du changement démocratique en termes abstraits, opposition contre pouvoir, se trompent et passent à côté des véritables enjeux du changement.

Si les deux principaux partis de la coalition gouvernementale (FLN, RND) font plus penser à des corps administratifs qu’à des partis proprement dits, les autres partis dits d’opposition expriment des réalités politiques fort différentes. Parmi ces derniers, certains semblent rechercher le salut plus du côté des chancelleries occidentales que du côté de leur peuple. Inutile de parler de ceux qui ont appelé à l’exclusion et au meurtre de leurs concitoyens qui ont eu le malheur de voter pour le FIS et qui, toute honte bue, font aujourd’hui dans la gesticulation démocratique devant les caméras des télévisions étrangères.

Les islamistes, dont les divisions ne s’expliquent pas seulement par les manipulations de l’administration comme on tend à le croire trop facilement, sont déchirés entre des tendances populistes qui sont tombées tête baissé dans la provocation des partisans du chaos et de la guerre spéciale et des tendances réalistes (comme les Frères musulmans du MSP) qui confondent participation politique et compromission dès lors qu’elles désertent le terrain de la mobilisation et de l’organisation de la société et de la jeunesse en particulier autour de ses préoccupations urgentes.

Les autres forces démocratiques qui n’ont pas les mains sales du sang de leurs compatriotes sont également divisées et aphones. En effet, S’ils ont eu le mérite et le courage de militer pour une solution politique à la crise qui passe par le dialogue politique et la réconciliation nationale durant la décennie sanglante, ni le parti des travailleurs (PT) ni le front des forces socialistes (FFS), n’ont su s’adapter correctement à la nouvelle conjoncture politique en vue de proposer une alternative pour une transition démocratique effective même s’ils continuent à représenter l’espoir d’une opposition autonome, aux côtés de formations islamistes éclatées.

En cherchant maladroitement à élaborer une ligne politique qui allie la défense des intérêts de classe des travailleurs à la défense de l’intérêt national contre l’alliance de la bourgeoisie compradore et de l’impérialisme, le PT a pris le risque d’échanger trop vite une proximité avec des secteurs supposés nationaux au sein du pouvoir contre l’abandon de la construction patiente d’un rapport de forces réel au profit des forces populaires au sein de la société.

En continuant à faire des appels endémiques en direction d’une « communauté internationale » censée venir au secours d’une hypothétique révolution démocratique dont on ne voit pas comment elle serait autre chose qu’une « révolution orange » dans les conditions sociopolitiques actuelles, le FFS ne se pose pas la question de fond : comment éviter qu’une pareille « révolution orange » ne soit qu’une reconduction plus sournoise du coup d’Etat du 11 janvier en vue de placer au pouvoir une minorité culturelle et idéologique qui sait qu’elle n’aura jamais le pouvoir autrement que par le chaos généralisé et l’intervention étrangère. ?

Au demeurant, les scénarios basés sur une hypothétique intervention de la « communauté internationale » font peu de cas des changements survenus sur la scène internationale. Après le 11 septembre 2001, on a assisté à un redéploiement de la diplomatie américaine. Le régime algérien qui pouvait à tout moment être lâché est devenu subitement un allié majeur dans la « lutte anti-terroriste » même si les Américains gardent plusieurs fers au feu et ne pardonneront sans doute pas à Bouteflika d’avoir fait volte-face concernant la loi sur les hydrocarbures, ni d’avoir dissous l’entreprise qui leur servait de plate-forme pour leurs manœuvres pétrolières en Algérie (KBR) et sacrifié leur ami Chakib Khelil.

L’espoir de la société civile

Il reste ce qu’on appelle la « société civile ». De nombreux observateurs démoralisés par les divisions chroniques de l’opposition comme l’a illustré encore récemment le retrait du FFS et du mouvement RAJ (rassemblement action jeunesse) de la coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), formée de la ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme, de quelques syndicats autonomes et deux partis dits éradicateurs (RCD, MDS). Outre les questions de fond posées qui expliquent qu’aussi bien des partis de l’opposition islamiste (comme Ennahda et El islah) que de l’opposition socialiste comme le FFS et le PT ne puissent pas adopter une telle initiative suspecte et ne se joignent pas à l’appel pour la marche du 12 février, il convient de se demander si le changement démocratique ne viendra pas d’un sursaut du peuple, plus particulièrement de la jeunesse, comme cela s’est produit en Tunisie et en Egypte. Mais les situations sociales sont-elles comparables ? De quel poids dispose vraiment la société civile algérienne ?

Si la question ne se pose pas dans les mêmes termes au Maroc et en Tunisie malgré la similitude des régimes autoritaires, c’est qu’elle appelle la prise en compte d’autres paramètres. Une société civile peut-elle peser vraiment dans un contexte dominé par une économie rentière autrement que comme un annexe d’un pouvoir plus ou moins établi ? Si la société civile algérienne a longtemps souffert des effets paralysants d’un modèle de développement quasi prussien, des mutations sociales profondes rendent cependant de plus en plus obsolète la logique qui a présidé jusqu’ici aux rapports paternalistes entre l’Etat et la société.

