Les musulmans en France : Un objet d’étude historique

Dans un livre d’une grande érudition, l’historien de l’Islam contemporain Sadek Sellam oppose l’histo

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dimanche 26 novembre 2006

On dit des politiques qu’ils sont condamnés à se répéter ou à mentir. Les islamo-politologues qui écrivent sur l’Islam en France depuis vingt ans se trouvent dans une situation comparable. C’est du moins ce que suggère la lecture du dernier livre de Sadek Sellam « la France et ses musulmans-Un siècle de politique musulmane(1895-2005) ». L’auteur cite sans le nommer le cas d’un islamo-politologue qui n’a pas hésité à truquer peu scientifiquement l’échantillon de sa première enquête sur l’Islam en France juste pour obtenir des chiffres pouvant conforter les préjugés hérités d’une précédente étude sur les Frères Musulmans radicalisés. Il souligne également le caractère répétitif de la sociologie politique des courants activistes appliquée aux musulmans en France. Malgré cette inflation éditoriale-qui ne va pas sans dépréciation- le sujet lui semble encore insuffisamment étudié.

Pour mettre fin au monopole de la science politique, S. Sellam propose de situer l’étude de l’Islam en France dans la perspective historique. Abordant l’histoire des musulmans en France du point de vue religieux et intellectuel, il fait découvrir des personnalités méconnues et des associations qui jouèrent un rôle très important, mais qui furent oubliées par les sociologues et les historiens de l’immigration. 1895 est une date-charnière car trois principales revendications furent formulées durant cette année : demande d’un carré musulman au cimetière musulman du Père-Lachaise, création d’un Comité pour une mosquée à Paris, projet de Médersa à Paris également.

Les animateurs du courant positiviste, qui étaient anti-colonialistes et souvent islamophiles, se sont engagés pour soutenir ces revendications et ménagèrent une place importante pour l’étude de l’Islam dans leur enseignement, en donnant la parole à des intellectuels musulmans de haut niveau. C’est ainsi que le comtiste musulman d’origine turque Ahmed Riza écrivait régulièrement dans les revues comtistes et participait à l’enseignement positiviste au Collège Libre des Sciences Sociales, qui a été ouvert à Paris en 1895. La même année fut lancée la Revue de l’Islam par Gaston Dujarric qui proposait de mettre l’islamologie au service de l’amélioration des relations de la France avec ses musulmans, sous peine de crises irrémédiables.

Cette revue « islamojuste » proposait aux autorités françaises d’aider à la convocation d’un « Concile » musulman à Paris pour favoriser la rénovation de la pensée musulmane et l’entente de la France avec le monde musulman. Elle ouvrait ses colonnes à des intellectuels musulmans comme le lettré algérois Mostéfa Kémal Ibn Khodja-le seul musulman francophone pouvant être en partie comparé à l’anglophone indien Ameer Ali- et l’égyptien Qassem Amine, azharite dont le programme d’émancipation de la femme musulmane fut soutenu par le cheikh Abdou. Pour S. Sellam, la diffusion des idées de ce théologien féministe dans les familles musulmanes de France aurait permis de faire l’économie de la controversée loi anti-voile.

Le flambeau de la réflexion sur l’Islam est ensuite passée entre les mains de la Fraternité Musulmane qui fut créée à Paris en 1907 par un groupe d’intellectuels du premier ordre, dont le juriste égyptien Mahmoud Salem qui présida ce cercle avant Abdelhaq Christian Cherfils, philosophe comtiste islamisé. Ces intellectuels libres firent preuve d’une vitalité remarquable jusqu’à la « normalisation » décidée lors du détournement du projet d’Institut Musulman au profit d’un Islam officiel plus attiré par les mondanités que par la vie de l’esprit. Ce détournement, dont on mesure encore les fâcheuses conséquences, a eu lieu quand l’immigration ouvrière prit de l’importance au point d’inspirer à la III° République une politique du tout-sécuritaire qui a beaucoup emprunté au système de l’indigénat institué en Algérie à l’occasion du Centenaire de la révolution française.