Malgré la prédominance au sein de la bourgeoisie des secteurs parasitaires qui vivent à l’ombre de l’Etat rentier, les difficultés quotidiennes qui paralysent la classe moyenne, le climat de corruption qui mine une partie des professions libérales et la déstabilisation du collectif des travailleurs par les opérations de privatisations et de licenciements qui sont passées quasi-inaperçues dans un contexte de violences extrêmes, des conditions existent aujourd’hui pour l’émergence d’une société civile autonome autour des nombreuses forces qui vivent du travail et de l’intelligence.

Mais ces conditions sont encore contrariées par de puissants facteurs sociopolitiques. Un syndicat historique qui constitue à n’en pas douter une base sociale puissante et capable de peser sérieusement dans la redéfinition d’un nouveau rapport entre l’Etat et la société est malheureusement empêché de jouer ce rôle historique par une direction inféodée au pouvoir mais aussi par les comportements infantiles et sectaires des groupes qui préfèrent gesticuler auprès de certains cercles occidentaux que de se donner la peine de se battre au quotidien pour imposer la démocratie syndicale et se réapproprier cet outil irremplaçable des travailleurs !

Des organisations patronales qui demandent alternativement plus de libéralisation ou plus de protectionnisme au gré d’intérêts immédiats et étroits mais sans toucher aux fondements d’un système rentier obsolète. Des syndicats dits autonomes et des ligues de droits de l’Homme qui souffrent certes d’isolement et de harcèlement mais qui donnent parfois l’impression de poursuivre des agendas autres que ceux que devrait leur dicter la protection des droits de leurs affiliés et des citoyens. Des associations dont beaucoup sont autant de coquilles vides à la recherche de subventions internes (et parfois externes) même si cela ne doit faire oublier celles qui se battent modestement sur les terrains social, éducatif, culturel et écologique, pour donner un sens concret à la citoyenneté Des élites sociales segmentées quand elles ne sont pas schizophrènes : un segment attiré par le modèle laïc éculé de la IIIe République française, un autre par l’islam wahhabite.

Le segment qui cherche à construire un projet moderne endogène, démocratique et social, fondé sur une renaissance civilisationnelle qui n’occulte aucune des dimensions du triptyque national (islamité, amazighité, arabité,) a du mal à faire entendre sa voix. Enfin, des intellectuels peu nombreux et dont la plupart restent spécialisés dans la confection du prêt-à-porter idéologique des salons parisiens qui sont, comme on le sait, partagés entre des lobbies « pieds-noirs » nostalgiques de la colonisation et des lobbies « pieds-rouges » dont le paternalisme et le sectarisme idéologique empêchent de prendre toute la mesure des évolutions enregistrées en Algérie depuis 1962. Des lobbies qui partagent une commune haine l’égard d’une armée, à laquelle il est reproché, non pas tant les errements sanglants de ses généraux dits éradicateurs que sa solidité dans l’épreuve, sa discipline républicaine et surtout sa capacité à déjouer les pronostics les plus fous d’officines bien connues dans la guerre psychologique transnationale.

Malgré ces contraintes structurelles, un certain nombre d’indices militent en faveur de l’éveil inexorable de la société civile. La multiplication des émeutes populaires, durant ces dernières années, pour le logement, l’emploi et les équipements collectifs, la levée de l’hypothèque sécuritaire qui paralysait la société, l’embellie financière relative et ses répercussions sur la renaissance d’une classe moyenne formée notamment autour des corps médical et enseignant, sont autant de facteurs qui militent en faveur de l’émergence de corps intermédiaires entre l’Etat et la société. Cette tendance est appelée à connaître un développement plus conséquent avec le renforcement prévisible de la classe des entrepreneurs privés et des ingénieurs dans la nouvelle configuration économique qui s’annonce timidement.

Ce ne sont pas tant les gesticulations politiciennes d’une opposition pseudo-démocratique, dont la tentative scélérate de tirer profit de la révolte des jeunes et de la conjoncture régionale ne sauraient faire oublier ni un passé antipopulaire récent ni la compromission présente avec les clans qui veulent sauver le système rentier par un changement superficiel de personnes, que ces tendances sociologiques lourdes qui militent en faveur de l’émergence d’une société civile capable d’imposer l’instauration d’un Etat de droit sans sacrifier ni l’indépendance nationale ni les acquis sociaux du peuple algérien.

Paradoxalement, c’est au moment où l’Etat algérien paraît plus fort que jamais par le contrôle d’une généreuse manne pétrolière et par le soutien fort intéressé de la puissance américaine que la société pourra le faire reculer et lui arracher des acquis sociaux et démocratiques qui sont aujourd’hui à portée de main pour peu qu’elle se mobilise pacifiquement et énergiquement autour de ses revendications les plus urgentes. Ces acquis ne sont pas seulement précieux en eux-mêmes mais dans la lutte pour les arracher, la société civile apprendra enfin à se construire dans le respect mutuel de ses différentes composantes. En murissant, la société civile constituera un véritable vivier pour une classe politique débarrassée de ses chimères et apte enfin à un changement démocratique qui ne soit pas une ruée aventuriste vers l’inconnu.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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