S. Sellam fait l’historique des grandes confréries maghrébines de l’Afrique subsaharienne qui jouèrent un important rôle spirituel dans l’immigration jusqu’à l’avènement de l’Islah dans les années 30. Sous l’impulsion du cheikh Fodil Ouarthilani, qui a été dépêché par Ben Badis en France en 1936, plus d’une vingtaine de Nadis (Cercles culturels et religieux) furent ouverts en moins de trois ans grâce au dévouement d’un réseau de militants communautaires et à la générosité des travailleurs qui prenaient en charge financièrement ces établissements, malgré l’hostilité larvée et la surveillance de l’administration.

Le Cercle de l’Education du Congrès Musulman Algérien ouvert à Marseille en 1937 fait l’objet de développements circonstanciés, en raison de la personnalité de son animateur Malek Bennabi, qui était à la recherche d’un emploi, à l’issue de ses études d’ingénieur en mécanique et électricité après son départ du bureau de l’AEMNAF (Association des Etudiants Musulmans Nord-Africains en France). En voulant faire de ce modeste établissement un haut lieu de la lutte contre « les microbes psychologiques du colonialisme », Bennabi a été fortement marqué par cette expérience qui a été décisive dans l’élaboration de sa philosophie sociale et de ses théories sur la « colonisabilité », sur lesquelles il s’est appuyé pour vilipender les « intellectomanes » pressés de faire de la « boulitique ».

Après la deuxième guerre mondiale, on retrouve Bennabi parmi les habitués du Centre Cuturel Islamique de Paris où une élite de musulmans de toutes origines fit rayonner l’Islam, avec l’aide des non-musulmans Massignon, Massé, Corbin, Laoust et Berque. Aux activités de ce cerntre participait le musulman indo-malgache, cheikh Mahmoud Ghafoor qui créa au début des années 50 l’association « Communauté Musulmane de France » pour favoriser l’ouverture de carrés musulmans dans les cimetières communaux, de mosquées et d’écoles religieuses partout en France où il y avait une concentration de musulmans. Cheikh Ghafoor se concertait avec les représentants de l’association des Oulamas en France, comme le cheikh Saïd Bibani, avec lequel il contestait la légitimité de la direction de la mosquée de Paris.

Cet historique en arrive à la période où l’Islam est devenu la deuxième religion en France. L’auteur rappelle le rôle des partisans du dialogue islamo-chrétien comme le pasteur Mathiot et les pères Lelong, Serain, Couvreur et Jondot qui reconnurent le croyant chez le simple travailleur maghrébin. Il fait la genèse d’un « Islam familial », apolitique, néo-réformiste et souvent ritualiste, dont les demandes éducatives sont fort anciennes, mais leur accroissement laisse indifférents les candidats à la représentation exclusive de l’Islam en France, souvent avides de privilèges et vanités et faisant de la « baraka administrative » le but de leurs gesticulations. Les soupçons qu’entretiennent les islamo-politologues sur la loyauté de cet Islam ne lui paraissent pas fondés et relèvent surtout des entreprises de rentabilisation de la peur de l’islamisme juste pour obtenir le maximum de crédits de recherche aux dépens des budgets alloués à l’islamologie traditionnelle.

L’adaptation de l’Islam familial à la laïcité est suffisamment conséquente pour permettre enfin l’application du principe d’égalité à cette religion. Mais cette demande bute sur des refus laïcistes et sa satisfaction tarde en raison du poids de l’héritage des politiques musulmanes coloniales qui expliquent l’extraordinaire lenteur du processus d’ »organisation » de l’Islam en France qui fut repris en 1990 par P. Joxe, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Michel Rocard, qui, pour marquer l’importance accordée à ce dossier, nomma dans son cabinet un conseiller chargé des Cultes- dans les faits il s’occupait surtout de l’Islam. S. Sellam fait l’historique du statut spécial de l’Islam et retrace les grandes occasions manquées de mettre au point les relations de l’Etat laïque avec cette religion.

Il remonte à la spoliation des habous algériens dès septembre 1830 en violation flagrante de la « parole donnée ». Cela inaugura les « mœurs algériennes » de la France avec l’Islam : création d’un clergé officiel rattaché au ministère de la guerre, surveillance des prêches, contrôle, voire interdiction du pèlerinage, droit de regard sur la redevance confrérique, processus de récupération de l’Islam maraboutique par l’administration. Pour justifier cette politique de méfiance, on invoquait les périls successifs : « panislamisme », Sénoussyia, Bolchévisme, nationalisme arabe,…Augustin Berque, qui a été directeur des Affaires Musulmanes au gouvernement général a a révélé que l’exagération de l’importance de ces « périls »a servi à pérenniser ces « mœurs algériennes », malgré les grands changements introduits dans le régime des cultes par la loi de 1905 qui était applicable à l’Islam, en vertu de son article 43 et du décret de septembre 1907.

Mais l’administration utilisa toute sorte d’artifices pour refuser l’indépendance du culte musulman, qui aurait impliquer la restitution des habous confisqués manu militari. En 1917 expirait le délai de 10 ans que s’était donné l’administration pour appliquer la loi de séparation à l’Islam. Mais on préféra créer la « Société des Habous » à qui fut confiée la gestion de la mosquée de Paris, au prix du sabotage par le douteux général Lyautey du projet d’ « Institut Musulman » dont le courant réformateur islamophile voulait faire le symbole de la rupture avec les « mœurs algériennes ». Dès lors, en France, la politique musulmane reposait sur deux institutions contestables et durement contestées : la mosquée de paris, siège d’un Islam officiel intimement lié aux pouvoirs coloniaux et le « Service des Affaires Indigènes Nord-Africaines » qui fut créé en décembre 1924, en réaction aux craintes inspirées par le prestige de l’émir Khaled auprès des travailleurs émigrés algériens, pour servir de tutelle à une police spéciale.

Ce n’est qu’en 1945 que le général De Gaulle mit fin à ce véritable communautarisme d’Etat en décidant la dissolution de cette police spéciale. Entre temps, l’Islam fit l’objet d’un état d’urgence décrété après le coup de force du secrétaire général de la préfecture d’Alger Marcel Michel qui, en prenant la tête du « Conseil Consultatif du Culte Musulman », pratiqua avec la seule religion musulmane un dirigisme religieux contraire aux lois en vigueur. Le Front Populaire a maintenu cet état d’urgence, malgré la participation active des musulmans à ses campagnes électorales. En 1941, Vichy crée un haut poste pour M. Michel qui décréta que la loi de 1905 ne s’appliquait pas à l’Islam et fit rencontrer Pétain à des chefs maraboutiques au moment où les chefs des Oulamas étaient en déportation.

En 1943, la France Libre a tenté d’être reconnaissante à ces derniers et promit l’indépendance du culte musulman. Ces promesses furent reprises solennellement par le ministre de l’Intérieur Edouard Depreux en août 1947 au moment des débats parlementaires sur le statut organique de l’Algérie dont l’article 56 chargeait la nouvelle Assemblée Algérienne d’appliquer la loi de 1905 à l’Islam. C’était compter sans les ruses et les temporisations de l’administration restée farouchement hostile à l’indépendance du culte musulman. La mauvaise foi de la IV° république a été mise à nu par des militants et des intellectuels de talents qui animèrent sur ces questions un débat d’une rare richesse. Le cheikh Bachir Brahimi, Ferhat Abbas, Ahmed Boumendjel, Kaddour Sator, Chérif Benhabylès, le docteur Benkhellil, Messaoud Boukadoum, M’hamed Ferroukhi, Me Mesbah, Chergui, Malek Bennabi, Mohamed Lebdjaoui et beaucoup d’autres firent connaître avec des arguments imparables les contradictions de la laïcité française et la part d’irrationnel qui marque ses relations avec l’Islam.

La Commission Spéciale du Culte de l’Assemblée Algérienne fit un travail remarquable qui aurait dû bénéficier à Alain Billon, s’il s’était donné la peine de lire son rapport final avant de se lancer dans une fuite en avant en faisant approuver à Chevènement l’Istichara qui conduisit à la mise en place laborieuse de l’actuel CFCM. Mais l’administration sabota ce projet en 1953. Ce qui amena Toufik al Madani à passer, en juillet 1954, de la revendication de l’indépendance du culte à l’indépendance politique. Trois ans plus tard, Guy Mollet s’est cru autoriser par les pouvoirs spéciaux de mars 1956 à nommer Hamza Boubakeur à la tête de la mosquée de Paris, pour récompenser les services rendus aux polices coloniales par ce protégé de la gauche coloniale. Le nouveau « recteur » qui avait un profil politique fortement marqué et une très faible légitimité religieuse a été parachuté à la place d’Ahmed Benghabrit qui avait eu le tort, aux yeux des va-t-en-guerre de la gauche coloniale, d’avoir dénoncé la généralisation de la pratique de la torture en Algérie, reproche que Boubakeur ne risquait pas d’adresser, ni publiquement , ni en privé à ses protecteurs.

Le Conseil d’Etat condamna ce véritable coup de force, mais le bénéficiaire de cet interventionnisme anti-laïque a sévi pendant 25 ans, montrant à ceux qui l’ignoraient que ce n’est pas le droit qui fonde les relations de l’Etat laïque avec l’Islam. Quand Hamza Boubakeur a été acculé au départ de la mosquée en 1982, le gouvernement socialiste opta pour une pluri-étatisation de la gestion du culte musulman en France, sans doute par attachement au dogme au nom duquel les III° et IV° Républiques refusèrent obstinément l’indépendance du culte musulman.

C’est le poids de l’héritage de cette politique musulmane coloniale, qui aura duré à la mosquée de Paris jusqu’en 1982 qui explique selon l’auteur les lenteurs et finalement les échecs de la politique musulmane républicaine voulue par P. Joxe en 1990. Le CFCM est le lointain et maigre résultat du processus initié par le gouvernement Rocard. Mais trois ans après la création au forceps de ce conseil paralysé par des enjeux politiques, et un siècle après la promulgation de la loi de 1905, le problème de la séparation de l’Islam et des Etats reste posé entièrement.

Il ne faut pas s’attendre à un progrès dans ce sens de la part du CFCM que S. Sellam juge à l’aune de l’opposition, non concertée, de son président et de ses deux vice-présidents au projet d’Ecole des Hautes Etudes Islamiques proposé en 1999 par J.P. Chevènement et détourné de sa destination par Allègre et Jospin. Ces derniers avaient déjà saboté des projets analogues présentés par Arkoun en 1990 et 1992. Sans doute par fidélité à l’idéologie au nom de laquelle Lyautey avait saboté l’Institut Musulman de Paris en 1920, et le gouvernement de 1951 le projet d’Institut Farouk 1° que Taha Hussein, alors ministre de l’Education en Egypte voulait ouvrir à Alger, en échange de l’enseignement du français dans tous les établissements publics égyptiens.

Ce livre est une contribution conséquente à l’étude des différents bilans de la colonisation, qui devrait être reprise au moment où des historiens de l’Algérie se laissent aller au révisionnisme, voire à un certain négationnisme. Il met en œuvre une grande érudition pour décortiquer la partie de la politique musulmane de la France concernant le statut spécial du culte musulman. L’auteur tourne son regard vers les responsabilités de l’Etat laïque, sans doute en réaction aux débats répétitifs qui mettent systématiquement les musulmans sur le banc des accusés, avec très peu de possibilités de se défendre. Il rappelle que les déclarations bienveillantes inspirées aux politiques par les estimations du « vote musulman », ne sauraient faire oublier l’effort que requiert une véritable rupture avec les « mœurs algériennes » de la France, condition sine qua non de la mise au point définitive des relations de ce pays avec ses musulmans.

« La France et ses musulmans. Un siècle de politique musulmane (1895-2005) ». Fayard, 2006.

Pour Le Citoyen et alterinfo.net

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Auteur : Samir Méhalla

Journaliste

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